Chapitre 472
« Ils ont dit oui, murmurai-je. Ils t’ont accueilli à leur feu. »
« En effet. » Il contempla les têtes, songeur. « Le lion était prudent, mais le nain avait déjà accepté avant que le lion puisse l’en empêcher. Les nains sont comme ça. C’est l’une de leurs meilleures qualités… et c’est aussi pour cela qu’ils seront la première race à disparaître de ce monde. »
« Même après avoir été accueilli, et sachant qu’ils n’étaient pas ceux que tu cherchais, tu les as quand même tués. »
« Pas tout de suite. » Il semblait considérer que cette distinction avait son importance. « Nous avons parlé une bonne partie de la nuit. Je leur ai posé des questions sur toi, et ils m’ont tous très mal menti. C’est comme ça que j’ai su que le tableau représentait les bonnes personnes. » Il marqua une pause. « Le garçon était le pire menteur. Il a prétendu n’avoir jamais entendu ce nom, puis, vingt minutes plus tard, il l’a prononcé dans son sommeil. »
Je m’assis et contemplai le feu. Ce n’était pas que la perte inattendue de ma bande m’eût pétrifié. Le chagrin était bien là, mais si je ne faisais rien, c’était surtout parce que j’avais remarqué quelque chose dans ma poitrine : la faim… cette même faim qui m’avait poussé à devenir ce que j’étais, et qui me brûlait.
Un instant de folie, j’eus envie de placer ma deuxième ancre ici même, de faire fi de tout ce qui m’attendait et de tuer cet inconnu de dix mille façons différentes.
Un instant…
∞
« Tu es devenu silencieux, dit l’inconnu.
— Je… réfléchis.
Il prit un ton légèrement plus intéressé. « Ah… à quoi donc ? »
Je le regardai et desserrai le poing, que j’avais serré sans m’en rendre compte. « À savoir si tu comprends ce que tu as fait. »
Il émit un petit son pensif. « J’ai constaté que chacun croit que ses morts sont un cas à part. Ce n’est pas un reproche. C’est simplement dans la nature des gens. » Il leva les paumes. « Mais j’ai pris un très grand nombre de personnes à un très grand nombre de feux, et je te promets que le calcul ne change pas selon qui était assis autour. »
J’inclinai la tête. « Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je ne parlais pas d’eux. »
« Ah non ? »
« Non. » J’ajoutai une bûche au feu. Mes mains étaient parfaitement stables. Cet inconnu ignorait que je vivais le deuil autrement. Je ne souffrais pas quand les gens mouraient. Ce qui me faisait mal, c’était de voir toutes les façons dont ils étaient morts, sans avoir pu l’empêcher. Ça, ça faisait toujours mal.
Je soupirai. « Je voulais dire que tu t’es donné beaucoup de mal pour mettre en place une situation que tu ne comprends pas. »
À son crédit, l’homme ne parut pas contrarié. En fait, ce fut tout le contraire. « Éclaire-moi. »
J’y réfléchis un instant, puis décidai tout de même de parler. « Tu es venu rétablir l’équilibre… C’est ce que tu as dit. »
« C’est exact. »
« Et l’équilibre que tu rétablis, c’est que je ne suis pas à ma place. » Je désignai les têtes d’un signe. « Alors tu as éliminé ces gens, dont le seul crime était de se tenir à côté de moi. »
« Oui. »
« Et tu as fait tout ça, poursuivis-je, parce que tu crois que je suis quelque chose que tu peux corriger… toi-même. »
L’inconnu pencha la tête et ne sembla pas trouver de réponse immédiate.
∞
« Tu prends la chose mieux que je ne le pensais », finit-il par dire.
« Je ne l’ai pas encore prise du tout. »
Il marqua une pause. « Voilà une distinction inhabituelle. »
« J’ai l’habitude. » Je le regardai par-dessus les flammes. « Puisque nous sommes en train de faire connaissance, est-ce que je peux te poser une question ? »
« Je t’en prie. »
« Tu m’as dit que tu avais perdu ton village, repris-je.
— C’est vrai.
— Et ton atelier, ainsi que tous ceux qui ont eu besoin d’une roue.
— Tout.
— C’est une belle histoire, dis-je. Elle m’a inspiré de la compassion pour toi, ce qui, j’imagine, explique pourquoi tu la racontes. Je me demande à combien de voyageurs tu l’as racontée. Mais surtout… » Je désignai les têtes dans l’herbe. « J’aimerais savoir s’il y a vraiment eu un village. »
Il ne répondit pas tout de suite, ce qui, je crois, suffisait comme réponse.
« Il y a eu une roue, finit-il par dire. Le reste, c’est de l’embellissement. J’ai remarqué que les gens sont plus à l’aise avec un homme qui a perdu quelque chose. »
Je le regardai. « Tu mens encore. »
Un sourire béat illumina son visage. « Tu me blesses, Elric, vraiment. Mais tu devrais faire attention. Je suis ici à la demande d’une autre, la Nécromancienne, et me traiter de menteur est une offense à son domaine. »
Je tournai alors la tête vers l’immense nuée de corbeaux, conscient désormais d’une présence subtile qui m’accompagnait depuis tout ce temps.
Pour un mortel, il aurait été impossible de la sentir, car il n’aurait jamais vu qu’une petite partie de l’ensemble. Mais je pouvais prendre du recul, et je vis que chaque corbeau ici présent n’était pas un individu. Tous appartenaient à quelque chose d’immense, chacun n’étant qu’une cellule d’un même corps. En m’éloignant suffisamment, je distinguai la forme générale des corbeaux : une tête si vaste qu’elle se mesurait en kilomètres, et qui appartenait manifestement à une femme.
Sa bouche immense était ouverte. Au centre se trouvaient le feu, moi et cet inconnu. Je ne savais pas quand c’était arrivé, mais j’étais déjà dans la gueule de la Nécromancienne, et elle pouvait la refermer d’un coup pour mettre fin à mon existence.
« Ah, tu l’as donc vue, dit l’inconnu d’un ton affable. Elle écoute toujours, c’est une mauvaise habitude, mais elle paie bien… très bien. Si bien que je suis prêt à te faire une offre. »
Je ramenai lentement ma perception des corbeaux et la reportai sur l’inconnu assis à côté de moi, puis je ricana. « Je me demandais quand on en arriverait là. »
« C’est une bonne offre. Je n’en fais pas beaucoup. » Il désigna le sol entre nous, où les neuf têtes reposaient dans l’herbe, éclairées par le feu. « Donne-moi la Pierre de Mort. »
Je plissai les yeux. Parlait-il du cristal ? « Non. »
« Tu n’as pas entendu la suite. »
« Je n’en ai pas besoin. »
« Fais plaisir à un vieux charron. » Il le dit sans ironie. « Donne-moi la Pierre de Mort, et je la rapporterai là où elle doit être. L’équilibre sera rétabli. Je quitterai cette vallée et les corbeaux partiront avec moi. Tu seras toujours là, et personne ne viendra te chercher, car je veillerai à ce qu’il ne reste rien qui détonne et puisse attirer l’attention. »
C’était donc la pierre qui n’était pas à sa place. Pas moi. Je gardai cette information en tête.
« Et eux ? » Je désignai les têtes.
« Ils sont morts, dit-il avec douceur. C’est déjà arrivé. Rien de ce que nous ferons ce soir n’y changera quoi que ce soit, et je te demanderais de ne pas prétendre le contraire. »
« Et si je refuse ? »
« Alors je prendrai la Pierre de Mort, répondit-il. J’essaierai de ne pas me montrer trop cruel, mais je te tuerai et la prendrai sur ton cadavre. Je l’ai fait un très grand nombre de fois et je suis doué pour ça. Tu verras, ce sera plus rapide que tu ne le crois. »
Je me frottai le menton. « Tu n’es pas le seul à vouloir cette pierre, n’est-ce pas ? »
Le sourire bienveillant qui ornait son visage disparut soudain.