Chapitre 467
Je ne retournai pas au feu cette nuit-là. Je franchis la ligne de piquets, m’assis dos au camp et contemplai un ciel aux deux couleurs, en réfléchissant aux poches.
Ce n’est pas une plaisanterie. J’avais découvert que lorsqu’une question est trop vaste pour qu’on puisse l’appréhender, le seul moyen d’avancer consiste à en prendre le plus petit morceau et à le réduire en pièces.
Je n’étais pas obligé de suivre à chaque fois les règles de cette Boucle. Je devais la maîtriser. Alors, comment pouvais-je faire quelque chose pour laquelle la Boucle n’avait peut-être pas été conçue ?
Si je décomposais ce qui m’arrivait quand je mourais, qu’est-ce que c’était ?
Eh bien, j’emportais mes compétences avec moi, toutes, chaque point de progression, chaque Loi que j’avais comprise. Mes titres me suivaient. Tueur de dieux était là, en moi, scellé et inaccessible, et je ne doutais pas une seconde qu’il serait toujours là quand j’ouvrirais les yeux dans le futur.
Le problème se résumait donc aux poches, et mon regard se posa sur le stylet d’Inscription. Peut-être avais-je déjà résolu le problème de la poche sans m’en rendre compte.
∞
Je sortis le stylet et le tins devant les deux ciels. Il était chaud, et cette chaleur me rappela le feu de la forge de Dorrik. Quand je le fis tourner entre mes doigts, la Loi du Tranchant qu’il renfermait vibra contre ma paume.
Ce stylet avait autrefois été une épée, et je l’avais convaincue de prendre une autre forme en persuadant cette Loi que la ligne qui sépare pouvait aussi être la marque qui désigne. Depuis, cette transformation avait créé un lien entre nous. Je me mis à faire tournoyer le stylet entre mes doigts, puis claquai soudain ces derniers, le faisant disparaître. Je ne pus m’empêcher de sourire.
Le stylet n’avait pas disparu. Il se trouvait désormais dans mon âme.
Je fermai les yeux et regardai en moi. Avant, cela se faisait instantanément, mais il me fallut presque cinq minutes pour trouver comment entrer. Je soufflai, soulagé : je n’avais pas à chercher le stylet dans le paysage de mon âme. Il flottait juste derrière la fissure du sceau.
Pourtant, le stylet n’avait plus la forme dont je me souvenais. Il s’était diffusé et ressemblait à une brume dorée parsemée de points brillants comme des étoiles. Était-ce là la Loi du Tranchant ?
C’était la première fois que je voyais mon âme sous la forme d’un motif.
J’ouvris les yeux et appelai mon stylet d’Inscription. Il apparut dans ma paume. J’avais gardé l’essentiel de ma perception à l’intérieur de mon âme ; je vis donc le stylet passer de l’état de nuage de Lois à celui d’objet solide que je pouvais tenir.
Je compris aussitôt que je ne pourrais pas reproduire ce processus avec la boussole et le cristal, pas avant de les comprendre aussi bien que mon stylet et de les associer à une compétence que je maîtrisais, comme mon Inscription était liée à ce stylet, les intégrant ainsi à moi.
Pour autant, je ne voulais pas faire ça avec chaque objet que je trouverais, car c’était impossible. Je ne pouvais pas m’accorder à chaque chose que je voulais emporter avec moi… Il me fallait une poche !
Une poche dans mon âme… Alors, je me mis à en créer une.
∞
Je n’avais jamais rien construit dans ma propre âme. À vrai dire, je n’y avais jamais songé. L’âme était éthérée et même les mages ne la comprenaient pas entièrement. Mais les découvertes et les transformations étaient le domaine des mages… nous suivions notre propre voie.
J’étais certain que d’autres mages avaient déjà envisagé de créer une poche dans leur âme, et tout aussi certain que la plupart n’essaieraient pas, vu les risques. Moi, j’étais prêt à tenter le coup.
J’aurais aimé avoir accès aux notes de recherche des mages qui s’y étaient essayés par le passé, mais je devrais me contenter de ce que j’avais. Et peut-être venais-je de trouver la clé de l’énigme.
Je fixai le stylet dans ma main. Il me fallait un espace clos, relié à quelque chose qui permettrait le passage, et capable de contenir un objet qui ne faisait pas partie de moi et n’avait aucune envie de le devenir.
C’était ce dernier point qui posait problème.
∞
Le voyage continua. Désormais, la majeure partie du temps, je concentrais mon attention à l’intérieur de mon âme, mais je remarquai tout de même des corbeaux au loin, dont le nombre ne cessait d’augmenter.
Ils se trouvaient à des kilomètres et, à part Ruggah et Coin, personne d’autre dans la bande ne les avait repérés. Nous accélérâmes, mais je savais que nous ne pourrions pas fuir longtemps ce qui arrivait… La mort d’un dieu n’avait aucune importance, mais le cristal que j’avais récupéré, lui, en avait. Et je savais qu’ils viendraient le chercher.
Je fis de nombreuses expériences pendant les jours de voyage. La plupart échouèrent, à deux exceptions près, et je m’attaquai à la plus prometteuse.
En bref, je compris qu’il m’était impossible, pour l’instant, de modifier mon âme, même avec l’Inscription, le langage de la Magie. En revanche, je pouvais écrire sur le stylet.
Si je m’y prenais bien, le stylet deviendrait ma poche.
Je tentai l’expérience la nuit, loin du feu, mais je savais que Ruggah veillait sur moi.
J’appelai le stylet à moitié : il apparut au-dessus de ma paume, mi-brume, mi-métal. Il restait ainsi relié à mon âme tout en étant un objet physique à l’extérieur. Tandis qu’il flottait, un pied dans chaque état, je fis passer ma perception par la fissure et écrivis dessus.
Ça faisait mal… comme si je me fouillais les entrailles avec du métal brûlant, mais la douleur n’était pas aussi terrible que je m’y attendais. J’avais connu pire.
∞
Le Script que j’écrivis n’avait rien de compliqué. La difficulté n’avait jamais été dans les mots.
J’inscrivis sur le tranchant même du stylet un Script de rétention, là où courait la Loi du Tranchant. Puis je lui donnai une direction, vers l’extérieur, dans l’espace qui l’entourait, et lui indiquai ce qu’il devait retenir : tout ce que j’y déposerais.
La Loi du Tranchant comprit aussitôt, ce qui me surprit. Puis j’y réfléchis : un tranchant sépare, et un mur n’est rien d’autre qu’un tranchant. Je ne lui demandais pas de devenir quelque chose de nouveau, seulement de maintenir une frontière entre l’intérieur et l’extérieur.
La brume dorée se déplaça. Je suivis le processus les yeux fermés, les dents serrées. Le nuage de petites étoiles se resserra sur lui-même, et l’espace derrière la fissure de mon sceau, qui n’était qu’une étroite fente où flottait un stylet, se transforma en un espace délimité par un tranchant.
Il n’était pas grand, à peu près de la taille d’un coffre, et ses murs étaient faits d’un tranchant plutôt que d’une substance. Les regarder me donnait l’impression que mes yeux se faisaient couper — ce qui, techniquement, était bien le cas.
Mais c’était une poche, et c’était tout ce qui comptait.
[Inscription : 132 → 137 (Souverain)]
[Anomalie : construction non enregistrée détectée dans l’âme du porteur]
[…]
[Anomalie : aucune entrée correspondante]