Chapitre 26
« Quelle averse ! »
Liu Ye poussa la porte. En voyant les éclairs fendre le ciel nocturne et le tonnerre gronder, tandis que la pluie tombait en rideau comme une cascade, il fronça les sourcils et resserra ses vêtements autour de lui.
Puis il se tourna vers le serviteur qui lui avait apporté la nouvelle.
« Tu en es sûr ? Mon jeune frère Xiaowang est allé au Bâtiment Danfeng, a couché avec une centaine de femmes en quelques heures et a tellement perturbé leurs affaires qu’elles ont dû fermer boutique ? »
« C’est la vérité absolue, Maître ! »
Le serviteur s’empressa de le jurer. « Cet homme est tout bonnement incroyable ! Personne dans l’établissement ne faisait le poids. Avant que je parte, même demoiselle Feng a dû intervenir en personne. »
« Étrange… »
Liu Ye n’y comprenait rien. D’après ses calculs, il ne s’était même pas écoulé quinze jours depuis qu’il avait enseigné l’Art du Taureau de fer à l’autre homme. Comment a-t-il pu le maîtriser en si peu de temps ?
Combien de fois par jour s’entraîne-t-il ?
Son corps peut-il seulement le supporter ?
Malgré ses doutes, Liu Ye n’osa pas perdre de temps. Il attrapa un chapeau conique et une cape de paille, puis bondit dans la nuit pluvieuse et fila vers le Bâtiment Danfeng.
Mais il n’en était qu’à mi-chemin lorsqu’il comprit que quelque chose clochait.
En regardant devant lui, il vit une flèche de signalement s’élever lentement dans les airs depuis la direction du Bâtiment Danfeng, sa traînée de feu tranchant vivement l’obscurité balayée par la pluie.
« Hein ?! »
L’expression de Liu Ye changea aussitôt. C’était le signal habituel des agents du bureau du magistrat du comté. À cet instant, il n’annonçait qu’une chose à tous ceux qui le verraient :
« On a retrouvé ce voleur du Lotus Blanc ! »
« Il est au Bâtiment Danfeng ! »
Presque au même instant, des silhouettes surgirent des quartiers intérieur et extérieur du comté de Longxing. Elles fendirent la pluie et se ruèrent vers le Bâtiment Danfeng avec une ardeur presque fanatique.
« Attrapez-le ! Ce traître ! »
« Cent taels de récompense… Pas question que je vous laisse me la piquer ! »
« Poussez-vous ! »
Un tel vacarme ne pouvait naturellement échapper à Xie Shi, qui se cachait alors dans le Bâtiment Danfeng. Il vit lui aussi la flèche de signalement, et son expression se décomposa.
Bon sang ! Le bureau du magistrat du comté a des espions ici !
En un instant, Xie Shi, déjà rongé par le ressentiment, vit rouge. Il n’aurait jamais cru que son identité serait découverte si vite.
Il était déguisé !
Comment était-ce possible ?
Merde, je ne peux pas rester ici. Il faut que je trouve un moyen de m’échapper, de fuir le regard et les oreilles de ces salauds en noir… Espèce d’espion maudit, que je découvre seulement qui tu es !
Xie Shi réfléchit à toute vitesse, mais agit sans hésiter. Il lança un coup de paume qui emporta une dizaine de personnes autour de lui et les projeta contre les portes principales du Bâtiment Danfeng, qu’elles défoncèrent. Puis il se fondit dans la foule et s’élança sous le déluge, espérant profiter de la confusion pour accroître ses chances de fuite.
À son apogée, cette méthode aurait été infaillible.
Mais, grièvement blessé, il avait les jambes bien plus lourdes que d’ordinaire. Il ne parvenait pas du tout à dissimuler ses traces, et les agents lancés à sa poursuite le repérèrent presque aussitôt.
« Le troisième en partant de la gauche ! C’est le voleur ! »
« Ne le laissez pas s’échapper ! »
BOUM !
Sous la pluie, une vague tumultueuse fendit les airs. Le qi invisible du sabre, illuminé par l’averse, se transforma en une marée de lumière visible qui trancha droit vers la poitrine de Xie Shi.
Au même instant, plus de dix carreaux d’arbalète déchirèrent les airs, lui coupant toute possibilité de manœuvre. Leurs pointes luisaient d’un éclat capable de percer les armures et étaient même enduites d’un puissant poison. Une simple égratignure suffirait à le priver aussitôt de toute capacité à se battre et à le livrer sans défense à ses assaillants.
Merde ! Si j’avais encore mon armure à écailles fines…
Xie Shi fronça les sourcils. Si la flèche de Chen Haoyan n’avait pas transpercé son armure intérieure protectrice, dont les écailles s’étaient dispersées partout, il n’aurait même pas eu besoin d’esquiver cette dizaine de carreaux.
Mais un tigre échoué dans la plaine se fait molester par les chiens.
Il n’eut pas le choix : il s’arrêta. Il ramena son bras droit derrière son épaule comme un archer bandant son arc, puis projeta sa paume vers les carreaux qui arrivaient.
BAOUM !
Sa paume fendit l’air et un vent furieux se leva, dessinant dans la pluie une empreinte parfaitement nette. En avançant, elle pulvérisa tous les carreaux sous la force de la bourrasque.
L’empreinte de paume heurta ensuite la première vague de lumière des sabres. Le choc se mêla au grondement du tonnerre, et l’onde de choc souleva des gerbes d’eau. Mais, au même instant, au milieu des éclaboussures, un lotus s’épanouit soudain.
Sabre du Lotus au Clair de Lune — Floraison instantanée !
La dague de lancer, dissimulée par la pluie, fila en un éclair. Quand on l’aperçut, elle avait déjà tranché la gorge de l’un des agents encerclant Xie Shi.
PSCHHT !
Une tête heurta le sol. Un jet de sang jaillit dans les airs, teignant la pluie environnante d’un rouge éclatant et donnant à l’encerclement son premier parfum de carnage.
« Tout le monde, reculez ! Ne l’affrontez pas de front ! Harcelez-le à distance ! »
Un agent cria depuis l’ombre. Les agents du bureau du magistrat du comté pratiquaient principalement les Trois Sabres démoniaques de Yama. Ils ne travaillaient pas leur condition physique ; leurs attaques étaient donc puissantes, mais leur défense laissait à désirer.
Malheureusement pour eux, Xie Shi excellait au lancer de couteaux. Il avait maîtrisé le Sabre du Lotus au Clair de Lune, une technique renforcée par des principes tactiques. De plus, les armes dissimulées étaient difficiles à repérer la nuit : quiconque avait une défense insuffisante pouvait facilement être tué d’un seul coup. Mieux valait donc l’attaquer à distance avec des arbalètes et mener une guérilla que de foncer sur lui, sabre au clair, pour un combat à mort.
« Le voleur est grièvement blessé. Il ne doit plus lui rester beaucoup de lancers. »
« Il est à pied, sans monture. Utilisez les arbalètes pour l’épuiser. Forcez-le à esquiver et à parer. Quand il sera à bout de forces, on l’encerclera et on le taillera en pièces. »
Les voix s’élevaient et retombaient de toutes parts.
En entendant ce déploiement tactique, Xie Shi — qui venait de libérer sa puissance dans l’espoir d’intimider ses poursuivants — sentit son visage s’assombrir de stupeur et de fureur.
Ces salauds en noir… Ils ont une expérience de merde !
Il fallait bien l’admettre : leur tactique frappait droit dans son point faible. Dans son état actuel, si les choses continuaient ainsi, ils pouvaient réellement l’épuiser et le tuer.
Cependant, c’était un rebelle chevronné qui avait affronté des situations désespérées non pas dix fois, mais au moins huit. Il comprit aussitôt la situation et se montra tout aussi résolu. Il planta les pieds sur place, rassembla son qi et leva la paume. Son visage, déjà pâle, s’empourpra aussitôt comme s’il s’embrasait, et sa taille augmenta brusquement de trois pouces.