Chapitre 481
J’étais adossé au pied de la face nord de la pyramide et je levais les yeux vers ces kilomètres de pierre. Les Scripts qui y brûlaient s’étaient presque tous éteints. La structure se fissurait. La pyramide grinçait comme un navire pris dans la tempête, et je ne pensais pas qu’elle tiendrait encore longtemps.
L’inconnu avançait vers moi sans se presser. Je sentais la confiance émaner de son corps semblable à celui d’un insecte. Plus je contemplais cette abomination, moins je la prenais pour un dieu. C’était autre chose.
Je ne pensais pas avoir affaire à un démon, ni à un Céleste. Mais qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ?
Me relever me prit plus de temps que je ne voudrais l’admettre. Je n’aurais pas dû être encore en vie. La Loi de la Chair ne réparait pas mon dos à proprement parler ; elle décidait plutôt quelles parties elle pouvait se permettre de sauver. Ma colonne vertébrale était en morceaux. Je calai ma jambe valide sous moi, appuyai le moignon de l’autre contre le mur et poussai. Je me redressai lentement.
Je n’aimais pas affronter mon ennemi à terre.
Heureusement qu’il m’avait envoyé si loin, sans quoi je n’aurais pas eu le temps de me remettre debout.
L’inconnu franchit le bord du cratère. Derrière lui, les mains du dieu s’agrippèrent à la paroi, puis son immense crâne enflammé apparut. Tous deux baissèrent les yeux vers moi, au fond du cratère.
Je vis leurs lèvres remuer, mais je n’y prêtais pas attention. Je repassais sans cesse les derniers calculs dans ma tête.
Puis, parce que j’étais comme ça et que je laissais ma bouche me devancer, je levai les yeux vers eux et pris la parole.
« Tu m’as demandé ce que je fabriquais. »
L’inconnu s’arrêta. Il avait dû déceler quelque chose dans mon regard, car il pencha la tête sur le côté. « Éclaire-moi. » Puis il leva les yeux et eut un petit rire. « Tu veux savoir quelque chose d’amusant… Je crois que c’est la première fois depuis très longtemps que je dis éclaire-moi deux fois dans la même nuit. »
« Ah, intéressant », acquiesçai-je. « C’est drôle aussi : je ne sais même pas ce que je fabrique, et pourtant j’ai risqué ma vie pour ça. Bon, on verra bien. »
Je posai la plume contre ma poitrine et traçai la quatre-vingt-unième marque.
∞
Toutes les marques s’illuminèrent en même temps. Chaque petite rayure terne sur les murs, le sol, dans l’air, sur les morts, sur le dieu des os et sur le poignet même de l’inconnu. Elles brillèrent d’une lueur dorée.
Mon oreille gauche se déboucha et je retrouvai l’ouïe, juste au moment où l’inconnu et la Nécromancienne laissaient échapper un cri de surprise. Ils se tournèrent vers les marques lumineuses qui nous entouraient. L’ampleur de ce que j’avais écrit m’apparut enfin, et je vis qu’ils étaient tous deux surpris par le nombre de marques que j’avais tracées.
« Qu’est-ce que c’est ? » La voix glaciale de la Nécromancienne se glissa dans mes oreilles.
Excellente question, car, pour être honnête, je le découvrais moi-même.
Les marques lumineuses s’arrachèrent soudain à toutes les surfaces où je les avais tracées, puis s’entrechoquèrent. Un étrange Script apparut dans les airs, entre l’inconnu et moi. Il brillait si fort que je dus détourner les yeux un instant. Quand je regardai de nouveau, la lueur s’était éteinte, le Script avait disparu et il ne restait dans l’air qu’un léger filet de fumée, qui s’évapora bientôt à son tour.
Quoi… C’était tout ?
La bouche grande ouverte, stupéfait, j’entendis alors le rire tonitruant de l’inconnu. Je m’effondrai à genoux, et la lumière de ma plume s’éteignit. La déception m’envahit un bref instant, puis je la repoussai.
Je n’avais jamais eu que peu de chances d’y arriver. Je jouais avec des forces que je ne comprenais pas tout à fait, et il était surprenant que l’Inscription m’ait permis d’aller aussi loin.
Je voulais vraiment tuer cette Nécromancienne et cet inconnu maudit. C’était étrange : je ne savais pas quand j’avais commencé à appeler cette créature « l’inconnu », mais ça sonnait juste.
Le sol trembla tandis que l’inconnu avançait vers moi. Le mouvement masqua d’abord ce qui se passait, puis je remarquai que la poussière se déplaçait de façon anormale.
Elle glissait de côté, de plus en plus vite, vers l’endroit où le Script était apparu puis avait disparu. Toute la poussière et le sable meuble s’engouffraient vers ce point dans les airs, puis s’évanouissaient.
Je ne fus pas le seul à le remarquer, mais le phénomène s’accéléra plus vite que quiconque ne pouvait le suivre. Les morts-vivants les plus proches furent aspirés, puis le sol fissuré, les morceaux de dalles, le verre des tranchées et les centaines de milliers de cadavres en flammes. Tout ce qui n’était pas fixé à quelque chose de plus grand était attiré vers ce point.
On voyait bien que l’attraction gagnait en puissance à mesure qu’elle engloutissait de la matière. Au centre de ce petit… trou noir dans l’espace, un point lumineux vacillait.
L’inconnu baissa les yeux vers ses propres pieds. Ses griffes restantes commençaient à s’enfoncer dans le sol, tandis que la pression se faisait sentir.
Quelque part au-dessus de lui et derrière lui, le feu vert de cet étrange monde se déversa par la plus grande porte, attiré par la puissance du trou noir.
Une partie de moi remarqua froidement que cette flamme pesait si peu, et que l’attraction suffisait pourtant à la tirer d’un autre monde. On aurait pu croire qu’engloutir du feu n’aurait presque aucun effet sur le trou, mais c’était loin d’être le cas : l’attraction continuait de croître.
Je ne comprenais manifestement pas toutes les règles de ce que je venais de créer. Le seul point positif, c’était que le phénomène semblait ne pas m’affecter.
Au-dessus de moi, j’entendis un long gémissement : près de dix-neuf kilomètres de roche durcie, soit un billion de tonnes, commençaient à s’incliner lentement vers l’intérieur.
L’inconnu glissa d’un mètre vingt, puis encore d’un mètre vingt, tandis que la force émanant du point attirait sa masse.
« Qu’est-ce que tu as fait ? » grondèrent l’inconnu et la Nécromancienne par-dessus le vacarme grandissant.
« Je t’ai dit que je n’en savais rien », répondis-je en haussant les épaules.