Chapitre 332
Rioran était un espion.
Ou, du moins, c'était la mission pour laquelle il avait été envoyé.
Il avait reçu la formation nécessaire — comme tout laïc dans la Vallée d'Uldar — mais il n'aurait jamais cru être choisi pour quitter les lieux les plus sacrés de son dieu et voyager à travers le monde.
Lorsque le messager était descendu de l'escarpement, était entré dans la hutte du fromager et l'avait désigné, il avait cru mourir ou rêver. Mais il n'était ni mort, ni en train de rêver : l'ordre le plus sacré d'Uldar l'avait appelé, lui et deux autres, à un service sacré, bien que secret.
Et il préférait mourir plutôt que de les décevoir.
Voyageant au milieu des représentants du roi alors qu'ils pénétraient dans le campement des Generasians, il se remémora les leçons et l'entraînement inculqués depuis son enfance en préparation de ses devoirs sacrés. Il avait appris les techniques d'espionnage et bien plus encore. Pas seulement l'écriture simple,mais l'art d'imiter l'écriture des autres dans le but de tromper. La maîtrise de diverses langues, parlées comme écrites. Les outils du menteur. Les compétences de l'éclaireur.
L'agilité pour se déplacer rapidement, discrètement et sans être vu. Les facultés de l'esprit : logique, apprentissage, éducation et adaptation. À bien des égards, lui et les autres membres de la Vallée d'Uldar étaient modelés sur les Fous d'Uldar : des maîtres en de nombreux domaines… mais avec une différence clé.
Ils apprenaient aussi les arts de la mort.
Rioran n'était peut-être pas le meilleur à l'épée, mais peu de gens pouvaient accomplir le travail sanglant qu'il effectuait avec un couteau. Sans parler du sac de sable. Du garrot. De l'arbalète.
Pendant la majeure partie de ses vingt-sept ans, Rioran avait cru être prêt pour un tel travail. Mais maintenant ?
Maintenant, il n'en était plus si sûr.
Il n'avait jamais vu autant de mages réunis en un seul endroit.
Il y avait des mages dans la Vallée d'Uldar, mais ils étaient rares, quittaient rarement l'escarpement avec les prêtres, et n'utilisaient jamais la magie à la légère. Leur tâche était de contempler des mystères bien au-delà de la compréhension de Rioran. Mais ici, il était entouré de magie.
D'après le briefing qu'il avait reçu, le campement des Generasians n'était installé à Greymoor que depuis quelques mois… pourtant, en ce court laps de temps, ces mages avaient accompli des années de travail en maçonnerie et en construction.
Et puis, il y avait les créatures magiques.
Des soldats de pierre géants défendaient les portes principales et d'autres se tenaient en vue, montant la garde devant une montagne de pierres de construction. Des lumières magiques scintillaient au-dessus des familiers qui suivaient les mages dans le camp et—
Il prit une inspiration rapide.
Une tortue titanesque surplombait les tentes parsemant le camp des mages, sa carapace s'élevant comme le sommet d'une montagne de feu. La mâchoire de l'espion se décrocha : quel genre de monstres ces mages gardaient-ils ?
« Ouais, je ramasserais cette mâchoire si j'étais toi, l'ami », sourit Cedric en descendant de son cheval avec une grâce surnaturelle. « Si tu es déjà choqué, tu ne tiendras pas les prochains jours. Ces mages font toutes sortes de choses merveilleuses. Il y a beaucoup à voir ici. »
Rioran inclina la tête. « Oui, Saint Élu, j'en suis certain. Mes excuses. »
« Pas besoin de s'excuser, on a souvent cette réaction », dit l'un des mages présents aux portes pour les accueillir. Un groupe important de Generasians était rassemblé pour saluer les invités, s'occuper de leurs chevaux et offrir aux voyageurs des boissons pour leur souhaiter la bienvenue après leur long périple. Rioran n'avait pas encore posé pied à terre qu'une tasse de cidre fumant lui était offerte, et ses bagages étaient déjà déposés sur des disques magiques luisants.
Il accepta la boisson avec plaisir. Le voyage avait été rude, froid et long ; quelques gorgées de ce breuvage chaud lui redonnèrent un peu de chaleur.
« Merci », dit-il en touchant son symbole sacré. « Puisse Uldar vous bénir, vous et votre bon travail. »
« De même, j'imagine », répondit le mage. « Mais comme je le disais, il y a beaucoup de choses à vous montrer. Ici, les choses explosent quand on le veut, et les gens ont tendance à être impressionnés par ce genre de spectacle. »
« C'est vrai », répondit Rioran, imitant légèrement le langage corporel du mage. « J'imagine que je vais continuer à être impressionné. »
Les autres représentants jetèrent un coup d'œil vers lui. Ceux du mage de cour Errol hochèrent la tête en signe d'approbation, tandis que les représentants du roi regardaient avec empathie. Ils semblaient eux aussi avoir été pris au dépourvu par tant de magie.
Mais pendant un bref instant, deux paires d'yeux le fixèrent avec agacement. Juste assez longtemps pour que la plupart ne le remarquent pas. Mais assez pour lui.
Les deux autres espions envoyés par Isaz — l'un plus âgé que Rioran d'une décennie et l'autre plus jeune de moitié — lui envoyaient un message. L'aîné, Stanwic, fit passer ses doigts avec désinvolture sur les rênes de son cheval avant de descendre. Ce qui ressemblait à un simple étirement des doigts communiquait des mots en secret :
« Reste calme. Ne pas attirer l'attention sur soi. »
Agacé, Rioran répondit par des gestes subtils :
« Ça paraîtrait plus étrange si je ne réagissais pas. »
Catherine — la plus jeune des trois espions — ajouta un avertissement :
« Négligent. Des excuses. Mieux vaut ne pas attirer l'attention. »
Rioran détourna le regard, luttant contre une pointe d'irritation. En vérité, il s'était laissé aller, mais ses paroles étaient vraies : il semblerait plus naturel de montrer de l'étonnement face à des prouesses magiques que de l'indifférence totale. Il n'était pas mort, après tout.
Sa couverture en tant qu'agent du roi serait renforcée par des réactions naturelles.
Pourtant, il ne voulait pas que ces étrangers tirent satisfaction de le voir—
« C'est quoi ce délire ? » La voix crépitante de Drestra émergea de son voile.
Un homme s'approchait, une brute massive dont les cheveux longs tombaient comme ceux d'un barbare, et dont les bras faisaient la taille des cuisses de Rioran. Au-dessus de sa tête, il…
…était-ce une foutue pierre de construction ?
Le truc semblait peser un quart de tonne !
Bien que le visage de l'homme soit tendu par l'effort alors qu'il s'approchait des Héros, il portait la pierre à mains nues.
« Hé », lança-t-il en arrivant. « Bon retour… vous avez fait un bon voyage ? »
« Qu'est-ce que tu as là, bon sang ? » Cedric se gratta les cheveux roux.
« C'est un rocher », dit le grand jeune homme. « Un gros rocher. Le contremaître dit que le terme exact est pierre de construction… mais euh… c'est quoi une pierre de construction, à part un gros rocher ? »
« Mais pourquoi tu le portes ? » demanda Drestra.
C'est ce que Rioran aurait aussi aimé savoir.
« J'allais commencer l'entraînement quand vous êtes arrivés », dit Alex. « Et… attendez, je dois poser ça une seconde. »
« Hé, lance-le ici ! » Hart écarta les mains comme s'il s'apprêtait à attraper un sac de farine.
Le grand mage aux larges épaules jeta un coup d'œil au Champion, puis au rocher. « Ouaiiiis, je peux pas vraiment lancer ça… pour l'instant. »
« Pour l'instant ? » pensa Rioran. « Qu'est-ce que je vois là ? Ce type ne ressemble en rien aux mages de l'escarpement. »
Les mages qu'il connaissait étaient des hommes et des femmes maigres, âgés, aux cheveux gris ou blancs, avec des bras proches de la taille de manches à balai. L'espion regarda avec admiration le jeune homme déposer délicatement la pierre de construction pour serrer les mains de Cedric, Drestra et Hart. Rioran prit quelques secondes pour se demander s'il ne luttait pas contre des ours pendant son temps libre.
En l'observant, un autre détail attira son attention.
Son langage corporel était… posé. Fluide. Parfaitement équilibré… et alarmant. Rioran n'avait vu que des guerriers entraînés ou des acrobates bouger de cette façon…
…ou les laïcs formés de la Vallée d'Uldar.
Plus curieux encore, le langage corporel du mage souriant changea légèrement lorsqu'il parla aux Héros, adoptant certains de leurs tics.
« Ce petit serpent… enfin, gros serpent », pensa l'espion. Imiter subtilement la posture et les manières de quelqu'un était une astuce précieuse qu'on lui avait enseignée dans la Vallée. Cela rendait une personne réceptive, et ce type l'utilisait pour se mettre les Héros dans la poche.
Ce n'était pas rare : il avait remarqué le même comportement chez beaucoup de représentants du roi et du mage de cour. La différence ici, c'est que cela semblait fonctionner bien mieux. L'Élu d'Uldar lui parlait comme s'ils étaient de vieux amis, ne s'arrêtant que pour scanner le camp comme s'il cherchait quelque chose. Hart le regarda de haut et commenta à quel point son physique avait changé depuis leur dernière rencontre : pas aussi amical que l'Élu, mais toujours ouvert et manifestement heureux de le voir.
Même la réservée Drestra — que certains représentants du roi appelaient la « sorcière de glace » — avait ouvert son langage corporel, semblant elle aussi heureuse de discuter avec le mage aux larges épaules.
« Est-ce que ces étrangers essaient d'impressionner nos Héros ? De les rallier à leur cause ? » se demanda Rioran. « Mais dans quel but ? Ils sont déjà— »
Il s'arrêta. Le jeune homme le regardait. Directement.
Leurs yeux se croisèrent.
Rioran ressentit un frisson.
D'un seul regard, ces yeux verts l'avaient étudié, balayant son corps. Évaluant.
Et puis, ils se reportèrent sur les Héros comme s'ils ne les avaient jamais quittés.
« Trop imprudent », pensa l'espion en détournant le regard. « Beaucoup trop imprudent. »
Il continua de bouger le regard et garda un langage corporel naturel alors que leur groupe était conduit plus profondément dans le camp. C'était trop risqué d'être si évident ; il ne pouvait se permettre qu'un coup d'œil rapide dans les secondes où le mage soulevait à nouveau la pierre au-dessus de sa tête. Il y avait bien plus sur quoi se concentrer qu'un seul mage, et finalement, les visiteurs furent séparés en deux groupes.
Les représentants du roi et du mage de cour allaient visiter les installations, tandis que les Héros — étant déjà venus au campement — furent conduits vers un feu de camp par celui qui soulevait les rochers.
L'espion réfléchit encore un peu au jeune homme avant de se concentrer sur sa mission. Il avait reçu l'ordre d'apprendre tout ce qu'il pouvait sur le campement, pas sur un mage étrange qui cherchait à s'attirer les faveurs des Héros de Thameland.
Il allait se concentrer,apprendre ce que ces Generasians manigançaient, puis faire rapport à Izas.
Et ensuite, se tenir prêt pour sa prochaine tâche.
Les pensées d'Alex s'attardèrent sur l'inconnu aux cheveux châtain clair qui accompagnait les représentants du roi. Il avait mentalement appelé Claygon pour qu'il les rejoigne un peu plus loin de la porte, afin de pouvoir donner au golem la pierre qu'il portait et en récupérer quelques autres.
Il avait prévu de les porter lui-même — l'effort lui offrirait un meilleur entraînement — mais ce plan était tombé à l'eau avec l'arrivée des Héros.
Pour plusieurs raisons.
Même en discutantavec Cedric, son esprit était tourné vers l'inconnu. Il y avait quelque chose qui clochait chez lui.
Son langage corporel était… posé. Fluide. Parfaitement équilibré. Les Veilleurs bougeaient comme ça, pas le commun des mortels.
C'était quelqu'un qui savait se défendre.
Et puis, il y avait la façon dont il avait regardé Alex.
Cherchant.
Analysant.
Alex avait le sentiment qu'il se passait plus de choses avec lui qu'il ne voulait bien le laisser paraître. Était-ce un garde du corps infiltré ? Un espion ? Il repensa à la façon dont ces agents en civil l'avaient suivi pendant des semaines, au vu et au su de tous.
Peut-être…
Mais pourquoi était-il ici ?
L'expédition avait été honnête avec le roi et les Héros… mais peut-être que la couronne voulait sa propre confirmation que ce qu'on disait au roi était vrai. Ou peut-être que l'homme venait de l'église. Les mots d'Isolde lui revinrent : la danse de la manipulation, comme elle l'appelait. Peut-être que cela se produisait à grande échelle : peut-être que le roi était allié avec Generasi, mais que d'autres àla cour ne croyaient pas que l'expédition partageait toutes les informations qu'elle recueillait. Peut-être que l'église l'avait envoyé.
Alex ne pouvait que spéculer sur la raison de sa présence.
Mais il méritait assurément d'être surveillé, discrètement.
« Alors… » demanda Cedric, changeant brusquement de sujet. « Comment va Lady von Anmut ? »
« Oh, elle va bien, je crois qu'elle est impatiente de vous voir tous », répondit Alex avec habileté.
« Oho ? C'est un plaisir à entendre… est-ce qu'elle est célibataire ? » demanda Cedric avec toute la subtilité d'un rocher. « Ça m'étonnerait, cela dit. Vu son allure et tout le reste. »
« Oh, elle l'est », dit Alex. « Elle n'a pas beaucoup de temps pour les rencontres. »
« Ouais, occupée par ses études, sans aucun doute », dit Cedric. « Est-ce qu'elle prend le temps de se détendre ? De prendre un verre ou quelque chose comme ça ? »
« Hah, personne ne pourra jamais t'accuser de tourner autour du pot, Cedric ! La prochaine fois, tu lui demanderas ses préférences en matière d'hommes ? » ricana Hart.
« Hé ! » Cedric lança un regard noir au plus grand des deux.
« Eh bien, ses goûts ne sont pas terribles si son dernier petit ami en est l'exemple », pensa Alex. « Même si c'est probablement bien mieux maintenant. Et toi et Derek n'avez rien— »
Ses pensées s'arrêtèrent net alors qu'il se souvenait de la nervosité d'Isolde un peu plus tôt.
Puis il regarda les cheveux roux de Cedric. Des cheveux d'une couleur similaire à ceux de Derek.
Un soupçon naquit dans l'esprit d'Alex, mais il le mit de côté pour plus tard.
S'il avait raison, ce serait hilarant, mais il devait choisir le bon moment pour frapper.
« Hmmm », Cedric regarda les pierres dans les bras de Claygon. « Tu sais… peut-être que j'aurais besoin d'un peu d'exercice. »
« Si peu de temps après notre voyage, vraiment ? » la voix de Drestra crépita.
« Ouais, ça aiderait à dénouer quelques tensions », il se fit craquer le cou et étira ses bras derrière son dos.
« Eh bien, on pourrait s'entraîner ensemble », dit Alex. « Il y a assez de rochers pour nous tous. »