Chapitre 482
Un hurlement strident jaillit autour du point, et l’attraction s’intensifia brusquement.
À cet instant, des centaines de milliers de morts-vivants se trouvaient dans cet espace. Leurs pieds décollèrent du sol, formant une longue spirale lente, et ils furent aspirés par le point. Je ne pensais pas qu’ils allaient quelque part. Ils lui servaient de combustible, et chacun d’eux renforçait son attraction.
J’écarquillai l’œil en comprenant ce que cela signifiait. Une onde de force se propagea sur le sol, faisant résonner la pierre comme une cloche frappée. Tout se mit à s’élever, tandis que d’immenses blocs de pierre jaillissaient de la pyramide que j’avais créée et que toute la structure commençait à pencher vers l’intérieur.
Les faces nord, est et ouest se détachèrent du sol au même instant. Des millions de tonnes de pierre durcie furent projetées de côté, vers le haut et vers l’intérieur, tout à la fois. Elles se pliaient en avançant, se brisaient en dalles grandes comme des pâtés de maisons, puis en morceaux de la taille de maisons, puis en gravier, puis en poussière. Tout cela se produisait simultanément à différents endroits du même mur, si bien qu’on aurait dit une montagne qui se défaisait de l’intérieur tout en continuant d’arriver.
C’était l’une des choses les plus extraordinaires et les plus terrifiantes que j’aie jamais vues.
Le cratère où j’étais étendu fut aspiré par le point, puis le socle rocheux en dessous se souleva à son tour, puis la roche sous celui-ci. Je vis les profondeurs de la terre, couche après couche, des strates déposées avant même que des hommes ne foulent leur surface, s’arracher et disparaître dans la lumière comme les pages arrachées d’un livre.
Quelle puissance avais-je déchaînée ?
À travers l’immense porte ouverte sur le royaume de la Nécromancienne, je vis la plaine grise s’incliner. Les morts qui s’y tenaient par millions commencèrent à glisser sur le sol, comme si la force du trou noir s’était étendue jusque-là et ne se contentait plus de dévorer les flammes. Même les os gigantesques des Dieux qui s’y trouvaient se mirent à trembler.
J’étais à genoux au milieu de tout cela, et rien ne me touchait. Une dalle large comme une place traversa le cratère à un mètre au-dessus de ma tête, mais son souffle ne tira pas sur mon manteau.
La Nécromancienne hurla quelque chose. Les os du dieu qu’elle avait invoqué se dirigèrent vers le point. Il leva la main et la referma sur celui-ci.
À cet instant, tout s’arrêta. La force qui entraînait l’inconnu et la Nécromancienne loin de moi, ainsi que toute la destruction apocalyptique qu’elle provoquait, s’interrompit brusquement.
Puis le point dévora la main du dieu.
Les os d’un dieu étaient assez solides pour résister à cette attraction, mais la puissance qui alimentait le point avait grandi trop vite. Je regardai, fasciné et horrifié, le dieu ramener un poignet auquel il ne restait plus rien, puis l’examiner avec une surprise presque naïve, avant que son corps entier ne décolle du sol.
Il poussa un rugissement pareil à celui d’une bête surgie des profondeurs et lutta pour s’arracher à l’attraction. Il planta les pieds dans la pierre, en vain : celle-ci se brisa et fut aspirée avec lui. L’issue était inévitable. Le dieu fut entraîné dans le point, et ses cris s’interrompirent soudain.
∞
Pendant tout ce temps, la Nécromancienne n’avait pas cessé d’incanter. Mais dès que le dieu disparut, elle cracha des flammes vertes comme si on l’avait frappée. Cette distraction fit claquer le portail colossal qu’elle avait ouvert sur son royaume. Et, sans ce portail pour absorber la majeure partie de l’attraction, la force qui s’exerçait sur tout ce qui nous entourait explosa.
Je vis l’inconnu et la Nécromancienne tourner leurs visages vers moi. Pour la première fois, j’y lus une peur pure. Puis ils se mirent à glisser vers le point, bien plus vite qu’avant.
Les griffes de leurs sept membres s’enfoncèrent dans l’air même, qui se déchira, et ils furent entraînés toujours plus près.
« Vous ne pouvez pas faire ça ! » hurlèrent-ils d’une seule voix.
« Je crois que c’est déjà fait », répondis-je, à genoux, avec un seul œil, un seul bras et la majeure partie de la poitrine arrachée.
Ils me maudirent et continuèrent de lutter contre l’attraction. Des flammes vertes jaillissaient de leurs corps et parcouraient quelques mètres avant d’être aspirées. Bientôt, la moitié inférieure du corps arachnéen toucha le point, qui commença à le désagréger.
L’inconnu avait peut-être l’habitude de souffrir, mais la Nécromancienne, clairement non. Ses cris auraient hanté l’Elric d’autrefois jusqu’à la fin de ses jours.
Le feu vert fut arraché à leur enveloppe, qui commença à disparaître dans le point. L’inconnu serra les dents et résista, ses sept pattes ancrées dans le vide, puis se tourna vers moi.
« Je suis une Bête céleste… Je peux te servir si tu me sauves. Je sens les cieux sur ton corps. Sauve-moi, je suis prêt à te servir. »
J’écarquillai l’œil.
Je n’avais jamais senti la moindre puissance divine chez l’inconnu, et je n’avais pas su quoi penser de lui. Il devait être semblable à Aurora, sans être pour autant une Bête céleste comme elle.
Mais l’idée d’emmener cette créature avec moi ne me traversa même pas l’esprit. J’étais un dresseur de Bêtes célestes, ce qui signifiait que je pouvais en revendiquer plusieurs, mais jamais je n’accepterais une chose pareille.
« Non », dis-je.
Le visage de l’inconnu se décomposa. Les sept pattes qui le retenaient loin du point furent arrachées à l’espace, et son enveloppe se fendit tandis que son corps et tout ce qu’il contenait étaient aspirés.
« Ahhh… Vymrri sorlahari tuvahhrr ! »
Ce furent les derniers mots de la Nécromancienne. Son visage fut arraché à la tête de l’inconnu et aspiré par le point, tandis que les Threads verts qui les avaient cousus ensemble se défaisaient.
Je m’attendais à ce que l’inconnu soit aspiré à son tour. Il s’accrochait encore, alors qu’il n’avait plus de doigts, que la moitié de son visage avait disparu et que presque toute la partie arachnéenne de son corps s’était déjà volatilisée.
Puis ce qui restait de sa tête pivota vers moi. Il me regarda en souriant, lâcha prise et, juste avant d’être aspiré, s’arracha un bras pour le lancer dans ma direction.
En dépit de l’attraction et de toute logique, le bras fendit l’air droit vers moi. Je parvins à peine à bouger avant qu’il ne me transperce la poitrine, sous le cœur. Si j’avais réagi un peu plus lentement, il m’aurait arraché le cœur.
Je levai les yeux au moment où l’inconnu disparut. Il souriait toujours.
Je retombai sur le dos et haletai, au bord de la mort, tandis que le monde se désagrégeait sous mes yeux. Toute la pyramide que j’avais créée avait disparu, mais le point n’avait pas encore assouvi sa faim.