Chapitre 348
La scène était un océan de chaos.
Les rejetons du Ravageur devenaient des marionnettes entre les mains de la brume de potion, qui les projetait contre les troncs d'arbres, dans le ciel ou au sol, peu importait. Le résultat était le même.
Les crich-tulaghs et les gobelins-bêtes n'avaient nul besoin d'air ; les vignes des murteidheann avaient depuis longtemps supprimé le besoin de respirer chez les gobelins. Ainsi, nullement affectés, ils se battaient à travers la vapeur. Pourtant, il y avait moins de monstres désormais et Claygon avait plus d'espace pour manœuvrer.
Ses rayons de feu étaient chargés à bloc, tirant sur ses assaillants et réduisant leurs rangs.
« Bien. »
« Hé ! Les monstres ! » rugit Alex en plongeant vers le champ de bataille, s'arrêtant à une demi-douzaine de mètres au-dessus du sol. En faisant du surplace, les bras croisés, il appela ses sphères de force à ses côtés et lança un regard noir vers la fenêtre en hauteur. « Ça vaut pour vous aussi, bande de bâtards édentés et abrutis ! Votre visée est aussi mauvaise que vos sourires ! »
« Qu'est-ce que tu fais ? » cria Gwyllain.
Les monstres levèrent les yeux.
Des oiseaux tournoyèrent.
Deux visages, portrait craché de la rage, apparurent à la fenêtre ; des griffes de fer s'enfoncèrent dans le cadre.
« Oh, par les seigneurs fées, ils nous regardent ! Ils nous regardent, Alex ! » hurla le fae, tremblant contre la corde.
« C'est ça ! Votre visée est pitoyable, pas étonnant que vous ne soyez une menace pour personne ! » se moqua-t-il.
L'air se chargea d'électricité, la haine émanait des harpies.
Pousser un peu plus.
« Pourquoi tu les provoques ? » cria Gwyllain. « Je... je ne partage pas son avis, gentils monstres ! Je suis sûr que votre visée est très bonne la plupart du temps ! »
« Tu vois, ta visée est si mauvaise que tu as besoin de compliments de pitié de la part de mon petit copain ici présent ! »
« Quoi ? » haleta Gwyllain.
« C'est ça ! Vous êtes des moins que rien ! Vous êtes en colère maintenant ? Vous me voulez ? » Les sphères de force et les Mains du magicien du jeune mage orbitaient autour de lui comme des planètes pourpres. Par un acte de volonté, elles brillèrent intensément. « Venez me chercher ! »
« Non ! Ne venez rien chercher du tout ! Partez ! Alex, q-qu'est-ce que tu faiiiiis... Nooooon ! » hurla Gwyllain.
Les fouets de la reine de la ruche lacérèrent l'air. Sa bouche s'ouvrit dans un rugissement silencieux.
« Encore un essai ! » Alex plongea.
Crépitement !
Deux lumières bleues illuminèrent la fenêtre ; la foudre dansa entre les griffes des harpies.
Un éclair jaillit.
Il fit un tonneau sur le côté, les poils de ses bras se hérissant.
La foudre frappa, prenant un marcheur venimeux au dépourvu.
« Réveille-toi ! » rit Alex alors que le monstre était électrocuté.
Le vent siffla à leurs oreilles et il entama une boucle aérienne, esquivant l'autre éclair. Il fit de nouveau du surplace.
« Oubliez "abrutis" ! Vous n'avez même pas une once d'intelligence à vous deux pour faire quoi que ce soit ! » Il tourna sur lui-même, son rire résonnant à travers les bois. Des sorts de force tourbillonnaient autour de lui, déviant les oiseaux qui piaillaient.
« Claygon ! » appela Alex par la pensée. « Écoute bien, écrase autant de ces crich-tulaghs que tu peux. Tu recevras mon signal depuis l'intérieur du moulin là-bas : j'aurai besoin que tu commences à charger tes gemmes de feu dès que tu auras le signal ! Sois prêt à tirer dans le moulin... Oh merde ! »
Whiiiish !
Une lame géante fendit l'air. La reine de la ruche bondissait vers lui.
« Nooooon ! » hurla Gwyllain.
Le mage se recroquevilla et roula au-dessus du coup, le laissant passer à quelques centimètres sous lui.
« Toujours trop lente ! » se moqua-t-il alors qu'elle passait en trombe et retombait au sol. Ses pattes tranchantes dérapèrent dans la terre.
Grognant, elle leva ses fouets, mais Alex volait déjà autour d'elle, décrivant un arc vers le moulin. Il risqua un coup d'œil derrière lui.
Son cœur manqua un battement.
« Je vous ai eus. »
La horde le suivait : rejetons du Ravageur, oiseaux, gobelins-bêtes et même un crich-tulagh s'étaient détachés de Claygon et se traînaient à sa poursuite.
En tête, la reine de la ruche.
« Bien, continuez de me suivre, » pensa Alex en descendant. « Ne faites attention à rien d'autre. »
Le vent fouettant ses oreilles, il plongea à travers l'arche du moulin.
« Il est dans le moulin ! » la jeune harpie se précipita depuis la fenêtre. Elle scruta à travers un large trou dans le plancher. « Ce misérable humain impoli ! Je vais lui tordre le cou ! Agh, maudite poussière ! »
De la farine flottait depuis le bas. Des dizaines de sacs avaient été déchirés et les insectes du mage impoli les dispersaient avec leurs ailes. De petites créatures semblables à des nuages soufflaient du vent dans le moulin, transformant la farine en une masse tourbillonnante.
La harpie toussa, agitant la main pour chasser la poussière, essayant de voir à travers le nuage blanc. C'était inutile : on aurait dit un blizzard à l'intérieur du moulin et elle distinguait à peine les formes.
« Non, sœur, pas question de lui tordre le cou. » L'aînée resta près de la fenêtre. « Ce serait trop rapide. Nos oiseaux mangeront ses yeux, ses doigts et ses orteils ! Ensuite, nous aurons tous les autres morceaux tendres pendant qu'il hurlera ! »
« Oui ! » cria la plus jeune, essayant toujours de voir à travers le nuage de farine. « Mais l'asrai est à moi ! Je l'ai vu en premier, et il nous a fait des compliments de pitié ! Je vais le manger en commençant par les pieds ! »
Elle courut vers la fenêtre, projetant sa conscience dans la nuée d'oiseaux. « Ensemble, sœur, ensemble ! »
D'un seul mouvement, les harpies annis bleues guidèrent les nuées vers le moulin.
Une marée d'oiseaux s'engouffra par l'arche.
« Pourquoi ai-je l'impression que quelqu'un pense à me manger ? » cria Gwyllain. « Oooooh, je le sais ! Je le sais ! »
« Personne ne mange personne... Oh merde ! »
Whoosh !
La vigne d'un crich-tulagh frappa une poutre à quelques centimètres de la tête d'Alex.
Il plongea, volant à travers la farine en suspension.
Il y avait un sentiment de déjà-vu dans tout ça.
Un bâtiment rempli de poussière. Un monstre le traquant dans l'obscurité. Des flammes dans la nuit. C'était comme au bal de Patrizia DePaolo... presque. Alex n'avait pas volé à travers le grenier de Patrizia, et Claygon était à ses côtés à l'époque, pas un fae terrifié qui hurlait. Il était aussi plus faible et plus lent. Ses réflexes moins aiguisés.
Mais bien sûr, il n'y avait qu'un seul monstre à gérer à ce moment-là.
Maintenant ?
Les monstres étaient partout.
Des araignées silencieuses s'accrochaient aux murs du moulin. Les oiseaux remplissaient l'air, s'étouffant dans la poussière de farine. Des marcheurs venimeux grimpaient à sa poursuite, essayant de l'empoisonner avec leurs tentacules mortels. Le crich-tulagh lui lançait des gobelins-bêtes.
Leurs corps craquaient en heurtant les murs.
Il était bien content de ne pas être un gobelin-bête.
Et la reine de la ruche ?
Ses fouets avaient été mis de côté et elle avait tissé ligne après ligne de toile à travers le moulin, se balançant de l'une à l'autre pour tenter de le piéger. Des faux tranchaient l'air lorsqu'elle s'approchait.
Alex esquivait et se faufilait entre les fils de toile et les monstres, tournoyant sur lui-même. Sa cape ondulait derrière lui, soulevant encore plus de poussière. Il attrapait des sacs de farine au passage, les déchirant, répandant leur contenu dans son sillage.
La poussière blanche s'épaissit.
Des élémentaires d'air la soulevaient comme une tempête ; l'intérieur du moulin ressemblait à un blizzard soufflant sur une campagne désolée : toute la fureur d'un hiver thamelandais concentrée à l'intérieur.
Les monstres toussaient. Les monstres éternuaient. Les monstres rugissaient, presque aveuglés.
« J'ai le vertiiiiige ! » cria Gwyllain. « Pour l'amour des seigneurs fées, pourquoiiii ? »
Alex jeta un coup d'œil vers l'arche. À travers la poussière, il distingua des silhouettes trébuchant à l'intérieur ; la horde commençait à s'éclaircir.
« Voilà. On dirait que la plupart sont à l'intérieur. » Il fit un tonneau, passant un autre fil de toile. « Pas une seconde trop tôt ! »
Il attrapa un autre sac, le déchira et s'éleva vers le plafond en spirale.
« C'est ça ! » cria-t-il par-dessus le vacarme que faisaient les monstres. « Suivez-moi, imbéciles ! »
Il n'était pas conscient d'une autre paire d'yeux hostiles, observant depuis une poutre au-dessus.
Le dernier Chasseur observait l'usurpateur, ses griffes enfoncées dans les poutres du moulin, ses muscles tendus pour bondir. Il attendait son heure.
Et cette heure était arrivée.
L'usurpateur se révélait être un adversaire féroce.
Durant tout le temps que le Chasseur avait arpenté ces terres, il n'avait jamais vu de proie lutter avec autant d'acharnement. Chaque coup devrait être rapide, décisif et fatal.
Il regarda l'usurpateur filer à travers le moulin, soulevant la poussière. Essayait-il de se cacher ? Était-ce une forme de camouflage ? Peu importait : le Chasseur l'aurait senti, de près ou de loin. Cette tentative futile de se cacher était une perte de temps.
D'autres alliés inondaient la structure humaine.
Ils poursuivaient l'usurpateur, frappant de toutes parts, mais il les esquivait comme une mouche agaçante.
Que faisait-il ? Il ne faisait que se coincer lui-même.
Un malaise s'infiltra dans les pensées du Chasseur.
Aucune de ces tactiques n'avait de sens.
Que manigançait-il ?
Quoi que ce soit... il fallait l'arrêter.
Il devait mourir, maintenant.
L'assassin du Ravageur se cala contre la poutre alors que l'usurpateur volait dans les airs, montant dans la structure.
Maintenant !
Il bondit, crocs venimeux en avant et griffes déployées, prêt à perforer le dos du mage.
Celui-ci ne se doutait de rien.
L'embuscade était parfaite...
Jusqu'à ce que l'usurpateur pivote en plein air — les yeux flamboyants — et saisisse les poignets du Chasseur.
« Hah ! Tu pensais pouvoir... » commença-t-il.
Mais les mots moururent sur ses lèvres et ses yeux s'écarquillèrent.
« T-toi ! »
Le choc frappa Alex, le glaçant jusqu'à la moelle.
Là, dans sa poigne — après tant de temps — se trouvait un autre monstre griffu, de la même lignée que ceux qui avaient attaqué la nuit du bal de Patrizia. Un peu plus grand, mais de la même espèce.
Il se débattit dans la poigne d'Alex tandis que son esprit s'emballait.
Tant de mystères à résoudre : cette embuscade, l'attaque des araignées silencieuses, le bal de Patrizia, l'empire Irtyshenan... la réponse à tant de questions était juste là.
« Aaaaaah ! Aaaaaah ! » hurla Gwyllain. « C'est un monstre ! C'est un monstre ! Il va nous tuer ! Jette-le ! »
« Pourquoi... » demanda Alex, la voix tremblante. « Qu'est-ce que tu es ? Pourquoi me traques-tu ? »
Le monstre grogna et se jeta en avant.
Du venin dégoulinait de ses crocs.
Crac !
Alex bloqua son visage avec son bouclier de force.
Deux Mains du magicien saisirent ses épaules, le tirant en arrière.
« Réponds-moi ! » rugit-il.
Ils montèrent en spirale à l'intérieur de la structure, fouettant des nuages de poudre blanche.
« Dis-moi ! Pourquoi me traques-tu ? Qu'est-ce que tu es ? Réponds-moi ! » La rage l'envahit. Comment cette chose osait-elle rester silencieuse ?
« Dis-moi ce que tu veux ! »
Le Chasseur rugit, tentant de maîtriser l'humain... mais à sa grande surprise, il ne pouvait pas ! La poigne qui serrait ses poignets... était comme de l'acier ! Peu importe comment il bougeait son corps, la prise de l'usurpateur ne faiblissait pas, même alors qu'il volait en cercles à travers les poutres.
La colère et l'incrédulité se transformaient en peur... le dernier Chasseur n'avait jamais connu l'impuissance. L'usurpateur l'avait senti. Ce mage lui était supérieur en force ; il ne pouvait pas s'échapper ! Comment était-ce possible ? Ce n'était ni l'Élu ni le Champion ; aucun simple mortel ne pouvait égaler le Chasseur en puissance !
Il étendit les griffes de ses pieds et lacéra le ventre de l'homme, tentant de l'éviscérer.
Thnk.
Mais la jambe de l'ennemi fouetta l'air, bloquant le coup. Une force invisible protégeait ses jambes, et leurs mouvements étaient fluides comme l'eau ; les attaques du Chasseur étaient repoussées.
Il taillada frénétiquement.
« Réponds-moi ! » Les yeux de l'humain brûlaient. Il secoua le Chasseur dans sa poigne. « Tu ne peux pas me traquer, essayer de me tuer, puis agir comme si tu ne pouvais pas parler ! Je t'ai entendu dans les bois, faire semblant d'être humain ! Je sais que ton espèce peut imiter les voix ! »
Le Chasseur se figea.
Son espèce ? L'usurpateur connaissait son espèce ?
Par le Ravageur, ses semblables l'avaient-ils déjà trouvé ?
S'ils avaient échoué... alors il était encore plus dangereux que le Chasseur ne l'avait imaginé.
Pour le Ravageur et pour sa propre survie, il devait mourir.
Affolé, le monstre griffu projeta son poids, désespéré de briser la poigne d'Alex ou de lui arracher les entrailles. Des sphères de force tournaient à ses pieds, déviant ses griffes, mais le poids perturbait leur vol.
Le mage, le monstre et l'asrai se déplaçaient dans les airs tandis que la bête continuait de se débattre. Le vol devenait de plus en plus erratique. Des fils de toile passaient en sifflant. Le monstre griffu les entraîna tous les trois à un souffle des poutres.
La frustration d'Alex grandit. « Tu veux jouer à ça ? Très bien. On ne va pas mourir à cause de toi ! »
Une Main du magicien sortit une potion de sommeil. La tête du monstre recula et une patte fouetta l'air, lacérant la Main et la détruisant ; la potion tourbillonna vers le bas, atterrissant dans la horde en contrebas.
« Bâtard ! » grogna Alex.
« Pourquoi tu lui parles ? » hurla Gwyllain. « Pourquoi, par tous les seigneurs fées, tu lui parles ! Lâche-le ! »
Le mage se concentra sur la créature en lutte. « Tu veux nous secouer ? Tu veux rendre ça plus difficile ? Alors, à ta guise ! »
Alors qu'Alex volait, il pivota.
« Raaargh ! » hurla le monstre.
« Aaaaaargh ! Paaaas encooooore ! » hurla Gwyllain.
Whooosh ! Whoosh ! Whooosh ! Whooosh !
Le monde basculait sans fin. Alex se concentra alors que l'ennemi tournait avec lui. Ils montèrent plus haut.
Il allait désorienter la créature, puis l'endormir. Elle serait trop étourdie pour l'arrêter.
Son plan ne fonctionnait pas.
L'usurpateur continuait de tourner de plus en plus vite. Le Chasseur ne pouvait plus distinguer le haut du bas, ou la gauche de la droite. Ses yeux nageaient et son estomac se nouait. S'il perdait le contrôle de ses sens, il serait gazé par l'une de ces bouteilles.
Cela ne devait pas arriver ! Il devait faire quelque chose.
Eh bien, si résister ne fonctionnait pas...
« Par ici ! » appela-t-il dans sa langue monstrueuse. « Reine de la ruche ! Sois prête à frapper ! Je vais distraire le mortel ! »
Il modela sa boîte vocale.
Puis ouvrit ses mâchoires.
« Tu es notre ennemi, » dit le Chasseur à l'homme. « Tu as fait du tort à mon maître, et maintenant tu dois en payer le prix. »
L'usurpateur eut un hoquet.
Il avait utilisé la propre voix de l'homme pour parler.
« Maintenant ! » rugit-il.
Deux fils de toile jaillirent à travers la poussière.
La reine de la ruche bondit, fonçant sur l'usurpateur par-derrière.