Chapitre 335
Rioran fut poussé plus profondément dans les ombres, son ravisseur lui agrippait les épaules si fermement qu'il n'osa pas bouger. Les yeux fixés sur lui soutinrent son regard ; des yeux qui avaient vu la mort d'innombrables êtres, hommes comme bêtes.
« Bon sang, qu'est-ce que tu crois faire à rôder dans le noir comme un vulgaire voleur ? » chuchota une voix d'homme entre les dents serrées.
Il chercha du regard une présence alentour.
Heureusement, ils étaient seuls.
Son attention se reporta sur Rioran.
« Alors ? »
« S-Saint Élu, » murmura l'espion alors que la colère du chef des Héros s'intensifiait. « Je… je me suis perdu, j'avais un peu trop bu et… »
Cedric expira.
« C'est quoi ton nom, déjà ? »
« Écoute Rioran, tu peux arrêter tes balivernes. Tu as l'air d'un sacré idiot, » la dent en or de l'Élu brilla dans un éclat de clair de lune.
« Saint Élu ? »
« J'ai senti la divinité à travers tout le camp ! » Son exaspération était manifeste. « Tu es prêtre ? »
Le sang de Rioran se glaça. La poussière. Il avait dû sentir la poussière.
« Non, je n'ai pas été appelé au service direct de notre seigneur Uldar, » chuchota-t-il. « Je n'ai pas été oint. »
« Eh bien, je sais que tu as fait quelque chose de divin, » siffla Cedric. « Il n'y a pas un seul prêtre à plus de dix miles à la ronde. Ce qui signifie que l'air est resté calme, sans divinité. Il y a beaucoup de Mana, mais pas une once de divinité, à part la mienne. Tu as peut-être essayé d'être discret et silencieux, mais pour moi, ça a résonné comme un coup de tonnerre. »
La panique envahit Rioran. Aucun de ses entraînements ni aucun de ses plans ne l'avaient préparé à une telle situation. Il était prêt à mentir aux étrangers ou à n'importe qui d'autre, si cela servait les desseins d'Uldar. Il était prêt à sacrifier sa réputation et même sa vie pour s'assurer que la Vallée d'Uldar ne soit pas découverte.
Mais là, c'était différent.
Il avait attisé la colère du plus grand des serviteurs d'Uldar : un homme qu'il était né et élevé pour aider, et dont il avait visité les tombes des prédécesseurs lors de son jour de nomination cérémoniel.
Et maintenant, toute cette rage qui aurait dû être dirigée contre le Ravageur était braquée sur lui… et la seule question qui lui brûlait les lèvres était…
« Pourquoi ? » parvint à articuler Rioran.
« Quoi ? » demanda Cedric.
« Pourquoi une telle colère, Saint Élu ? Pourquoi une telle colère au nom de ces étrangers ? Je ne fais que… je fais… »
« Faire quoi, exactement ? » l'Élu jeta un coup d'œil en direction de la tente de recherche. « Du sabotage ? Tu n'es pas l'un de ces cultistes démoniaques, n'est-ce pas ? Donne-moi une raison pour laquelle je ne devrais pas te traîner dehors et laisser les golems de ces mages s'occuper de toi ? »
« Je ne sers qu'Uldar. Que Thameland, » déclara Rioran avec passion, se surprenant lui-même.
Cela sembla également prendre Cedric au dépourvu, et à cet instant, l'espion continua : « Nous ne savons pas ce que ces mages comptent réellement faire, Saint Élu. Nous ne savons que ce qu'ils disent. »
« Donc tu es en train de découvrir ce que "ces mages comptent réellement faire", c'est ça que tu dis ? Tu les surveilles ? Oh, foutaises, tu es un sacré espion ! »
Rioran ferma sa bouche.
Il ne pouvait plus rien dire. Au pire, il dirait à l'Élu qu'il était un agent du roi agissant de son propre chef. Mais pour l'instant… il resterait silencieux et prierait pour ne pas être traîné jusqu'à la capitale. Sa couverture était solide, mais elle ne résisterait jamais à l'examen minutieux du roi ou de la reine. Ou même de la cour.
Rioran vit le visage de l'Élu virer lentement au rouge vif sous ses yeux, ses dents grinçant si fort que Rioran pouvait entendre le bruit.
« Tu te rends compte de ce qui aurait pu arriver ? » La voix de Cedric était basse et dure. « Si tu t'étais fait prendre, ça aurait détruit toute confiance entre les Generasiens et nous. Ça aurait tué tout ce qu'il y avait de bon à venir, et transformé toute cette alliance en un tas d'accusations, de combats et un sacré incident, espèce d'idiot. Et comment diable as-tu obtenu cette divinité, d'ailleurs ? Si tu n'es pas prêtre, alors tu es une sorte de voleur ? Tu passes ton temps à voler des objets divins pour de l'argent ou quelque chose comme ça ? » L'Élu siffla entre ses dents serrées, mais Rioran garda le silence.
Il ne dirait rien.
Il ne trahirait ni Uldar ni ses supérieurs.
Le silence s'étira, battement de cœur après battement de cœur, tandis que le froncement de sourcils de l'Élu s'accentuait. Chaque instant semblait sur le point d'exploser en désastre.
« Souviens-toi de ton entraînement, » pensa Rioran. « Souviens-toi de ton entraînement. »
Il risqua un coup d'œil rapide vers la silhouette de Cedric, voulant analyser son langage corporel malgré sa panique grandissante. Il y avait de la raideur dans les muscles de l'Élu. De la colère. Mais… il y avait autre chose. Un léger tremblement. Était-ce une rage plus profonde ?
Non… il ne le pensait pas. Cela semblait être autre chose… de l'hésitation. Alors l'espion resta très immobile, respirant lentement, sans se présenter comme une menace.
Il eut un hoquet quand Cedric le tira soudainement vers l'avant par sa chemise.
« Écoute. Tu ne feras plus jamais ça, tu m'entends ? » grogna l'Élu. « Tu vas garder le silence sur tout ça, et si jamais je te surprends à utiliser des divinités ou à rôder, tu le regretteras. La seule raison pour laquelle je ne demande pas à quelqu'un de s'occuper de toi tout de suite, c'est parce que ça brûlerait toute la confiance que nous avons bâtie avec ces gens jusqu'ici. Et toute cette nourriture que Generasi nous envoie ? Toutes les fournitures ? Toute l'aide qu'ils vont nous apporter en écrasant des donjons, en tuant des cultistes et en s'assurant que les braves gens ne meurent pas ? Tout ça part en fumée, et je ne laisserai pas tout ça arriver à cause de toi. C'est la seule raison pour laquelle je ne dirai à personne ce que tu fais. Sinon, tu serais déjà entre leurs mains… ou ligoté pour être traîné devant le roi ! »
L'Élu repoussa l'espion et jeta un coup d'œil alentour, cherchant à voir si quelqu'un était proche. Tout était calme. Cedric pointa le sud, vers les tentes des représentants thamelandais.
« Dégage ! »
« Oui, Saint Élu. » L'espion inclina la tête, puis s'éloigna en courant, son esprit élaborant déjà son histoire pour Stanwic et Catherine. Il avait juste besoin de quelque chose de simple pour détourner les questions : à en juger par la position de la lune, il était parti depuis un moment.
Eh bien, ils n'avaient pas d'importance.
Tout ce qui comptait, c'était qu'Izas sache bientôt ce qu'il avait découvert, et qu'il ne s'était pas fait prendre. Enfin… ce n'était pas tout à fait vrai ; il avait échoué d'une manière très importante. Il avait été vu. De sa naissance à sa mort, sa vie n'avait qu'un seul but : être des yeux invisibles pour Uldar, mais maintenant, il avait été vu. L'espion trembla. Avec l'Élu qui le surveillait maintenant, il ne pouvait pas risquer le moindre mouvement pour le reste de cette visite.
« Et les autres ne pourront pas se déplacer non plus. Pas librement, » pensa-t-il, l'estomac noué au point d'en avoir la nausée. « Je vais devoir les prévenir. Ils seront en colère, mais il vaut mieux qu'un seul d'entre nous soit compromis plutôt que les trois. »
C'est avec ces pensées qu'il retourna parler aux deux autres au service d'Uldar… tout en étant sous les yeux aviaires vigilants perchés tout autour.
C'était une belle journée pour faire la démonstration d'énergies destructrices apocalyptiques.
Le soleil était haut.
Le vent était inhabituellement chaud.
Et les oiseaux chantaient magnifiquement en tournoyant au-dessus.
C'était en milieu de matinée, et les Generasiens escortaient la délégation thamelandaise vers la zone de test qu'ils avaient utilisée la veille. Après le concours de la nuit dernière, les muscles d'Alex hurlaient, mais au moins la douleur n'était pas dans ses jambes.
Il pouvait marcher sans vouloir se mettre en boule et mourir, ce qui était une bonne chose ; même lui n'était pas assez impudent pour laisser Claygon le porter devant Cedric et les autres invités. Non pas qu'ils auraient pu lui accorder beaucoup d'attention.
Ils étaient occupés par un facteur qu'Alex appelait « l'élément Carey ».
La petite mage thamelandaise s'était immédiatement précipitée vers les Héros dès qu'ils avaient franchi la porte du campement. Depuis son introduction balbutiante dix minutes plus tôt — avec un visage rouge de nervosité — jusqu'à la longue marche, elle avait alterné entre un bavardage constant et l'écoute des Héros avec l'intensité d'une enfant aux yeux écarquillés, fascinée par ses idoles.
Elle rappelait à Alex un chiot excité, voltigeant d'un Héros à l'autre, au grand dam de Hart, qui semblait de plus en plus misérable au fil du temps. Drestra, étonnamment, semblait bien s'entendre avec Carey. Ou peut-être n'était-ce pas si surprenant : Carey avait du respect pour les Sorcières du Marais de Crymlyn, et elle et Drestra venaient de la même partie de Thameland.
Mais le Héros qui déconcertait Alex était Cedric ; il pensait que parmi les trois Héros, l'Élu amical s'entendrait le mieux avec Carey… mais il se passait quelque chose avec lui aujourd'hui. Il semblait tendu, distrait.
« Hé, Isolde, » chuchota Alex en se penchant vers elle. « Tu penses qu'il y a quelque chose d'étrange avec Cedric ? »
Elle le regarda, surprise. « Je ne saurais dire… je ne l'ai rencontré que deux fois, après tout. »
Alex lui lança un regard.
« Quoi ? » demanda-t-elle.
« Ce n'est pas le moment, Alex, » pensa-t-il.
« Je veux dire, pas d'une manière bizarre, mais tu ne trouves pas qu'il agit un peu différemment d'hier soir ? » demanda-t-il. « Je veux dire, d'abord, hier soir il est parti traverser le camp torse nu, mais quand il est revenu, il avait une chemise. Une chemise, Isolde, je n'aurais jamais cru voir ça un jour. »
Les yeux bleus d'Isolde se plissèrent sur le dos large — et nu — de l'Élu. « Je… peut-être. Il semble y avoir une certaine… tension chez lui. »
« Ouais, okay, je me disais bien. »
« Je ne suis pas sûre que cela nous regarde, cependant, » dit la jeune noble. « Peut-être est-il simplement raide à cause du concours de la nuit dernière… tu te plaignais de quelques courbatures plus tôt. »
« Ouais, bon… peut-être que tu as raison, » dit Alex.
Alors qu'Isolde se taisait, il observa le langage corporel de l'Élu : il était légèrement raide… mais il se passait plus de choses qu'une simple douleur musculaire. Il y avait de la tension dans ses mouvements et il semblait retenu, pas détendu comme il l'était d'habitude. Il semblait même détendu quand ils se battaient dans le donjon.
C'était étrange, comme s'il essayait de passer inaperçu mais qu'il ne s'y prenait pas très bien. Après tout, Cedric passait la plupart de son temps à essayer de se faire remarquer.
Alors, que pouvait-il cacher ?
Alex pensa à la nuit dernière : porter une chemise aurait caché l'éclat doré de la marque de Cedric. Avait-il essayé de se déplacer sans être vu ?
Avec précaution, Alex observa les autres Héros. Le langage corporel de Hart et Drestra était normal… enfin, aussi normal que possible dans le cas du Champion avec ses nombreux langages corporels différents en une seule forme. Rien de nouveau de ce côté-là.
Qu'en était-il du reste de la délégation ? Il laissa ses yeux passer sur chacun d'eux.
Quelqu'un d'autre était-il tendu ou nerveux ?
Il examina chaque membre, en écartant un après l'autre jusqu'à… rien. Il n'y avait rien de notable chez aucun des…
Attends.
Les yeux d'Alex tombèrent sur l'homme aux cheveux sable qu'il avait observé devant la porte du campement hier. Là. Ce n'était que le temps d'un battement de cœur — les yeux entraînés d'Alex l'avaient presque manqué — mais l'homme avait jeté un coup d'œil rapide à Cedric, et son langage corporel avait brusquement changé. Il s'était tendu, comme un chien effrayé s'attendant à être frappé.
Un instant plus tard, c'était fini.
Le froncement de sourcils d'Alex s'accentua. Quelque chose se passait, mais quoi ? Il ne savait pas ce que c'était, et en même temps, il ne pouvait rien faire. Tout ce qu'il savait vraiment, c'est que Cedric et… Rioran, c'est ça ? Agissaient un peu bizarrement. Il n'y avait rien de solide sur quoi s'appuyer, et il savait comment ça sonnerait :
« Hé les gars, j'ai remarqué que Cedric et cet autre type agissaient un peu bizarrement… vous devriez faire… quelque chose ! » il secoua la tête, s'imaginant être traîné au loin.
D'ailleurs, c'était exactement comme la situation avec Amir.
Il se souvint, lors des Jeux de Roal, avoir parlé avec Isolde et Khalik de la façon dont les soupçons et les accusations ruinaient la confiance.
« Une telle méfiance a mis fin à des empires, » avait dit Khalik.
« …partager ces soupçons serait aussi mauvais que des commérages inutiles et ferait plus de mal que de bien, » avait dit Isolde.
S'il partageait des théories non fondées, cela pourrait nuire à la relation entre Generasi et Thameland. Non, mettre des idées sans preuves sur la table serait une erreur… mais il y avait peut-être un autre moyen…
« Baelin sait que les Marques brillent, et il sait aussi que j'ai étudié le langage corporel, » pensa-t-il. « Il pourrait prendre cela au sérieux. Peut-être que je lui parlerai de mes soupçons en privé. Ensuite, il pourra décider quoi faire. Ce serait suffisant s'il fait juste plus attention à Cedric et Rioran. Ou peut-être que ce n'est rien du tout, auquel cas, personne n'est blessé. »
Avec un autre coup d'œil à Rioran, dont les yeux regardaient droit devant, il se détourna et recommença à parler à Isolde.
« Agis naturellement, » pensa-t-il. « Ne laisse pas d'éventuels ennemis savoir que tu as des soupçons à leur égard. Garde ça caché… jusqu'à ce que tu sois prêt pour eux. »