Chapitre 273
« Hé, attention où tu mets les pieds, tu vas écraser les fées ! » Cedric attrapa Merzhin par l'épaule. « On ne veut pas commencer les négociations en aplatissant quelques gamins, si ? »
« Quoi ? » Le Saint s'immobilisa, regardant là où son pied allait retomber. Chaque brin d'herbe brillait d'une lueur intérieure : de minuscules étincelles vertes s'en échappaient comme les flammèches d'un feu de camp. Parmi ces étincelles, un bouton de fleur en forme d'œuf s'élevait, une lumière dorée filtrant à travers les légères ouvertures entre les pétales.
« … tu veux dire qu'il y a quelque chose qui dort là-dedans ? » demanda Merzhin en s'écartant lentement de la fleur. « Pourquoi laisseraient-ils leurs petits par terre ? C'est le meilleur moyen de les faire écraser sous la botte de quelqu'un. »
« Ils ne dorment pas », dit Drestra du Marais de Crymlyn en s'agenouillant près de la fleur. « Ils attendent de naître. Les bébés fées grandissent à l'intérieur des pétales de ces fleurs, comme des poussins dans un œuf. Quand vient le moment de leur naissance, une nuée de fées se rassemble autour d'eux et répand de la poussière de fée sur les pétales pour les ouvrir. Ensuite, la fée éclot du bouton, un peu comme un oisillon sortirait de sa coquille. » Elle leva les yeux vers le Saint et haussa un sourcil. « Quiconque se promènerait ici en écrasant des bébés se retrouverait bien vite avec un pied en moins. Les jeunes fées sont très protégées. »
« C'est donc un œuf de fée ? » songea Merzhin en observant la fleur. « Peut-être serait-il judicieux de transplanter notre petit ami dans un récipient approprié pour le ramener avec nous. Élevé dans la pleine lumière de la gloire d'Uldar, il pourrait… »
Drestra jura entre ses dents.
« Hé, fais attention, mon gars ! » Cedric serra l'épaule de Merzhin. « Il y a des yeux qui traînent, même si nous ne les voyons pas. Et des oreilles aussi. »
Merzhin esquissa un sourire pincé. « Je plaisantais, simplement. »
« Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle », grommela Drestra.
Crac.
Comme pour répondre à ses mots, quelque chose se déplaça rapidement à travers les bois, brisant une branche au passage. Cedric, Merzhin et Drestra se tournèrent dos à dos et scrutèrent les arbres.
Quelques battements de cœur passèrent.
Aucune menace n'apparut.
Pourtant, dans ces terres étranges, il était difficile de savoir d'où une menace pouvait surgir. Les bois du royaume des fées semblaient bouger et se tordre, comme si les arbres s'étiraient avant de faire leurs premiers pas. Des lumières dérivaient entre les branches : de minuscules lanternes flottant sur le vent chaud comme des graines de pissenlit. Une lueur orange profond filtrait à travers la canopée depuis le ciel : le genre de lumière qui accompagne un coucher de soleil.
Mais il n'y avait pas de soleil.
Lorsque les trois Héros avaient franchi le cercle de fées, il n'y avait aucun arbre pour bloquer le ciel, mais il n'y avait pas non plus de soleil, de lune, d'étoiles ou d'autres corps célestes. À la place, les cieux étaient remplis d'étranges nuages en forme de bêtes, de personnes, de fées et de symboles d'une complexité exaspérante. Plus ils les fixaient, plus les formes semblaient tourner et se tordre comme si elles étaient vivantes.
Les trois Héros s'étaient rapidement enfoncés dans la forêt : se laisser trop absorber par les visions des terres féeriques comportait ses propres dangers, et ils voulaient atteindre leur destination avant que la lumière ne décline. Pourtant, après des heures de marche, la qualité de la lumière n'avait pas changé d'un iota : comme si la terre était prisonnière d'un mélange permanent de crépuscule et de coucher de soleil.
Et les choses ne faisaient qu'empirer.
Le monde semblait presque… brumeux aux yeux de Cedric : les contours de chaque feuille, arbre et rocher étaient adoucis, comme s'ils avaient été peints avec des coups de pinceau légers. Pourtant — comme Drestra l'avait découvert en se cognant le tibia contre une pierre — ils étaient bien solides et tangibles.
Tout comme les habitants de ces terres.
« Hihihi, regardez les grands ! Ils ont peur ! » gloussa une petite voix au-dessus d'eux, tintant comme des clochettes.
« Les brownies leur ont dit de ne pas avoir peur, mais ils ont peur quand même ! Héros trouillards ! » cria une autre.
« Héros trouillards ! » reprirent plusieurs autres voix.
Cedric jeta un coup d'œil à un essaim de minuscules fées voletant à travers la canopée brumeuse, les observant à travers les branches. Elles gloussaient et chantaient — pointant du doigt comme des enfants — tandis que le battement de leurs ailes ressemblait à une musique étrange mais… nostalgique, bien que Cedric ne puisse dire où il avait entendu ce chant auparavant.
« Elles se moquent de nous. » Merzhin leva les yeux vers elles, sévère. « Nous, qui avons été choisis par Uldar pour mener une guerre implacable contre l'Ennemi, sommes tournés en dérision par des enfants ailés. »
« Laisse tomber, Merzhin », le mit en garde Cedric. « Ne sois pas si mesquin au point que leurs gloussements te mettent en rogne. En plus, chacune d'entre elles est probablement plus vieille que nos grands-parents. Crois-moi, l'ami, tu ne veux pas tester les limites de leur hospitalité. Tout cet endroit nous observe, ne t'y trompe pas. »
Merzhin regarda à nouveau autour de lui, un air de dégoût sur le visage. « Bien sûr. Je suppose qu'il est préférable que nous continuions à avancer, alors. Hart et les chevaliers nous attendent et je ne souhaite pas m'éterniser ici. Je me souviens très bien de l'histoire de ce jeune homme de Thameland qui s'était aventuré dans les Terres Sauvages des Fées pour ce qu'il croyait être quelques jours… pour découvrir que des années avaient passé à son retour. »
Un nouveau rire éclata parmi les fées au-dessus d'eux, comme si Merzhin venait de raconter une très vieille blague.
« Je pense que les vieilles histoires contiennent une bonne part de vérité si on ne fait pas attention ici », dit Cedric en désignant un arbre curieux dont les vignes couleur prune s'enroulaient autour du tronc. Des feuilles rouges pendaient à ses branches. « Allez, voilà l'un des marqueurs que les brownies nous ont demandé de chercher. On tourne à droite ici. »
Cedric guida ses compagnons vers la droite, et ils suivirent des sentiers de gibier dans la forêt féerique avec la plus grande prudence. Merzhin gardait la tête basse, surveillant chacun de ses pas, s'assurant de ne pas piétiner les fleurs des fées ou quoi que ce soit d'autre.
« J'aurais vraiment souhaité qu'ils envoient un guide pour nous accueillir », dit le Saint. « Je vous jure, la plupart des forêts sont comme des labyrinthes pour moi, mais celle-ci semble particulièrement… labyrinthique ? » Il testa un mot après l'autre, puis regarda un arbre qui tordait son tronc dans tous les sens. « … tortueuse. C'est le mot. »
« Ils n'ont pas envoyé de guide parce qu'ils veulent voir si nous sommes assez incapables pour en avoir besoin. » Les yeux dorés de Drestra scannaient la canopée, leurs fentes reptiliennes brillant derrière son voile. « Mon peuple a eu de nombreuses transactions avec le petit peuple, et ils nous trouvent, nous les mortels, bruyants et maladroits, au mieux. Alors ils nous testent : si nous ne pouvons même pas trouver le chemin de leur salle de réunion par nous-mêmes, alors à leurs yeux, nous ne méritons pas qu'on nous parle. Ils verraient ça comme essayer de discuter avec une chèvre stupide, totalement inutile. »
Merzhin renifla avec dédain. « Quels jeux ils jouent. Ce n'est pas le moment pour des jeux ou des tests. L'Ennemi avance et ne perd pas de temps. Je ne peux m'empêcher de me demander si les alliances sacrées sont si rares entre les fées de Thameland et les enfants d'Uldar à cause de cette… propension aux jeux en période d'épreuve. »
« Ce sont leurs coutumes. » Cedric lança un regard à Merzhin. « Tout comme nous ne laisserions pas un vagabond rencontrer le roi : nous avons nos méthodes pour vérifier que les gens n'ont pas la tête dans le cul, et les fées ont les leurs. » Il fit un geste vers la forêt tout autour. « Et c'est impoli de critiquer les manières de quelqu'un chez lui. Alors pourquoi ne changerions-nous pas de sujet, hein ? Je ne veux pas qu'on s'attire des ennuis dès maintenant. Oh, attention, Drestra. Gare aux champignons de la forêt. »
« Je les voiiiis », dit-elle en contournant un groupe de champignons aux chapeaux rouges parsemés de points jaunes. Ils bruissèrent et se penchèrent vers elle alors qu'elle les évitait. « Si tu veux changer de sujet, alors je dois dire que je suis enthousiaste à propos de ces Generasians et de leur travail. Nous pourrions finir par obtenir de nouvelles armes et des moyens de combattre plus intelligemment. »
« J'espère juste pour Uldar qu'ils ne font pas que parler. Je ne vais pas mentir, je prendrais de l'aide d'un diable en ce moment. » Cedric se baissa sous une branche, s'arrêtant devant une pierre levée qui se dressait sur le chemin forestier. Une flèche pointant vers la droite y était gravée.
Il plissa les yeux. « Par ici. »
Tournant à gauche, il mena les Héros dans la direction opposée : la flèche pointait vers un symbole délavé — presque invisible — en forme de trois spirales se rejoignant en un point central.
Un « Nœud de la Trinité », comme l'appelait son clan : il symbolisait la mort chez ceux qui suivaient encore les anciennes traditions à Thameland.
« Je considère leur présence avec optimisme, Cedric », dit Merzhin. « Et nos frères et sœurs de la cité des mages nous ont été d'un grand secours jusqu'ici : certains des leurs ont fait des dons à la cause avant que nos prêtres ne soient rappelés de la ville. Et ce partenariat officiel avec notre roi nous a apporté de la nourriture et une aide indispensables. »
« Ouais, les rations de campagne se sont bien améliorées depuis que cet accord a été conclu », convint Cedric.
« En effet, et ils ont également le soutien total de l'Église », poursuivit Merzhin. « J'ai foi dans le fait que leur présence fait partie du plan d'Uldar. … bien que je m'interroge sur la raison pour laquelle les prêtres ne sont pas autorisés à visiter leurs terres. C'est fort regrettable. Très fermé d'esprit. »
« Ça ne me dérange pas », dit Drestra, sa voix crépitant comme des flammes. « Tant qu'ils nous aident, ils pourraient forcer les prêtres à porter des costumes de danseurs et à faire des gigues, je m'en fiche complètement. »
« … Je vais ignorer cette pointe d'hérésie. Et tu devrais t'en soucier davantage, sainte Sage. Tu refuses d'entendre la voix d'Uldar. » Merzhin soupira. « Malgré le fait qu'il t'ait marquée comme l'une des siennes… »
« Hé ! » Cedric regarda Merzhin. « On avait convenu de laisser ça de côté, non ? »
« C'est vrai, et je n'avais pas l'intention d'aller plus loin, mon ami », dit Merzhin. « Je ne voulais pas t'offenser, sainte Sage. »
Drestra semblait vouloir dire quelque chose d'assez… brûlant au Saint, mais un regard suppliant de Cedric la fit se taire.
« Quoi qu'il en soit, j'espère que nous pourrons visiter Greymoor bientôt », soupira-t-elle avec nostalgie. « Pensez à toute cette magie… à toutes les connaissances que nous pourrions partager. »
« Ouais, c'est bien l'espoir, n'est-ce pas ? » dit Cedric. « Qu'on puisse avoir une chance de s'entraider. Mais seulement si on a un moment pour arrêter de sprinter d'un bout à l'autre du royaume pour éteindre un incendie après l'autre. »
« C'est quelque chose que j'espère faire cesser en continuant à développer mes compétences et mes pouvoirs », dit Drestra. « Pour l'instant, j'en suis au point où lancer des sorts de quatrième niveau est une seconde nature pour moi, donc je ne pense pas qu'il faudra longtemps avant que je puisse lancer ceux du cinquième. Et quand je pourrai faire ça, il y a des sorts de cinquième niveau que je veux apprendre et qui peuvent nous transporter à des centaines de kilomètres en un instant. » Un sourire qui ressemblait davantage à un grognement illumina son visage alors qu'elle se frottait les mains. « Rien que d'imaginer rencontrer ces mages, ça me fait bouillir le sang, car je suis sûre qu'ils connaissent de tels sorts, et si je peux en apprendre auprès d'eux, nos vies deviendront bien plus faciles. »
« Penses-tu qu'ils t'enseigneraient sans attendre de paiement en retour ? » demanda Merzhin.
« Peut-être qu'un échange est possible. De cette façon, nous pourrions… Ah, je crois que c'est ici. »
« Ouais, je crois bien », dit Cedric.
La forêt prit fin brutalement, comme si elle avait été coupée avec une précision mathématique. Des fleurs bien entretenues d'une douzaine de couleurs fleurissaient là où les bois s'arrêtaient, s'étendant devant eux. S'élevant d'un monticule plus haut que le reste du paysage se trouvait ce qui semblait être un petit cottage en pierre, tel qu'on pourrait en trouver n'importe où dans la campagne de Thameland. Pourtant, plus Cedric observait la structure, plus il voyait que tout, sauf ordinaire, elle l'était.
Son toit de chaume était tissé comme des fils d'or pur. Ses vitraux semblaient changer de couleur à chaque fois qu'il clignait des yeux. La fumée s'échappant du sommet de la cheminée en pierre s'élevait vers le ciel en nuages nets et singuliers, formant des silhouettes d'animaux qui gonflaient pour rejoindre les nuages remplissant le ciel.
« Eh bien, nous y sommes. » Cedric prit une inspiration, saisissant le manche de son arme qui s'était transformée en un long bâton de métal brillant. « Maintenant, avant de pénétrer dans leur tanière, revoyons les règles une dernière fois. »