Chapitre 445
« — et puis je suis arrivé ici, et tu m'as mis un coup de poing dans la face », conclut le Fou. « Voilà. C'est toute l'histoire, et je te jure que je préférerais boxer un béhémoth plutôt que de la raconter une seconde fois. »
« Père… tu ne peux pas boxer un béhémoth. Il t'écraserait, à moins que je ne te protège. » La voix de son golem résonna dans son esprit.
« C'est une façon de parler, Claygon », pensa Alex. « Une façon de parler. »
« Ouais, c'est une sacrée histoire, en vérité. » Cedric flottait dans les airs, bras et jambes croisés, le sort de vol de Drestra le maintenant à plusieurs pieds au-dessus de la neige. Ils avaient changé de position et se trouvaient désormais plus loin du château, dissimulés derrière une grande colline. Alex avait raconté son périple à Cedric et Hart, captivant toute leur attention. Le duo était fasciné, écoutant en silence, un silence seulement rompu par le grincement sonore des dents du Champion qui se serraient et se desserraient.
De temps à autre, Alex marquait une pause pour demander à Theresa son point de vue sur les événements auxquels elle avait assisté, mais en dehors de cela, personne ne disait un mot.
Au moment où il finit son récit, il semblait être bien après minuit si l'on en jugeait par la position de la lune, pourtant Alex était toujours parfaitement réveillé et surveillait à nouveau le Champion ; en particulier le moindre mouvement de ses mains.
La douleur du poing qui avait percuté son visage s'était enfin dissipée grâce à un peu de Mana appliqué à la Vie, et il n'était pas très pressé de servir de public — et de cible — à une répétition.
« C'était une longue histoire », grogna Hart. « J'ai bien aimé le passage où tu fais exploser ce moulin. »
« C'est tout ce que t'as retenu ? » Cedric regarda le Champion, l'air totalement incrédule. « T'as seulement retenu qu'un moulin explosait ? »
« Que j'ai perdu mon putain de temps et mon énergie à m'en faire ! » grogna Cedric en se tournant brusquement vers Alex. « Espèce de sale bâtard. T'as une idée de ce qui m'est passé par la tête pendant tous ces mois ? » Il tapota sa tempe. « Tout ce putain de temps, j'ai imaginé un pauvre fou... »
« Littéralement, un Fou », ajouta l'esprit d'Alex, sans aucune aide, mais il choisit sagement de garder ces mots pour lui.
« ...mort dans une grotte quelque part ou dévoré par quelque immonde rejeton du Ravageur, recraché dans une forêt pour servir de festin aux vers et aux mouches ! » Il renifla. « Je me suis inquiété. Je me suis senti coupable, parfois. Et pendant ce temps, t'étais là, quelque part, vivant et en bonne santé, sans dire un mot à personne. C'est d'un égoïsme pur, voilà ce que c'est ! »
« Égoïste ? » ricana Theresa. « Cedric, je t'apprécie, mais tu as perdu la raison. Tu as au moins écouté l'histoire ? Alex a essayé de résoudre tout ça pendant qu'il était à Generasi. Nous tous. Même Khalik, Isolde, Thundar — qui n'ont rien à voir avec cette histoire — travaillent d'arrache-pied pour que le Ravageur reste mort. Et qu'il le reste. En quoi est-ce égoïste ? Et regarde ! Il est même revenu ! »
« Ouais, il est revenu, et on l'a croisé. » Cedric lança un regard noir à Alex. « Et qu'est-ce que t'as fait ? T'as pas dit un putain de mot. Même quand on était dans le maudit Crymlyn et qu'on a appris que tout le monde, sous le soleil, nous cachait des choses ou nous mentait, qu'est-ce que t'as fait ? T'as joué franc jeu ? Non, t'as gardé ça pour toi comme un lâche. »
« Cedric, Cedric… » intervint Alex, en gardant une voix douce. Le Champion s'énervait, et ils n'avaient pas besoin qu'il perde les pédales, commence à distribuer des coups et agite encore Claygon. « Je comprends, je serais furieux à ta place, comme je l'ai dit. Tu t'es inquiété pour le Fou, tu pensais qu'il était mort quelque part, et maintenant tu découvres que j'étais avec vous tout ce temps, alors tu as l'impression que toute cette inquiétude était inutile. »
« Tu peux le dire, c'était une putain de perte de temps ! » trancha le Champion. « Tu sais, je t'ai apprécié dès notre première rencontre dans la forêt de Coille. Je vous ai appréciés tous les deux… » Ses yeux scrutèrent le visage de Theresa. « …et cette petite sœur, Alex, et Brutus aussi. Je pensais que vous étiez tous sacrément courageux d'affronter une araignée du silence sans rien d'autre que vos épées et un peu de magie. »
Il ricana. « J'étais loin de me douter que vous vous tiriez en douce. »
« Ce n'est pas juste », dit Alex. « J'avais ça sur l'épaule… » Il désigna le Fou. « …et… qu'est-ce qui était censé m'arriver ? Tu te souviens de mon apparence à l'époque ? J'étais un assistant boulanger maigrichon qui ne connaissait qu'un seul sort. Boule de force. Et la Marque m'empêchait de le lancer rapidement, ou même correctement. »
« Ouais, mais tu pouvais le lancer, non ? » dit Cedric. « T'as parlé d'apprendre à compenser les limites de la Marque… et… tu sais, avant d'aller plus loin, laisse-moi juste dire que je trouve ces limites complètement bidon. Tu as toute ma sympathie, Alex. » Il secoua la tête. « Je ne sais pas ce qui passait par la tête d'Uldar quand il a créé cette Marque. Si ce que Hart a dit était arrivé et que j'avais reçu la Marque du Fou, j'aurais probablement perdu la tête depuis longtemps. »
« Ouais, merci pour ça. » La mâchoire d'Alex se contracta. Des souvenirs de jours difficiles lui revinrent et, un instant, il put goûter à cette amertume passée sur sa langue. « C'était… c'était dur. »
« Ouais, j'imagine », acquiesça le Champion, la voix un peu plus douce. « Mais le fait est que t'as commencé à trouver des moyens de contourner ça dès la nuit où t'as été Marqué. Assistant boulanger maigrichon ou pas, t'aurais pu venir avec nous. J'ai dit que je protégerais le Fou quand je le trouverais, non ? Tu me faisais si peu confiance ? »
La respiration d'Alex se coupa de surprise.
Une émotion s'était glissée dans la voix de Cedric et avait traversé son visage — trop furtive pour que la plupart des gens la remarquent.
De la blessure.
Le Champion était blessé.
Et parmi toutes les réactions qu'Alex attendait de la part de Cedric, c'était la dernière.
Il soupira. « Écoute, peut-être que si je t'avais mieux connu à l'époque. Mais on venait juste de se rencontrer. J'étais en fuite — terrifié à l'idée qu'un prêtre m'attrape pour me jeter en pâture à un rejeton du Ravageur — et puis tu es sorti des bois. Sans vouloir t'offenser, tu étais la toute dernière personne que je voulais rencontrer. Je ne vais pas te mentir, je t'appréciais aussi, l'ami. Mais ce n'est pas parce que j'ai commencé à contourner la Marque que j'aurais été utile dans un combat. Regarde. »
Il posa une main sur sa poitrine. « À l'époque, j'aurais été un poids mort pour vous tous… »
« C'est faux », l'interrompit Theresa, sur un ton défensif. « On serait morts dans la Grotte du Voyageur sans ton cerveau, Alex. »
« Ouais, peut-être, mais c'était aussi beaucoup de chance. » Il fit un signe vers les gemmes de feu de Claygon. « Les défenses du Voyageur nous ont sauvés deux fois ; si elle n'avait pas eu ces statues dans son temple, on aurait fini en nourriture pour araignées du silence. Sans ton intelligence et tes bras musclés, on aurait pu finir en nourriture pour la Reine de la ruche. »
« Père… ce sont elles qui vous ont sauvés ? » Claygon désigna ses gemmes de feu.
« Ouais, mon pote, une partie de toi nous protège tous depuis avant même ta naissance », pensa Alex. « Et je ne cesserai jamais d'en être reconnaissant. »
« Voilà, tu vois ? T'aurais pu nous aider et on aurait pu vous protéger », les doigts de Cedric laissèrent des marques sur ses bras croisés. « Pas besoin de se tirer en douce avec tous ces secrets et ces mensonges. Pas besoin de risquer vos vies à traverser cette grotte tout seuls. »
« Cedric, vois les choses sous cet angle », dit Alex. « À l'époque, tu as anéanti toute une horde d'araignées du silence tout seul, et c'était juste après avoir obtenu tes pouvoirs. Et c'était contre des araignées soldats. Nous, on a failli mourir face à une nuée d'ouvrières. Drestra m'a parlé de tes aventures ici : soit j'aurais fini en viande hachée, soit l'un de vous aurait été blessé en essayant de me protéger. Si ce n'était pas l'un de vous, ce serait l'un des soldats qui nous suivaient. Et cette chose… »
Il tapota son épaule.
« …nos semblables la détestent. Tu as déjà lu le livre de Galloway sur nous ? Sur les Héros ? »
Cedric fronça les sourcils. « Je peux pas dire que si. Je crois me souvenir de l'avoir vu à l'église du clan, mais je n'ai jamais vu de raison de le lire avant d'être marqué. Et après avoir reçu ma Marque… enfin, qu'est-ce qu'un livre écrit par un mort pourrait m'apprendre sur le Champion que je n'apprendrais pas dans la capitale ou sur le champ de bataille ? »
« Eh bien, il n'est pas tendre avec les gens comme moi », le ton d'Alex était tranchant. « Ça parle beaucoup de la grandeur du Champion, de la sagesse et de la puissance des anciens Sages, de la force sacrée du Saint, de la force irrésistible du Champion. Mais moi ? Le Fou ? Il dit en gros que je suis une merde. Et tu as entendu comment les prêtres parlent des anciens Fous. »
Il scruta tout le groupe. « Comment réagirais-tu, vraiment ? Ce type maigre et faible te rejoint dans un combat à mort. Un combat pour le royaume. Et tout ce qu'il sait faire, c'est cuisiner ? Bien sûr, il peut apprendre de nouvelles choses, mais ça ne sert pas à grand-chose quand ce dont tu as besoin, c'est : "fais exploser ce rejeton du Ravageur tout de suite". Alors, tu te retrouves avec ce poids mort que tu dois protéger. Dis-moi, comment réagirais-tu vraiment ? »
Le silence s'installa dans le groupe.
« Je t'aurais peut-être détesté », dit Drestra, d'une voix noire comme la poix. « Non, je t'aurais définitivement détesté. Ces temps-là étaient déjà assez durs, et il n'y a aucune chance que j'aie apprécié devoir protéger quelqu'un d'autre alors qu'on affrontait tout ce qu'on avait en face. »
« Je ne pense pas que ça m'aurait dérangé. » Hart haussa les épaules. « Beaucoup de gens suivent une bande de mercenaires sur un champ de bataille. Il faut des cuisiniers. Il faut des forgerons. Il faut des palefreniers. Mais certains de ces chevaliers ? Les prêtres ? Beaucoup d'entre eux pensent déjà le pire de toi ? Ouais, je vois bien que ça ne se passerait pas bien. »
« Je t'aurais protégé », insista Cedric. « J'ai dit que je le ferais quand je vous ai rencontrés, et je le pensais à l'époque, et je le pense toujours. Je ne suis pas un ami de beau temps ou un idiot qui croit toutes ces conneries cruelles. »
« Oui », dit Alex en regardant Cedric droit dans les yeux. « Je te crois. Mais tu m'as aussi dit, lors de notre première rencontre, qu'à tes yeux, chaque Héros a un rôle, un devoir et un but. »
« Ouais, c'est vrai. »
« Alors, tu m'aurais emmené voir les prêtres », dit Alex. « Tu m'aurais protégé, c'est sûr, mais je n'aurais pas voulu rester assis sur un champ de bataille à me faire protéger, Cedric. J'aurais voulu contribuer au combat, pour ma famille et pour le monde. Et je n'aurais pas pu le faire si tu avais été là à jouer les nounous pendant que j'essayais désespérément de ne pas mourir à chaque combat. »
« Bah, t'as appris à te battre dans cette grande école, non ? Si t'as réussi là-bas, t'aurais pu le faire à nos côtés », la voix du Champion baissa. Sa main monta pour ébouriffer ses longs cheveux. « J'aurais fait en sorte que t'apprennes. »
« Non, l'ami. » Alex secoua la tête. « Je ne suis arrivé là où je suis que grâce aux gens que j'ai rencontrés. Cedric, tu es un homme bon — et je le pense vraiment — mais, sans vouloir t'offenser, tu n'es pas Khalik. Tu n'es pas Thundar. Tu n'es pas Isolde… »
Cedric tressaillit à l'évocation de son nom.
« …tu n'es pas Vernia Jules. Tu n'es pas Baelin. Tu n'es pas Val’Rok. Tu n'es pas Kybas. Tu n'es pas Gel-Dor et Fan-Dor. Tu n'es pas Shiani. Tu n'es pas le Professeur Ram. Tu n'es pas le Professeur Mangal, Hak ou Salinger. Tu n'es pas Claygon. Et tu n'es certainement pas Theresa. Toutes ces personnes m'ont aidé à arriver là où je suis aujourd'hui, et écoute ; le vrai mensonge que je pourrais te dire, c'est que j'ai réussi tout seul. Il a fallu beaucoup de temps, beaucoup de ressources et beaucoup de gens pour m'amener là où je suis. Pour m'amener au point où je pouvais au moins suivre votre rythme, à ma manière. »
Il fit un geste, comme s'il saisissait une sphère invisible. « Et sans les ressources de l'université ? On n'aurait jamais percé les secrets des Cœurs de donjon. On n'aurait jamais découvert la vérité sur Uldar ou l'église. Rien de tout ça. »
« Drestra aurait pu t'apprendre plus de magie », dit Cedric, bien que sa voix manquât de conviction.
« Non. » La Sage secoua la tête. « On m'en a déjà assez demandé. Tu voulais que je joue aussi les professeurs sur le champ de bataille ? Non. Non ! Je serais repartie en volant vers le Crymlyn et j'aurais brûlé quiconque aurait mis les pieds derrière moi. »
Un nouveau silence s'installa dans le groupe.
« …Ouais, on t'en a déjà assez demandé », grogna Cedric. « Je pense toujours qu'on aurait été mieux si t'avais été à nos côtés. Écoute, tu dis que t'aurais été un poids mort, mais on s'entend beaucoup mieux tous les trois avec toi dans les parages. Peut-être que les choses auraient été plus faciles avant… mais, d'un autre côté, peut-être pas. »
Ses narines se dilatèrent, révélant une buée de respiration. « Tu sais, quand cette chose est apparue sur ma poitrine. » Il tapota le symbole du Champion. « J'ai cru que c'était le plus beau jour de ma vie. J'ai fait une danse de joie. J'ai crié si fort que mon père est sorti de la forge pour voir si je m'étais fait attaquer par un ours ou un truc du genre. »
Il gloussa à ce souvenir lointain. « Tout le clan rugissait de rire. On a percé des tonneaux de bière. On a sorti des montagnes de nourriture. » Il rit encore plus fort en tapotant l'arme morphique qui s'était transformée en gantelet sur son bras. « Les chefs du clan m'ont même offert Mì-chumadh — l'arme la plus prisée de tout le clan — et m'ont envoyé rendre les ancêtres fiers. Et c'est ce que j'ai entrepris de faire. »
Son sourire s'effaça et il regarda Alex. « Il se peut que j'aie imaginé que c'était la même chose pour nous tous. La même chose pour toi… et si ce n'était pas le cas, je pensais que je pouvais faire en sorte que ça le devienne. »
« Et c'est pour ça que tu es la personne parfaite pour porter la Marque du Champion, Cedric », dit Alex. « Écoute, je dis la vérité quand je dis qu'il n'y a personne que j'aie jamais rencontré à Thameland à qui je préférerais voir cette Marque qu'à toi. Mais ça ? » Il tapota sa propre Marque. « Tu ne pouvais pas, seul, rendre ça meilleur pour moi, ou faire en sorte que le "moi" d'autrefois s'intègre mieux avec vous tous. J'avais besoin de le faire à ma manière et de prendre soin de ma famille en même temps. Je comprends ta colère, l'ami. Je comprends ta blessure. Tu voulais bien faire pour tout le monde et je t'ai caché ça. Ça te fait te demander à qui faire confiance. Mais c'est ça le truc, Cedric. »
Alex écarta les mains. « Tu as peut-être les épaules larges, mon ami, mais elles ne sont pas faites pour porter le monde entier. Et elles ne devraient pas avoir à le faire. »
« …Ouais, peut-être que t'as raison… ah merde, maintenant je me sens comme un vrai connard de t'avoir frappé, désolé pour ça, l'ami », s'excusa le Champion.
« Eh bien, je suis désolé qu'on n'ait pas pu avoir cette discussion plus tôt », dit Alex. « On l'a eue maintenant, en tout cas. Et ce n'est pas arrivé à cause d'un stupide malentendu qui nous aurait poussés à essayer de nous entretuer. »
« Claygon a essayé de me tuer. »
« Et il en est désolé. »
« Je ne le suis pas, père. »
« On en reparlera plus tard, Claygon », pensa Alex.
« Bon, maintenant que toutes nos cartes sont sur table », intervint Hart. « On est tous en bons termes ? »
« Ouais, je le suis. Et… content qu'on soit tous ensemble. » Le Champion sourit, révélant sa dent en or.
Hart fixa la dent un instant, puis les cheveux de Cedric, avant de frissonner et de détourner le regard.
« Moi aussi », dit Alex. « Et maintenant… je pense qu'on devrait passer à l'étape suivante. »
« Oh ? Et c'est quoi ? » demanda Cedric.
« Baelin et moi, on va tuer Ezaliel et découvrir ce qui arrive au Voyageur », dit Alex. « Vous, essayez d'attraper l'une de ces… créatures griffues et découvrez ce qui se passe avec notre église. »