Chapitre 483
Le point était toujours là. Il était plus petit qu’une tête d’épingle, mais il attirait encore tout à lui, et le monde se désagrégeait à ses abords.
Tout ce qui m’entourait avait disparu. Les strates, les portes, ma pyramide… tout. Et il avait encore faim.
Je soupirai et m’allongeai sur le dos, au bord du cratère, pour regarder le ciel se courber. L’air en était aspiré en une colonne si vaste que les nuages, à cent miles à la ronde, prenaient la forme d’un entonnoir.
Au-delà de cette forme, le ciel se plia, comme s’il se repliait sur lui-même. Puis les étoiles se mirent à plier elles aussi, et le noir entre elles s’écoula par-dessus leurs bords.
« Oui… Oui… Laissez-nous-nous-nous-nous entrer… Laissez-nous entrer !!!! »
Mes yeux se mirent à saigner. Les voix que j’entendais appartenaient à ces choses qui vivaient dans les ténèbres du vide, et elles arrivaient. Les cieux se pliaient pour prendre la forme qui accueillerait leur retour. Quand le processus serait achevé, le monde leur appartiendrait : les Dieux tomberaient et Terra deviendrait une partie du vide… Je devais m’agenouiller et accueillir le Maître des Ténèbres, le Roi des Néphilim, la Main de…
[Avertissement. Brèche eldritch détectée… Intention de rang transcendantal empiétant sur les barrières liminales.]
Alors, le point vacilla, le monde sembla s’arrêter, et un cri de rage jaillit des profondeurs les plus basses des cieux. Le pli se résorba, le ciel se déplia, les étoiles redevinrent des étoiles et le monde retrouva une forme que je reconnaissais.
∞
Je restai étendu dans le silence, à essayer de comprendre ce qui venait de se passer.
Avais-je failli ouvrir une porte à ces choses du vide ? Ce pouvoir que j’avais invoqué, qui me permettait de maîtriser le poids et la gravité et de voir la vérité des choses, jusqu’au cœur et à l’esprit des autres, n’était pas le coup de chance que j’avais cru.
Les vérités que j’avais aperçues dans les ténèbres entre les étoiles étaient ancrées dans mon âme. Elles étaient la clé qui permettrait à ces choses de pénétrer dans le monde, et je ne les avais pas découvertes par hasard.
Je toussai, sentant le bras de l’étranger me tirer douloureusement à l’intérieur de la poitrine. J’étais perdu. Combien de dangers rôdaient là-dehors ? En dehors de Terra, n’y avait-il que la folie ?
Que se serait-il passé si le point ne s’était pas éteint ? Le Système l’avait appelé « Intention de rang transcendantal », le stade au-delà du Souverain, le domaine des véritables immortels comme la Matrone Pâle. Je soupçonnais qu’une telle chose n’avait pas sa place dans le monde matériel.
J’essayais de combattre des démons, des Dieux et des Souverains, et j’avais failli introduire un nouvel acteur dans l’équation.
Pas bien, Elric. Jouer avec des jouets qu’on ne comprend pas vraiment.
∞
Je me forçai à regarder l’endroit où ce point n’existait plus et me demandai pourquoi il avait fini par s’éteindre. De toute évidence, j’en avais perdu le contrôle ; il avait donc fallu que quelque chose d’autre l’arrête.
La réponse n’était pas loin, une fois que j’y eus réfléchi. L’Essence.
Le point s’était éteint faute de carburant. Tout ce que j’avais construit ici fonctionnait grâce à elle, et l’air de cette époque en était chargé. Dix fois plus que dans mon avenir, peut-être davantage.
Une chose aussi puissante en avait clairement besoin en grande quantité pour fonctionner et, à ce que je pouvais en juger, il n’y avait plus d’Essence à des kilomètres à la ronde. Qui savait jusqu’où ce point avait dû s’étendre avant que tout ce que l’étranger appelait le Sang vital de Terra ne disparaisse ?
Je ricanai en comprenant autre chose. J’avais tracé le Script en n’utilisant qu’une fraction de la puissance de mon âme, celle que je pouvais faire passer par la fissure de mon sceau. À bien des égards, il était donc faible et difforme, comme si j’avais bâti un immeuble de dix étages avec des brindilles et du plastique au lieu de pierre et d’acier.
Que se serait-il passé si j’avais eu pleinement accès à mon âme et que je l’avais tracé avec toute cette puissance ?
Alors, devais-je m’estimer heureux d’avoir fait un travail aussi bâclé ?
Je ris. Bon sang, ça faisait mal. Mais je m’en fichais.
∞
Je restai là longtemps. Je ne savais pas combien de temps. Des heures, peut-être. Le soleil se déplaça, le vent souffla, la poussière retomba et le cratère refroidit. J’imaginais à quoi l’endroit devait ressembler, et cette pensée faillit me faire rire de nouveau, mais je me retins. Je craignais qu’un vrai éclat de rire ne me fasse basculer.
J’allais mourir, mais je devais encore attendre. Ce n’était pas encore le bon moment.
Je restai allongé sur le dos, au bord du cratère, sans rien d’autre qu’un refus obstiné de mourir.
La Loi du Sang agissait. Je le sentais : elle faisait quelque chose dans mes veines, gardant en vie les quelques gouttes qui restaient dans mon corps brisé. Il ne s’agissait pas de guérison. La flamme de la Nécromancienne avait consumé toute la vitalité de ma chair, et mon âme était elle aussi brisée et vieillie.
Je n’en avais peut-être pas l’air, puisque je n’avais presque plus de peau, mais, en plus de mes blessures ridicules, je crois que je mourais aussi de vieillesse… Fascinant.
Autre chose était étrange : mon sang était rouge. Je regardai ma main ; il ne m’en restait pas beaucoup, mais il y en avait assez pour voir que ces quelques gouttes étaient bel et bien rouges.
Ça ne devrait arriver que si la Pierre de Mort se trouvait près de moi, ce qui était impossible, puisqu’elle était dans la main de l’étranger quand le point l’avait emporté.
N’osant pas y croire, je gémis de douleur en tournant la tête. Bon sang, tout me faisait mal. Mais je me tournai et regardai le sol à côté de moi. Et je la vis.
La Pierre de Mort.
Elle se trouvait à trois pieds de moi, et brillait de la même lumière rouge que mon sang.
Ah. Le cimetière de millions d’âmes innombrables, qui attendait ma mort pour l’enregistrer comme il l’avait fait pour toutes les autres.
« Qu’est-ce que tu es ? » murmurai-je.
La Nécromancienne possédait un royaume et, même si je ne comprenais pas entièrement les royaumes des Dieux, je savais que cela la plaçait au rang de Dieu majeur. Elle était en outre liée à une Bête céleste. J’ignorais si j’avais affronté son véritable corps, mais elle était bien des fois plus puissante que le dieu du sang, et elle n’avait pas survécu à cette attraction.
La Pierre de Mort, elle, avait traversé toute l’épreuve sans le moindre problème.
La pierre pulsa, et je me souvins du sourire de cette chose morte sous terre, celle qui m’avait rappelé la Mort. Ah. Était-ce aussi simple ? Cette fameuse Pierre de Mort venait-elle de la Mort elle-même ?
« Tu veux revendiquer ma mort ? » Je ricanai. « Il va falloir faire mieux que ça. »
Je fermai les yeux et attendis la bande. Je la sentais se rapprocher.
Avant de mourir, je devais prendre certaines dispositions.