Chapitre 473
Le visage de l’inconnu ne changea presque pas et, si je ne l’avais pas observé avant de poser cette question, je ne m’en serais pas aperçu.
Mais je ne le manquai pas.
« Voilà une question très intéressante, dit l’inconnu. Vous savez pour les autres. »
Je gardai une voix neutre. « Ce n’est pas difficile à deviner. Un dieu est mort, et je suis sûr que ça attirerait l’attention, surtout s’il est mort en essayant de mettre la main sur ça. »
Je sortis la Pierre de Mort. Le visage de l’inconnu se tourna vers elle, et toute la nuée de corbeaux se figea, même ceux qui étaient en plein vol. Leurs ailes ne battaient plus, mais ils ne tombaient pas. Après tout, inutile de continuer à prétendre que ces corbeaux avaient quoi que ce soit de naturel.
« Si belle, murmura l’inconnu. Même en la voyant de mes propres yeux, j’ai du mal à imaginer la vision qui a présidé à sa création. »
J’essayai de ne pas laisser paraître mon dégoût, mais quelque chose dut m’échapper, car l’inconnu se tourna vers moi en affichant un sourire en coin. « La Pierre de Mort est très convoitée, et j’aimerais beaucoup en avoir fini avant que les autres n’arrivent. Ce serait pénible de devoir lutter contre leur avidité. Alors, si nous réglions ça aussi vite et sans douleur que possible, pour vous comme pour moi ? »
Mon regard se posa de nouveau sur les têtes de mes compagnons. Je ne devrais pas faire ça, mais parfois, la douleur ne laisse pas le choix.
La tension quitta mon corps. J’avais arrêté ce que je devais faire ; il ne me restait plus qu’à passer à l’action.
Je refermai la main sur la pierre et la rangeai.
« Je peux vous dire quelque chose ? demandai-je.
— Je vous en prie.
— Je suis assis à cet endroit depuis trois jours.
— Je le sais. Il faut du courage pour ne pas fuir la tempête, et c’est pour cela que j’ai passé tant de temps à parler avec vous et que je vous ai fait cette proposition. Acceptez-la, je vous en prie.
— Ah, mais vous avez tué mes compagnons. » Je jetai le dernier morceau de bois dans le feu. « À partir de là, il n’y avait qu’une seule façon de régler ça. »
∞
J’étais resté assis là à attendre la mort, mais je n’avais pas fait que ça. Bien sûr, la boussole raclait les parois de mon âme et, même si ça faisait mal, ce n’était pas handicapant. Je pouvais supporter la douleur et faire autre chose… et c’était ce que j’avais fait tout ce temps.
Je savais qu’on me traquerait, et j’espérais que la bande serait loin de moi quand les chasseurs arriveraient. Mais, connaissant mes compagnons, ils ne seraient pas allés bien loin. Ils ralentissaient sans doute autant que possible pour m’attendre… Ils étaient courageux et loyaux, et je ne les méritais pas.
Je me rappelai leur arrivée dans les montagnes de Dorrik, et les paroles de Ruggah tandis qu’ils s’agenouillaient pour attendre le jugement du dieu.
« Nous ne demandons rien pour nous-mêmes. Nous vous demandons seulement de nous accueillir. Nous resterons agenouillés ici jusqu’à ce que vous acceptiez, car c’est le seul endroit où nous puissions espérer être sauvés. »
Leur mort était une marque de plus dans ma mémoire, un rappel de ma faiblesse et de mon échec.
J’étais mage, et nous croyions à la préparation. Durant ces trois jours passés assis là, mes pieds n’avaient pas quitté le sol, et c’était important, car je possédais la Posture de Pierre.
La Posture de Pierre était un pouvoir Céleste que je ne comprenais pas pleinement. Il fonctionnait en dehors du sceau que le Système avait apposé sur mon âme. Depuis mon arrivée dans cette époque, j’avais évité de l’utiliser, car je ne voulais pas que des complications inconnues viennent déstabiliser les plans que j’échafaudais.
Mais le temps de la prudence était révolu. Le sceau qui entravait mon âme m’obligeait à m’adapter à cette époque ou à partir. Plus rien ne m’empêchait donc de faire une dernière chose spectaculaire… en mémoire des neuf qui avaient quitté Serrath. Si leurs âmes me regardaient, qu’elles voient comment je leur fais mes adieux.
La Posture de Pierre faisait de la terre le prolongement de mon corps. J’ignorais comment développer ce pouvoir en particulier, mais il progressait tout de même à mesure que je devenais plus fort, surtout depuis que j’avais acquis la Résonance de la Terre.
J’avais accès à la Posture de Pierre ainsi qu’à la Foudre. Alors, pendant trois jours, j’étais resté assis sans faire le moindre mouvement visible. Sous moi, à travers le socle rocheux et dans toutes les directions, fil après fil, avec une patience infinie, j’avais tracé des milliers de Scripts, à des profondeurs allant de douze à cent vingt mètres. Ils formaient un arc qui partait de la crête derrière moi, s’étendait vers le nord, l’est et l’ouest, puis se refermait sur lui-même à près de dix-neuf kilomètres de là.
Chaque parcelle d’Anima que je parvenais à extraire de mon âme avait servi à créer des Ancrages, des Élévateurs et des Lignes de pli. Ils étaient tous inactifs et déconnectés, afin de ne générer aucune vague d’énergie. Ainsi, sans ma Posture de Pierre qui me maintenait en contact avec la terre, j’aurais moi-même cru que je traçais des gribouillis inutiles dans le sol.
Ce que je tentais était incroyablement ambitieux, mais je suivais les souvenirs d’une chose que j’avais observée. Ce n’était donc pas comme si je me lançais dans ce projet sans avoir de plan. Je savais aussi que je n’aurais qu’une seule chance.
Les corbeaux me surveillaient. Je ne pouvais donc rien laisser paraître de ce que je faisais, et je n’utilisais même pas mon meilleur outil pour l’Inscription. Mais le combat reposait toujours sur la tromperie.
Pendant que l’inconnu parlait, je n’avais qu’une envie : lui envoyer un éclair en pleine figure. Pourtant, je me retins. Le projet était presque achevé, et je n’aurais pas l’occasion de le reprendre encore et encore. Je devais simplement faire confiance à mes compétences.
∞
« Vous souriez, dit l’inconnu.
— Vraiment ? répondis-je. Je suppose que c’est parce que je suis soulagé.
L’inconnu pencha la tête sur le côté. « Oh. Vous avez pris votre décision.
— Oui.
Il attendit un moment, puis finit par demander : « Alors, quelle est votre réponse ?
— Vous savez quel est le pire aspect de votre travail ? lui demandai-je.
Il marqua une pause, puis soupira. « Pourquoi ne pas m’éclairer ?
— Vous devez aller trouver les gens. » Je roulai des épaules. « Personne n’appelle une créature qui se nourrit de mort et de désespoir. Alors, c’est à vous d’aller vers eux. Vous êtes venu jusqu’à mon feu et vous vous êtes assis avec moi un moment. Pour mes pauvres compagnons, c’était une erreur… Quant à moi… »
Mon sourire s’élargit, et je le laissai voir la soif de sang dans mes yeux, l’écrasante puissance d’un homme qui avait tué des millions de personnes.
« … vous auriez dû vous enfuir. »
L’inconnu tourna vers moi ses yeux vides. Je sentis qu’il tendait sa perception, mais il ne trouva rien. Puis il regarda le feu, fronça les sourcils et baissa les yeux vers le sol.
« Qu’avez-vous fait à la terre ? gronda-t-il.
— Oh, nous étions en train de discuter, dis-je avec un sourire. Vous ne comprendriez pas. C’est une histoire de mage. »
Et je refermai la main.