Chapitre 469
Je restai assis en tailleur sur le sol pendant deux jours. C’était facile. Je ne bougeai même pas. Après avoir passé des mois dans les ténèbres, j’aurais pu rester des années sous ce ciel étrange et profiter de chaque instant.
D’ordinaire, j’aurais pu connaître mon âge grâce à mon Écran de statut, mais avec ce sceau, c’était impossible. Il ne me restait pourtant que quelques jours avant mes dix-huit ans. Ah, comme les années filent quand on se fait brutalement tuer encore et encore.
Curieusement, je me sentais en paix à cet instant, les yeux levés vers le ciel, tandis que le poids de la boussole pesait sur mon âme.
Bien sûr, j’avais mal en permanence, mais la douleur commençait à n’être plus qu’une suggestion. Je pouvais me concentrer sur autre chose et l’enfouir. Mon âme me rendait plus sensible à la douleur, mais elle me donnait aussi la capacité de l’endurer.
Le fait de sentir les parois de la poche céder, largeur de doigt après largeur de doigt, m’aidait aussi.
[Résonance de l’Espace : 69 → 71 (Adepte)]
[Résonance de l’Espace : 71 → 73 (Adepte)]
[Résonance de l’Espace : 73 → 75 (Adepte)]
J’avais passé toute ma vie à progresser dans la violence. Progresser par pure obstination était une expérience nouvelle, et je constatai que je préférais cette méthode, même si je n’aurais pas voulu en faire toute ma carrière.
À chaque progression de ma Résonance, le poids de la boussole diminuait lentement, libérant une bonne partie de mon esprit pour que je puisse me concentrer sur autre chose. Et, évidemment, ce que je choisis d’examiner fut le cristal.
∞
Je savais que celui qui avait créé cette caverne sous Serrath viendrait chercher le cristal. Jusque-là, j’avais été trop distrait pour étudier vraiment ce que je transportais, mais j’avais enfin le temps de découvrir ce qui valait à un dieu de tuer.
Je l’appelais cristal, mais seulement parce qu’il ressemblait à un diamant. Il était sphérique, comme un orbe. Une bonne partie de mes capacités perceptives était verrouillée derrière le sceau, mais je disposais de la Perception eldritch, et il allait falloir m’en contenter.
Je franchis la pression qui l’entourait et le portai à mon visage. Puis je fis appel consciemment à la Perception eldritch. Le cristal se mit à onduler dans ma main, presque comme s’il percevait mon regard… Hum, était-il vivant ?
Je fronçai les sourcils, plongeai mon regard dans le cristal et suffoquai.
∞
Le tissu est humide dans ma main. Semeth joue dans la cour, le soir approche et il devrait rentrer.
Boum.
Mon cœur manque de jaillir de ma poitrine quand la porte sort de ses gonds. Trois hommes inconnus se tiennent dans ma maison. Je vois leurs armures, et ça ne signifie qu’une chose.
Je m’apprête à appeler Semeth quand le premier me frappe au visage avec le plat de son bouclier. Mes dents volent. Je perds connaissance un instant, puis je me retrouve au sol, l’un d’eux plaqué sur mon dos, le genou entre les omoplates. J’essaie de dire que le garçon n’a que quatre ans, qu’il n’a que quatre ans, mais ma bouche n’arrive pas à articuler à cause de mes dents.
Je ne pense qu’à Semeth. Puis le couteau s’enfonce sous mon bras et ressort, avant de s’enfoncer de nouveau. C’est comme être frappé par quelque chose de très froid, quatre fois, cinq fois. Je l’entends entrer et sortir de mon corps.
Celui qui est près de la porte appelle déjà les autres pour leur parler du garçon dans la cour. Je me traîne vers le seuil d’un bras, mais je n’arrive pas à me relever, je n’y arrive pas, et Semeth est dans la…
∞
Ma lance est plantée dans la poitrine du plus grand homme que j’aie jamais vu, et je ne peux m’empêcher d’éclater de rire. Je n’arrive pas à croire que j’ai gagné ce combat et que j’en sors vivant.
C’est dingue. Je ne crois pas que ce type ait été assez stupide pour entrer sur un champ de bataille sans armure. Il pensait que ses abdos démesurés arrêteraient la pointe d’une lance ?
Je m’apprête à rire de nouveau quand la hache de quelqu’un m’arrache la mâchoire. Je porte la main à l’endroit où se trouvait mon visage. Il y a des dents dans ma paume et ma langue repose sur ma poitrine, mais je ne suis pas mort. Douce mère, pourquoi ne suis-je pas mort ?
Ma mâchoire pend sur le côté de mon cou, retenue par une lanière de peau, et je m’entends produire un son que je n’ai jamais entendu sortir d’un homme, pareil au cri d’une bête qui se noie.
Ces salauds passent devant moi sans même prendre la peine de m’achever et de me délivrer de mon supplice. Mais je ne suis pas le seul en difficulté. Nous reculons tous, poussés sur les hommes déjà à terre. Je marche sur quelqu’un ; je sens ses côtes se briser sous ma botte, l’une après l’autre. Puis je perds pied et tombe.
Je veux hurler, mais aucun son ne sort. Quelqu’un me marche sur la poitrine et y reste trop longtemps. D’abord, je le déteste. Quand il s’en va, un autre me piétine, plus lourd, et mes côtes cèdent. Lorsqu’ils sont passés, j’essaie de me retourner, mais un autre me marche sur le cou et arrache ce qui reste de ma mâchoire. Je l’entends jurer, et pourquoi suis-je encore…
∞
Six cent quarante…
Six cent quarante et un…
Maman m’a dit de compter et de ne pas sortir avant qu’elle vienne me chercher.
Six cent quarante-deux…
Il y a des bottes, de grandes bottes, mais ce ne sont pas celles de papa. La table sous laquelle je me cache s’envole soudain. Un grand homme à la grande barbe me regarde.
Il me crie quelque chose, mais je ne le comprends pas. Les grandes personnes parlent parfois trop vite. J’essaie de lui expliquer que je ne dois pas sortir, que je dois compter, mais il rit et m’attrape le bras.
Mon bras est tout petit dans sa main. Il me tire, mais je ne veux pas bouger. Maman a dit que je ne devais pas bouger. Puis il prend un grand couteau et me le plante dans le dos. J’ai tellement mal. Il commence à me traîner à travers la pièce, et je vois maman.
Elle est étendue sur le seuil et ne bouge pas. L’homme me traîne par-dessus elle.
J’essaie de sourire à maman.
Maman… six cent quarante-deux. J’ai six cent quarante-deux ans…
∞
Je m’arrachai au cristal, tombai à quatre pattes et me mis à trembler.
J’étais mort un très grand nombre de fois. J’avais été brûlé, noyé, dissous, anéanti et, peu de temps auparavant, coupé en deux. Je savais ce que signifiait mourir. Je le savais mieux que presque tous les vivants n’avaient la moindre raison de le savoir.
Et pourtant, ce n’était pas pareil quand ce n’était pas moi.
Pour moi, la mort n’était jamais définitive. Ce qui me frappa, en prenant la place de ces trois personnes, c’était qu’aucune d’elles ne semblait savoir que la fin était arrivée.