Chapitre 105
Chapitre 105 : Chapitre 46 : Le défilé dans les rues
« Comté de Longxing. Marché aux Herbes, à l’extérieur des remparts. »
Comparé à autrefois, le Marché aux Herbes semblait désormais bien plus désert. Les effets de la taxe d’automne se faisaient peu à peu sentir, et de plus en plus de gens n’arrivaient plus à poursuivre leurs affaires.
Comment en était-on arrivé là ?
À l’opposé de cette désolation, la ville, derrière ses murs, fourmillait d’activité. De nombreux habitants s’étaient massés dans les rues, les yeux curieusement rivés sur l’artère principale.
Cette grande rue reliait directement l’extérieur des remparts à l’administration du comté. Des dizaines d’agents y étaient alignés, de chaque côté, pour dégager le passage et repousser les curieux. Mais plus le déploiement était spectaculaire, plus les habitants s’interrogeaient. Ce ne fut qu’en voyant une charrette de prisonnier sortir lentement de l’administration du comté qu’ils comprirent enfin ce qui se passait.
« Ah, ils font défiler un prisonnier. »
« C’est étrange. Il n’y a pas eu de grosse affaire en ville, ces derniers temps, si ? D’où vient ce criminel pour qu’on le promène ainsi dans une cage ? Quel spectacle ! »
La foule bruissait de conjectures.
Bientôt, cependant, quelqu’un reconnut le prisonnier débraillé et couvert de crasse. « Ce prisonnier me dit quelque chose… Ce ne serait pas maître Liu, du Bâtiment Danfeng ? »
À ces mots, la foule tapageuse se tut brusquement. Un instant plus tard, quelqu’un murmura avec prudence : « Le Bâtiment Danfeng… C’est bien maître Liu, Liu Ye ? J’ai entendu dire que lui et un grand héros étaient à l’origine de tout ce grabuge, il y a quelques mois. Un sacré paquet d’agents y ont laissé la vie. »
La foule ne cessa de grossir.
Naturellement, tout le monde connaissait Liu Ye. C’était un homme du coin, un vétéran de l’administration du comté, sans parler du véritable propriétaire du Bâtiment Danfeng.
En un instant, les rumeurs et les débats allèrent bon train.
Certains, qui n’étaient pas au courant, se mirent à poser des questions. « Pourquoi a-t-on arrêté maître Liu ? Même s’il a fait quelque chose de mal, ça ne peut pas être si grave qu’on le promène en cage dans les rues, si ? »
« Ça fait un moment que vous n’êtes pas venu en ville, pas vrai ? »
Quelqu’un baissa la voix. « Vous n’avez pas remarqué qu’il manque plus de la moitié de ces salauds en noir de l’administration du comté ? Ils sont tous morts dans le grabuge, il y a quelques mois. »
« J’étais dans la boutique juste à côté. J’ai tout vu de mes propres yeux. C’était un vrai bain de sang : les corps tombaient comme des mouches. D’après ce qu’on raconte, c’est l’œuvre d’un héros de passage. Il a entendu parler de la taxe d’automne, a vu toute cette injustice et a tiré son épée pour nous défendre. Le magistrat lui-même a été grièvement blessé. »
« La taxe d’automne ? »
L’homme qui posait les questions avait l’air perplexe. « Et alors ? Qu’est-ce que ça peut nous faire ? Ils ne font que plumer les gens du peuple à l’extérieur de la ville. Ces va-nu-pieds ne sont même pas vraiment humains. »
« C’est vrai, ça. »
« Mais comme ce héros a tué tant d’agents, l’administration du comté a dû recruter parmi nous, les “bons citoyens”. Mon propre cousin est devenu agent l’autre jour. »
« Si ce héros n’avait pas semé le bazar, comment aurions-nous eu l’occasion de nous enrichir ? »
« Oh, je comprends ! »
L’homme finit par saisir. « Alors, c’est vraiment un héros. Ses méthodes étaient peut-être un peu expéditives, mais au bout du compte, il a quand même fait une bonne action. »
Dans la charrette, Liu Ye releva lentement la tête.
« … »
Privé d’eau et de nourriture depuis des jours, il était dans un état lamentable. Sans les bases solides que lui avait apportées la voie des arts martiaux externes, il aurait sans doute péri depuis longtemps.
La douleur persistante de la torture le tenaillait encore, mais son esprit était étonnamment calme ; seul un léger regret l’effleurait.
Quel dommage. Toute la gentillesse de Xiaowang n’aura servi à rien.
Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même pour sa situation. Il aurait dû fuir au loin à l’époque, mais il était resté attaché à son pays natal et avait décidé de retourner dans le comté de Changle pour accepter un nouveau poste.
Avec le recul, il avait été en colère, à l’époque. Il s’était dit que puisque le magistrat Xu Bingzheng se servait de techniques maléfiques pour contrôler ses subordonnés, il était clairement dans son tort. S’il était retourné dans le comté de Changle, c’était aussi en partie pour dénoncer Xu à l’administration du comté et réclamer justice. Hélas, il avait été bien naïf.
Les fonctionnaires se protègent entre eux… Bien sûr que oui…
Rien ne s’était passé tant que cette femme extraordinaire — l’amie proche de dame Su, qui lui avait recommandé le poste à l’administration du comté — était encore là. Mais dès qu’elle était partie, l’administration du comté avait agi.
Ou plutôt, les puissances qui se tenaient derrière Xu Bingzheng.
Et comment aurait-il pu, lui, un agent chevronné qui n’avait presque jamais mis les pieds hors du comté de Longxing, rivaliser avec des gens qui manigançaient depuis des décennies au sein de l’administration du comté ?
Il n’avait que lui-même à blâmer pour ce qui lui arrivait.
À cette pensée, un sourire empreint d’autodérision effleura les lèvres de Liu Ye. Il ne put toutefois s’empêcher de pousser un petit soupir de soulagement. Au moins, depuis sa capture, il n’avait impliqué personne d’autre.
Xu Bingzheng s’était donné tant de mal pour le ramener de force du comté de Changle pour une seule raison : il voulait savoir pourquoi un personnage extraordinaire s’était soudain mêlé des affaires du comté de Longxing. Il voulait savoir pourquoi cette personne était même allée jusqu’à stationner le Camp des Armures profondes à l’extérieur des remparts, et qui tirait réellement les ficelles.
Mais la vérité, c’est que je ne sais rien.
Liu Ye expira un souffle fétide, chargé d’odeur de sang. Il estimait avoir bien agi sur un point : il avait délibérément choisi de ne rien savoir.
L’identité de cette personne extraordinaire ? Il l’ignorait.
La raison de son intervention ? Il l’ignorait.
Qui tirait les ficelles ? Il l’ignorait.
Comme il ne savait rien, il ne pouvait pas leur révéler quoi que ce soit, quelle que soit la cruauté de leurs tortures. S’il avait su, il aurait très bien pu craquer et tout leur raconter.
Dieu merci, il ne savait rien.
La charrette poursuivit sa route. Escortée par les agents de l’administration du comté, elle finit par atteindre le Marché aux Herbes, à l’extérieur de la ville, attirant l’attention des gens du peuple qui s’y étaient rassemblés.
« C’est maître Liu… Comment est-ce possible ? »
« Pourquoi pas ? Ce Liu Bapi rançonnait les gens du Marché aux Herbes depuis des années et s’en prenait à ses propres voisins. C’est normal qu’il se soit fait arrêter. »
« Oh, ça va. Maître Liu prélevait sa part, c’est vrai, mais au moins, il faisait le boulot. Le nouveau de l’administration du comté qui l’a remplacé est encore plus avide, et il ne fait absolument rien… »
« Alors, pourquoi l’a-t-on arrêté, au juste ? »
« J’ai entendu des marchands de la ville que ça avait un rapport avec le héros qui a forcé l’entrée de la ville, il y a quelques mois. Ils disaient que l’ancien chef des agents avait été tué par lui aussi. »