Chapitre 280
Le bâton de mage était l’un des outils les plus emblématiques qu’un mage puisse porter.
Et il y avait une bonne raison à cela.
Polyvalents, puissants, coûteux à fabriquer, exigeant un haut niveau de compétence en alchimie ainsi qu’une grande quantité de mana, les bâtons de mage ne servaient pas seulement d’outils ou d’armes, mais aussi de symboles de statut social. Dans les cours de potions et de théorie magique de première année, Alex avait appris qu’autrefois, presque tous les mages fortunés portaient un bâton pour afficher leur richesse et leur puissance, tout comme de nombreux riches marchands arboraient une profusion de bijoux.
Dans le Generasi moderne, les mages affichaient leur richesse et leur talent par d’autres moyens, et l’époque où chaque archimage tenait un bâton à la main pour aller se promener était révolue depuis longtemps. Pourtant, un tel dispositif magique était parfait pour Alex.
Les bâtons pouvaient être conçus de manière à ce que leurs pouvoirs soient activés par une simple manipulation de mana, ce qui lui permettrait d’utiliser des sorts sans avoir besoin d’équivalents en potions.
Appel à travers la glace, Mana vers la vie, Vie vers mana, Distorsion de chair, Marionnette de cadavre et plusieurs sorts d’invocation figuraient parmi ceux qu’il souhaitait intégrer à son bâton ; il avait d’ailleurs déjà commencé à en dessiner les schémas.
Une fois qu’il aurait gagné assez de puissance et d’expérience en détruisant des donjons avec ses compagnons d’expédition, son plan était de s’attaquer à un donjon avec Claygon, Theresa et Brutus pour tenter de mettre la main sur davantage de restes de Cœur de donjon afin d’alimenter le bâton. Cela constituerait la source d’énergie idéale, tout comme pour le cœur de golem de Claygon. Quant aux matériaux pour le fabriquer, il espérait utiliser un certain type de métal et peut-être du bois d’Aeld, provenant de Gwyllain. S’il faisait preuve de minutie avec l’alchimie, il pourrait peut-être conférer au bâton des pouvoirs supplémentaires en combinant les deux matériaux de la bonne manière.
Il tapota son stylo sur son carnet. « Mais il faudra d’abord que je les obtienne. »
Alex était assis sous un arbre — aux côtés de Claygon — après son premier cours d’invocation de deuxième année, dispensé par le professeur Mangal. Il relisait ses notes, se concentrant sur la liste des sorts qu’ils apprendraient au cours du semestre.
Il y avait une espèce d’araignée céleste qu’Alex voulait invoquer : ses dons naturels pour le venin et la soie pourraient s’avérer utiles au combat, pour piéger des ennemis et pour construire des objets. Quant au type de démon qu’il souhaitait conjurer… il devrait y réfléchir, car il ne pouvait pas invoquer ce qu’il voulait vraiment : un Tiashiva. L’idée de faire apparaître le vieux Burn-Saw et de le forcer à cracher ses secrets fit sourire Alex. Même si cela semblait peu probable, en invoquer un qui le connaissait en conjurant d’autres membres de la même espèce augmenterait ses chances d’obtenir une piste.
Mais les Tiashivas ne pouvaient pas être conjurés par des sorts d’invocation de premier rang, il devrait donc se contenter d’un démon accessible par un sort de premier rang et faire preuve de patience.
Et en parlant de patience.
« Pas encore, hein ? » dit-il à Claygon, notant la position du soleil avant de regarder autour de lui. Il n’y avait aucun signe de la personne qu’il attendait, alors il ouvrit son carnet où il suivait sa progression sur Mana vers la vie :
75 %.
« Bien », dit Alex en décalant le carnet. Dans l’herbe, à côté, gisait un morceau de corde avec plusieurs nœuds complexes, qu’il avait mis de côté pour le moment.
Les conseils de la professeure Hak l’aidaient à progresser dans Mana vers la vie, et ses lectures complémentaires lui avaient également donné de nouvelles idées pour aborder les problèmes potentiels liés à d’autres sorts de magie du sang.
« Autant m’entraîner un peu en attendant. »
Alex prit une inspiration pour se calmer, puis se concentra sur lui-même, s’efforçant de parcourir le tableau de sorts de Mana vers la vie. Après avoir lancé, relancé et interrompu le sort des centaines de fois, il était désormais sur la voie d’une compréhension solide de la majeure partie de son circuit magique. Alors qu’il concentrait son esprit avec précaution à travers l’interférence de la Marque, il ne put s’empêcher d’apprécier le circuit : c’était une construction vraiment élégante.
D’un autre côté — puisqu’il était forcé de prêter la plus grande attention aux détails de chaque circuit magique de chaque sort appris depuis son arrivée au Generasi — il avait fini par réaliser qu’ils étaient tous élégants à leur manière. Dans un sens, il pouvait remercier la Marque du Fou : il n’aurait probablement jamais prêté autant attention aux spécificités des circuits magiques de ses sorts sans elle.
« Peut-être qu’un jour, je pourrai même construire mes propres tableaux de sorts et circuits magiques », pensa-t-il, alors qu’il faisait une courte pause entre deux incantations pour boire de l’eau et faire quelques pompes afin de reposer son esprit. « Et créer mes propres sorts. Imagine ça : "L’Ultime… quelque chose de Roth". Je réfléchirai aux noms plus tard. »
Quoi qu’il en soit, une telle maîtrise de l’art des sorts devrait attendre qu’il apprenne à dompter l’interférence de la Marque. Pourtant, il adorerait inventer quelques sorts juste pour voir ce qu’il pourrait créer.
Des idées pour l’avenir.
Pour l’instant, il continua de se concentrer sur le lancement de Vie vers mana, parcourant le tableau de sorts encore et encore, progressant un peu plus à chaque fois. Avec le temps, il était devenu beaucoup plus facile de gérer l’interférence de la Marque, si facile qu’il n’aurait jamais imaginé apprendre le tableau de sorts d’un sort aussi délicat il y a un an.
Son excitation face à ses projets futurs faillit ruiner sa concentration, alors il reconnut cette excitation, la mit de côté, puis retrouva sa concentration jusqu’à ce que…
« Hé ! » cria une voix familière.
Thundar se dirigeait à travers l’herbe vers Alex.
Les livres du minotaure étaient dans un panier suspendu sous une paire de sphères de force flottant à côté de son épaule large, et Alex ne put s’empêcher de ressentir une pointe de fierté en voyant un autre ami adopter sa méthode paresseuse — euh, efficace — pour transporter des livres.
« Comment était le cours d’illusion ? » demanda Alex.
« Bien. » Le minotaure s’affala à côté de lui. « Tu te rends compte, on apprend enfin l’invisibilité. »
« Ooooo, c’est génial. »
« Oh ouais. On apprend aussi un sort pour projeter sa voix, un autre qui crée un tas de doubles illusoires en même temps, et un qui permet un meilleur déguisement. »
« Un meilleur déguisement ? » dit Alex.
« Oh ouais, tu te souviens de celui-là, non ? » Thundar lança un sort d’illusion sur lui-même.
Une poussée de mana se fit sentir alors que la magie d’illusion l’enveloppait : la couleur de sa fourrure changea, ses cornes prirent une autre forme et la structure de son visage bovin se modifia.
En quelques battements de cœur, Alex faisait face à un minotaure complètement différent.
« Déguisement personnel », nomma Alex. « Je me souviens pourquoi tu ne l’utilises pas souvent. Ce n’est pas super utile à moins de vouloir simplement passer pour un autre minotaure, car ça ne peut pas changer ta forme et ta taille globale. »
« Exactement. » Thundar dissipa l’illusion. « Le sort serait vachement mieux si j’étais un humain, un elfe ou quelque chose qui a l’air un peu plus… générique. Pas que les humains soient génériques ou quoi que ce soit », ajouta Thundar rapidement.
« Non, c’est bon. On est assez génériques », dit Alex. « On a juste les propriétés de base des humanoïdes qui font de nous les prédateurs endurants et réfléchis que nous sommes : on a des mains agiles, on marche debout, on a des yeux orientés vers l’avant, un cerveau… enfin, certains d’entre nous ont un cerveau. Il y a ce type dans mon cours de magie du sang, je suis sûr à 50 % qu’il lui en manque au moins la moitié. »
« Hah, je pense qu’il a plein de copies de lui-même qui courent partout. Bref, le truc, c’est que cette année, on va apprendre un sort de déguisement de deuxième rang qui crée une illusion assez puissante pour modifier la structure corporelle. »
« Wow », dit Alex. « Ça va être vraiment pratique. »
« Mais toi et moi, on n’aura pas besoin de tout ce bazar sophistiqué pour ce qu’on s’apprête à faire, alors allons-y », dit Thundar. « Déguisement personnel est un sort délicat, mais je pense qu’on peut le simplifier pour en faire une version plus basique qui cache juste une tache de naissance, une cicatrice ou quelque chose comme ça. »
« Comme une Marque offerte par les dieux », pensa Alex alors que Thundar lui lançait un regard significatif.
« Quelque chose de rapide et simple… ça me va. »
« Exactement. Même un gamin ou quelqu’un avec la moitié d’un cerveau pourrait le lancer. »
« Alors ce serait vraiment parfait pour moi », rit Alex.
« Mince, tu l’as dit avant moi », Thundar lui donna une tape dans le dos.
Ensemble, Thundar et Alex commencèrent à dessiner le tableau de sorts sur des feuilles de papier, décomposant la structure de son circuit magique. Le circuit magique du sort possédait une élégance complexe qui provoquait chez Alex à la fois un peu de frustration et une admiration sincère.
Le tableau contenait les bases nécessaires à toute illusion : il créait une magie qui courbait et tordait la lumière pour former l’image de quelque chose qui n’existait pas réellement. Le circuit de Déguisement personnel avait une complexité supplémentaire : il devait aussi enregistrer les proportions et l’anatomie du mage qui le lançait, puis draper une image par-dessus qui suivait chacun de ses mouvements.
La partie délicate consistait à s’assurer que le déguisement illusoire ne se déformait pas, ne se tordait pas et ne changeait pas lorsque le mage bougeait.
« Ok, le truc avec les illusions », expliqua Thundar, « c’est que n’importe quel mage de bas étage peut déguiser quelque chose qui ne bouge pas. C’est comme essayer de cacher quelqu’un dans les bois : mets-lui une cape, peins-la en vert et dis-lui de rester immobile, et il disparaîtra dans les broussailles. Assez facile… mais dès qu’il commence à bouger… »
Il attendit.
« Ça devient beaucoup plus dur de le cacher », dit Alex. « Theresa m’a dit que c’est quelque chose que les chasseurs doivent surveiller quand ils sont dans les bois. Une cape verte peut te cacher si tu restes immobile — surtout si tu es loin de ce dont tu te caches — mais dès que tu bouges, tu changes les ombres autour de toi ainsi que ta forme. C’est beaucoup plus facile de te repérer, même de loin. »
« Ouais, les illusions fonctionnent comme ça », dit Thundar. « Tu drapes une illusion sur quelque chose qui peut bouger, comme toi par exemple, et tu dois t’assurer que l’image ne se tasse pas aux mauvais endroits, ne bouge pas bizarrement ou ne glisse pas. »
« C’est vrai », dit Alex.
« Mais comme on ne couvre qu’une zone de peau, ce sera vachement plus facile : on n’aura pas à se soucier de couvrir de grands mouvements ou de correspondre à la forme des membres et tout ça. La seule chose que le sort devra vraiment faire, c’est correspondre à ton teint, à l’élasticité de ta peau et aux ombres qui tombent dessus. Ça veut dire qu’on peut vraiment réduire le tableau de sorts à ses bases et se concentrer sur le fait de rendre l’image parfaite. »
« Ouais », dit Alex. « J’imagine que ça pourrait être tentant de se dire : "Eh bien, la 'cicatrice' sera sous une chemise la plupart du temps, donc ce n’est pas grave si ce n’est pas parfait". »
« Comme dirait Baelin : "prévois toujours le pire" », cita Thundar l’ancien mage. « Quand on aura fini, l’illusion reproduira même les pores de ta peau. Tu pourras enlever ta chemise n’importe quand et n’importe où, et tout ira bien. »
« Merci », dit Alex. « Peut-être que je pourrais enfin aller nager. »
« Hmmm. » Thundar fit une pause. « Ce serait peut-être une bonne idée de prendre des précautions supplémentaires aussi. Un truc qu’ils enseignent dans les illusions, c’est de renforcer la magie avec un déguisement banal si tu peux. Comme du maquillage sous un déguisement illusoire, par exemple. »
« C’est pas une mauvaise idée », dit Alex. « J’avais pensé à utiliser du maquillage pour cacher la "cicatrice"… mais le maquillage pourrait couler. »
« Ouais, bon point », dit le minotaure. « Ce serait assez suspect si du maquillage commençait à couler sous ton patch illusoire. … hé attends une minute, c’est pas mal comme nom. Ce sort s’appelle Déguisement personnel, mais il sera tellement personnalisé que ça n’a plus de sens de l’appeler comme ça. Alors, pourquoi pas "Patch illusoire" ? C’est une illusion qui couvre une zone spécifique, comme une pièce sur une cape. Je trouve que ça sonne plutôt bien. »
« Hmmm, je pensais déjà à un nom pour ça, pourtant », dit Alex.
Thundar lui lança un regard sombre. « Ok. Quel genre de nom tu avais en tête, Alex ? »
« Altérateur de chair illusoire localisé », dit Alex fièrement. « Ça dit précisément ce que c’est, puisque… »
Thundar leva une main, comme pour conjurer le mauvais sort. « Alex… non. Juste non. C’est pour ça qu’on ne te laisse pas nommer les choses. »
« Vous n’avez juste pas bon goût », renifla Alex.
« Ouaaais, si tout le monde autour de toi "n’a pas bon goût", t’as jamais pensé que c’était peut-être toi qui n’en avais pas ? »
« Passons au sort. »
« Attends… tu es en train de bouder ? »
« Pas du tout ! Je me concentre, c’est tout ! »
« Ouaaais… » Thundar leva les yeux au ciel. « Mais avant ça, je dois juste demander. C’est quoi ça ? »
Le minotaure ramassa le morceau de corde noué en une série de nœuds complexes.
« Oh ça ? Entraînement à la corde », dit Alex. « Je pense apprendre à utiliser une corde comme un lasso. Ce serait bien pour attraper des adversaires, les faire trébucher, ce genre de choses. »
« Pas une mauvaise idée. » Le minotaure souleva la corde, examinant les nœuds de près. « Mon père utilise des lassos pour attraper des cerfs et des buffles. Je n’ai pas fait… trop attention quand il m’apprenait ça, mais je peux t’enseigner ce que je sais. »
Alex s’anima, oubliant sa bouderie précédente. « Vraiment ? Ce serait génial, mec. Je te devrais une bière. »
« Et je m’assurerai que tu tiennes cette promesse… » dit Thundar, avant de faire une pause. Son expression devint malicieuse alors qu’il faisait tournoyer la corde nouée devant Alex. « Alors… c’est bien pour le combat, hein ? Toute cette corde ? Tous ces nœuds ? Je veux dire, je sais que ses parents ne sont plus là maintenant. »
Alex cligna des yeux. « De quoi tu parles ? Quels parents ? »
Le sourire de Thundar s’élargit et ses yeux brillèrent de victoire. « Je dis juste que peut-être que toute cette histoire de "lasso", c’est une sorte de ruse. Peut-être que Theresa et toi utilisez cette corde pour… »
« Thundar ! » cria Alex, le visage devenant rouge écarlate.
Le rire du minotaure résonna sur tout le campus.