Chapitre 302
Le feu de camp crépitait.
Les membres de l’expédition célébraient leur victoire.
Et le Fou observait.
Alex sirotait son vin, assis en tailleur près du foyer, Claygon debout à ses côtés. Distraitement — par affection et par besoin de soutien — il frotta la jambe du golem, sentant le filigrane sous sa paume. Tout autour, une fête paisible battait son plein.
Cinq grands feux rugissaient près des portes d’entrée du campement, entourés par des équipes de l’expédition qui partageaient vin et éclats de rire. La musique flottait dans l’air nocturne ; certains avaient sorti des flûtes, une lyre, quelques tambours et un sitar, s’unissant dans une mélodie lente et improvisée.
Parfois, c’était harmonieux.
Parfois, les notes sonnaient faux.
Mais l’ambiance ne pouvait être gâchée par quelques fausses notes : la victoire était, à bien des égards, plus enivrante que n’importe quel vin. Elle rapprochait les gens. Elle faisait tomber les barrières. Et Alex pouvait le constater avec ses amis.
Ils étaient dispersés autour du feu, répartis en petits groupes pour passer la soirée ensemble.
« Deux déchets pour deux, mais Hale et Fer », lança Hogarth en posant une série de cinq cartes. « Ça fait l’Artisan du Voyage de la Force de Fer. Qu’est-ce que tu as, Svenia ? »
La femme blonde fronça davantage les sourcils et jeta ses cartes comme s’il s’agissait de sang de dragon-sang. « Cinq déchets. »
« Hah, t’as toujours eu une chance de merde », rit-il. « Et toi, le grand ? »
Le prince Khalik sourit et étala son jeu. « Deux déchets, Hale et Argent. Artisan du Voyage de la Force d’Argent, ce qui écrase totalement ton jeu. »
Hogarth jura violemment. « Comme si t’avais besoin de plus de pièces, j’ai jamais vu quelqu’un dépenser comme toi. J’espère que tu vas perdre. »
« Le destin me sourit », gloussa Khalik. « À moins que la chance du débutant ne l’emporte, qu’est-ce que tu as ? »
Il leva les yeux vers l’imposant Champion de Thameland.
Les grands yeux de Hart Redfletcher fixaient ses cartes. Il avait l’air d’un étudiant qui s’était trompé d’examen. « Euh… je ne sais pas ce que tout ça veut dire. »
« Hah, je vais t’aider, le grand. » Tyris sourit, sa dent en or brillant à la lueur du feu alors qu’elle se penchait vers le Héros musclé.
Hart la regarda. « Pour moi, ça ressemble à un tas de rien du tout. »
« Allez, montre-moi. Je te dirai si c’est du rien ou pas. »
Il tourna ses cartes vers elle.
Son sourire s’effaça. « Ouais, c’est bien un gros tas de rien, effectivement. »
Le Champion jura en jetant ses cartes sur la table. « Ce jeu est stupide. »
« Aaaaah mon ami », sourit Khalik. « Seuls ceux qui ne goûtent pas à la victoire maudissent le jeu. Tu ne devrais pas être si borné ! Maintenant, qui est le suivant ? Tyris ! Montre-nous ce que la puissante maîtresse du Vésuve a à offrir ? »
« Fer froid, Dextérité… » commença-t-elle.
Le sourire de Khalik s’élargit devant la redondance des cartes.
« …Tempête, Givre et Foudre ! » s’écria Tyris en abattant ses cartes devant elle. « Hah ! Experte de la Tempête Marine ! Lisez ça et pleurez ! Plus les larmes sont salées, mieux c’est ! »
Le sourire de Khalik s’éteignit ; reniflant de dégoût, il jeta ses cartes. « Ce jeu est stupide. »
« T’es un hypocrite, Khalik, c’est pour ça que t’as perdu », ricana Thundar avec joie.
« Ris maintenant. » Le prince lui lança un regard glacial. « Je prendrai plaisir à te voir tomber. Révèle tes cartes. »
Le sourire du minotaure était franchement malveillant. Il les posa une par une : « Dextérité, Force, Sagesse, Vitalité et… »
« Non », murmura Khalik.
« …Présence ! Parangon de l’Esprit, du Corps et de l’Âme ! Hahahaha ! »
Une bordée de jurons s’éleva de la table, mais une personne n’avait pas encore joué. Grimloch dominait les autres, ses cartes minuscules dans ses mains. Tout le monde se tourna vers l’homme-requin avec attente.
Dans les histoires, celui qui joue en dernier gagne toujours.
« …Flamme, Givre, Foudre et Pierre », grogna l’homme-requin. « Grand Maître des Éléments de Guerre. Ça reste une main perdante. »
D’autres gémissements s’élevèrent tandis que le minotaure hilare tirait vers lui une large pile de pièces au centre du cercle.
« Ugh », grogna Isolde. « Il va être insupportable pendant des semaines, peut-être même des années. »
« Ouais, pareil pour Hart », dit Cedric. « C’est pas un homme qui aime perdre, même si je mentirais en disant que j’aime ça. Et toi ? »
« Hm ? » Isolde regarda l’Élu. « Pardon ? »
« Euh, je veux dire, comment tu le prends ? »
« Prendre quoi ? La défaite ? »
« Pas très bien », ne dit pas Alex à voix haute, par sagesse.
« Je parlais plutôt de ce jeu de cartes sophistiqué », précisa l’Élu.
« Oh, je ne me soucie guère des jeux d’argent », dit-elle avec dédain. « Le risque est quelque chose qui doit être géré, pas utilisé pour cultiver un frisson rapide. »
« Eh bien, parfois, ce sont les frissons qui empêchent la vie de devenir une grosse boule grise. Regarde ce qu’on a fait aujourd’hui : ce frisson de faire quelque chose de brutalement difficile et dangereux, mais sacrément juste… c’est un genre de frisson qui n’arrive pas souvent. »
« Je… suppose que non », dit-elle en sirotant son vin et en bâillant.
Elle jeta un coup d’œil à Drestra et Theresa, qui parlaient de leurs expériences dans les terres sauvages de Thameish, Alex intervenant de temps à autre.
Cedric regarda Alex. Encore. Pendant une bonne partie de la soirée, les yeux de l’Élu l’avaient observé.
Ils l’avaient suivi depuis le début des festivités, et Alex commençait à en avoir assez. Il pouvait sentir les questions arriver : la curiosité, la confusion, l’intérêt, tout cela s’accumulant jusqu’à ce que ça ne puisse plus être contenu. Un coup d’œil au langage corporel de Cedric trahissait quelqu’un qui se préparait à poser une question gênante… et Alex voulait juste que ce soit fini.
Sa nervosité initiale s’évaporait pour laisser place à une irritation totale à mesure que la nuit avançait.
« Allez, crache le morceau », pensa-t-il. « Est-ce que je devrais aborder le sujet ? Non, ne sois pas trop pressé de te porter volontaire pour quoi que ce soit. C’est une chose s’il aborde ce qu’il a en tête, mais si tu offres des informations de toi-même, ça te rendra juste plus suspect. Donne-lui du temps et… »
« Hé, Alex », lança soudainement Cedric, plus fort que prévu.
« Et voilà », pensa Alex. « Enfin. »
Le groupe se tourna en même temps vers l’Élu.
« Je me demandais… » Il passa ses doigts dans ses longs cheveux roux, les yeux fixés sur le Fou. « T’as déjà été dans un donjon avant ? »
« C’est le premier que je vois depuis notre arrivée ici », répondit Alex, disant une demi-vérité : il était prêt à dire ça depuis des heures. Il maintint la conversation, ne laissant pas à Cedric trop de temps pour réfléchir. « Bon sang, c’est la première fois que je vois autant de rejetons du Dévoreur. Il y en a habituellement autant dans les donjons ? »
« Ouais, dans les donjons de grignoteurs, c’est toujours comme ça. Ces trucs de sang pullulent comme des mouches », dit Cedric. « Mais, t’as jamais eu d’expérience de raid dans un donjon comme ça avant ? »
« C’était notre premier raid », haussa les épaules Alex, répondant encore à la question sans mentir. C’était une autre vérité qui omettait des détails cruciaux. La Marque l’aidait à garder son visage et son langage corporel dans un équilibre parfait entre curiosité et confusion. Pour rendre ça crédible, il enchaîna avec des questions. « Pourquoi tu demandes ? On a fait une erreur quelque part ? »
Une supposition qui changerait légèrement le sujet, révélerait un peu de l’ignorance d’Alex sur les questions de Cedric, et ne donnerait à l’Élu aucune nouvelle information à mâcher. Moins il en aurait, moins il pourrait deviner de choses.
« Oh, ça ? Nan », dit Cedric. « Vous vous êtes bien débrouillés, évidemment. …c’est juste qu’il y avait quelque chose d’étrange avec ce Cœur de donjon. Il semblait vraiment en colère contre toi. J’ai jamais vu ça se concentrer pour essayer de mettre quelqu’un en pièces comme il l’a fait avec toi. Pas depuis nos débuts à briser des cœurs. »
« Toi et Hart n’avez pas protégé Merzhin et moi », dit Drestra d’un ton factuel. « Et il nous a ciblés alors qu’on essayait d’utiliser l’art des sorts ou la divinité. »
Cedric marqua une pause. « Ouais… et on a appris la leçon très vite », tenta-t-il de balayer ce qu’elle avait dit.
Le langage corporel de Drestra se raidit : il n’y avait aucune amusement dans son regard.
« Enfin bref, je suis surpris qu’il se soit concentré sur toi comme ça, c’est tout », dit l’Élu. « Alors ça m’a amené à me demander si t’étais déjà allé dans un donjon avant… t’as déjà eu ce genre de truc qui arrive ? »
« Ouais, il s’en est pris à moi assez violemment, n’est-ce pas ? » dit Alex. « J’y pensais justement plus tôt, mais la vérité, c’est que j’ai tendance à me mettre à dos les démons, les monstres et toutes sortes de saloperies ces derniers temps. Ça ne me fait même plus ciller… Je me disais peut-être qu’il voulait ma mort pour que Claygon arrête de recevoir mes ordres… Je veux dire, puisqu’il utilise ses rayons de feu et tout ça. »
« Eh ? » Cedric regarda le golem. « Ce grand gaillard s’arrête de bouger si tu arrêtes de lui donner des ordres ? »
« Eh bien, il continuerait juste à essayer de faire la dernière chose que je lui ai dite de faire », dit Alex. « Mais je ne sais pas… qu’est-ce que tu en penses ? Tu es bien plus expert en donjons que moi. »
Voilà.
Il venait de donner une opportunité à Cedric. Les gens sont bien plus enclins à croire ce qu’ils ont eux-mêmes imaginé que les excuses que les autres leur servent.
Cedric expira bruyamment. « Je sais pas… pour être honnête, on en sait bien plus sur la façon de les briser et sur ce que leurs monstres peuvent faire, que sur les "pourquoi et comment" de ces petites boules noires. »
Il fronça les sourcils.
« Allez… » pensa Alex. « J’ai tracé le chemin… suis-le simplement. »
« Tu sais, tu donnais tes ordres assez fort pendant les combats », dit l’Élu. « Ça ressemble beaucoup à quand Drestra et Merzhin lancent des sorts et prient. Et ce golem causait un sacré bazar enflammé là-dessous. Ouais, t’as probablement raison. »
« Je l’ai eu », pensa Alex.
« Eh bien, je ferai plus attention à ça, je suppose. Je vais devoir être beaucoup plus prudent en général, de toute façon. » Il jeta un regard de l’Élu à la Sage, l’incluant dans la conversation et déplaçant un peu l’attention. « Ça va être beaucoup plus dur de faire des raids dans les donjons sans vous trois avec nous. »
« Ouais », dit Theresa, saisissant la perche tendue par Alex. « C’est dommage qu’on ne vous ait pas toujours en avant-garde. »
« En effet », dit Isolde, ses yeux bleus se posant sur le symbole de l’Élu au-dessus du cœur de Cedric. « Uldar vous a clairement accordé beaucoup de puissance pour détruire cette menace. La légende des Héros de Thameland a semblé prendre vie sous mes yeux alors que vous combattiez avec nous. »
« Oui, c’est ça, Isolde », pensa Alex. « Attire son attention. »
« Oh, ah bon ? » Cedric, le visage rougi par la lueur du feu alors qu’il lui faisait face. « Eh bien, on fait juste de notre mieux, n’est-ce pas ? »
« Je peux le voir », dit Alex en regardant Drestra ensuite.
La Sage gardait une certaine raideur dans son langage corporel.
Les yeux d’Alex baissèrent.
Sa coupe de vin était presque vide : la deuxième de la soirée. Assez pour détendre la plupart des gens. Pendant ce temps, Isolde faisait un excellent travail pour attirer l’attention de l’Élu. Les yeux du jeune homme suivaient chacun de ses mouvements, Alex étant depuis longtemps oublié.
Theresa suivit le regard d’Alex. Ses yeux se posèrent sur la coupe de vin de Drestra. « Une recharge ? » demanda-t-elle. « Je vais en chercher une autre. »
« Oh, euh, oui s’il te plaît », dit la Sage.
La chasseresse prit les deux coupes, puis se dirigea vers les tonneaux. Elle lança un rapide coup d’œil à Alex par-dessus son épaule.
« Merci », adressa-t-il sa pensée à sa petite amie alors que lui et la Sage se tournaient l’un vers l’autre.
L’Élu était occupé ; le Fou et la Sage étaient seuls. C’était le moment idéal pour une petite poussée.
« Ça doit être dur, Drestra », dit-il, en veillant à utiliser son nom. Les gens ont tendance à mieux réagir si on utilise leur nom.
Elle sursauta presque quand il l’utilisa. « Hm ? Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Oh, tout ça », dit Alex. « Je ne veux pas dire… la célébration, je veux dire gérer le Dévoreur. Écoute, je crois que j’ai failli mourir dix fois aujourd’hui et c’était avec une petite armée qui essayait de fracasser ce Cœur de donjon en morceaux. Je ne peux pas imaginer ce que ça a été, de faire ça avec juste vous quatre. »
« Nous avons eu de l’aide », dit Drestra, ses yeux se détournant légèrement. Il y avait une hésitation dans sa voix.
« C’est bien », dit Alex. « Certains chevaliers et prêtres… et certains mages de Thameland, n’est-ce pas ? Ça doit être réconfortant. Mieux que d’y aller tout seul. »
Il repensa à la phase précédente de la bataille : Drestra avait semblé assez frustrée.
« Eh bien… Uldar nous donne les outils dont nous avons besoin », dit-elle. « Nous… devons juste les utiliser comme nous le pouvons. »
« Ouais, tout est une question d’outils et d’alliés », dit Alex. « Je… »
Il y eut un mouvement à proximité.
Isolde et Cedric s’étaient levés.
« Je crois que je vais aller me chercher une petite collation », dit la jeune noble. « Je reviens sous peu. »
« Ouais, et j’avais un petit creux moi aussi », dit Cedric. « Tu viens, Drestra ? »
Il y avait quelque chose dans son ton qui disait subtilement : « s’il te plaît, dis non ».
La Sage marqua une pause. « Non, je n’ai pas vraiment faim. Et… Theresa est partie nous chercher un peu plus de vin. »
« Comme tu veux », dit-il. Un léger soulagement traversa son visage. « À tout de suite, alors. »
Lui et Isolde sortirent de la lumière du feu, laissant Drestra et Alex seuls.
Il y eut un petit silence.
« Tu disais quelque chose ? » demanda la Sage.
« Oh oui, les outils. Uldar vous a donné des outils pour combattre le Dévoreur… mais c’est ce que représente toute cette expédition pour moi. Fabriquer plus d’outils. Des outils pour une solution permanente. »
Les yeux reptiliens de la Sage s’écarquillèrent. « Une solution permanente ? »
« Tu sais : une fin à tout ça. Tout ça. Plus de donjons. Plus de Dévoreur. Plus rien de tout ça. Plus de cycles. Si je parviens à mes fins, plus rien de tout cela n’arrivera jamais : et nous obtiendrons une victoire une fois pour toutes. »
Le voile de la Sage se tendit contre son visage alors qu’elle prenait une longue inspiration. « Mais je suis sûre que beaucoup ont essayé cela pendant de nombreux cycles. Que serais-tu prêt à faire ? Pour cette… solution permanente ? »
« Honnêtement », dit Alex. « Presque n’importe quoi. »
La Sage regarda rapidement autour d’elle pour voir si quelqu’un d’autre écoutait.
Puis elle se pencha vers lui.
Le barrage céda. « C’est la chose la plus sensée que j’aie entendu quelqu’un dire depuis que cette folie a commencé. Et c’est ce que c’est. De la folie. »