Chapitre 461
L’œil de Ruggah quitta mon visage et se leva vers le ciel, où les nuages avaient été déchirés. Les étoiles apparaissaient maintenant, et les bords de la brèche luisaient encore d’un rouge pâle, comme si le ciel lui-même avait été tailladé et n’avait pas fini de saigner.
Je sentis presque son esprit passer à la tâche suivante, déjà de retour aux affaires. Je comprenais pourquoi il était le chef de cette bande. Peu de gens auraient pu se concentrer après une révélation pareille.
« Nous ne devrions pas être ici au lever du soleil, dit-il. Tout le monde à des milliers de kilomètres à la ronde a vu l’éruption qui s’est produite ici, et je ne doute pas qu’une foule de forces convergent vers Serrath en ce moment même. »
Il fronça les sourcils en se caressant le menton. « Mais cela pourrait nous être favorable, si nous parvenons à nous faufiler entre les mailles du filet. Le voyage sera un peu plus facile : les regards seront tournés vers cet endroit, plutôt que vers les routes qui quittent Serrath. »
Il fit signe à la bande, qui se mit à vérifier son équipement, puis se tourna vers moi. « Où allons-nous ensuite… Elric ? »
Je tapotai mon flanc et sortis la boussole de ma poche. Je ne savais pas comment j’avais fait pour ne pas la perdre. L’aiguille pointait vers le nord. Je montrai la direction du doigt. « Nous allons par là. »
Ruggah regarda ma main, puis la boussole, et soupira. « Une fois que nous aurons quitté cet endroit, je sortirai la carte pour que nous puissions tracer notre route plus clairement. »
J’acquiesçai. « Parfait. Sors la bande d’ici. Je vous rattraperai. »
L’œil de Ruggah se plissa. « D’où ça ? »
Je baissai les yeux. Sous la terre brisée se trouvait la salle où tout ce bazar avait commencé, avec un cristal au cœur de toute cette histoire tordue. J’aurais dû laisser tout ça derrière moi, mais je n’y arrivais pas. Il me fallait des réponses sur l’atrocité qui s’était produite ici et, d’une manière ou d’une autre, je les obtiendrais.
« J’ai oublié quelque chose au sous-sol, dis-je avec un sourire. Je n’en ai pas pour longtemps. »
Avant, ils auraient protesté, mais avec les os d’un dieu mort derrière moi, eh bien, mes paroles étaient très convaincantes.
Tam s’apprêtait à suivre les autres lorsqu’il se tourna vers moi. « Monsieur le mage, comment… »
Je grimaçai. « Appelle-moi Elric. »
« Oui… Elric, dit-il, l’air embarrassé. »
« Hum. »
« Tu as dit qu’un mage étudiait les règles jusqu’à les comprendre. » Il ferma les mains, puis les rouvrit. « Tout le monde peut apprendre ? »
Je ne répondis pas tout de suite, puis je soupirai. « C’est une question pour un autre jour. »
Cette réponse ne sembla pas le satisfaire, ce à quoi je ne m’attendais pas. Il suivit néanmoins le reste de la bande, qui prenait la direction du nord en longeant les os du dieu. Je crus vaguement entendre les Ombres parler de prendre des morceaux d’os en souvenir, et je souris.
J’attendis de ne plus entendre leurs griffes sur la pierre. Puis je fermai les yeux et laissai ma Perception eldritch s’enfoncer dans le sol.
∞
Mon regard s’enfonça dans le sol comme si celui-ci n’existait pas. Chaque point gagné par la compétence la rendait un peu moins étrangère dans mon esprit, un peu plus semblable à une main que je pouvais tendre.
Je la fis passer à travers le verre, mince, fragile et plein de petites bulles où le sang du dieu avait bouilli, puis à travers les décombres en dessous, un amas confus de pierre, de vieux mortier et de côtes broyées de la forteresse. Plus bas encore, elle traversa le substrat rocheux, fendu de longues fissures par les secousses de notre combat, jusqu’à ce que je sente l’air s’ouvrir sous moi sur un vaste gouffre obscur.
La salle avait miraculeusement survécu. La moitié s’était effondrée. Le combat avait percé le plafond en trois endroits, et de grandes coulées de gravats avaient déferlé, ensevelissant les rangées de morts les plus proches des murs. Mais le centre tenait encore : le sol de pierre vitrifiée et les innombrables rangées de corps étendus dessus.
Et au milieu de tout cela se dressaient l’autel et la silhouette qui y était toujours assise. Je ressentis un petit soulagement froid. Je ne savais pas pourquoi je m’étais à moitié attendu à trouver l’autel vide. Je repérai le cristal un instant plus tard, et mon soulagement s’évanouit.
Il se trouvait très loin de l’endroit où je l’avais perdu pendant le combat. Il reposait maintenant au pied de l’autel, juste sous les mains vides de la silhouette.
Comme s’il était revenu chez lui.
∞
À l’aide de ma plume, je m’enfonçai dans la terre. J’aurais pu descendre plus facilement en prenant la Posture de Pierre et en me portant moi-même, mais je me méfiais du pouvoir Céleste, du moins tant que je ne comprenais pas mieux la structure du monde où je me trouvais.
Je ne tardai pas à atteindre ma destination et atterris dans la caverne. Je regardai les rangées de morts, étendus comme des graines dans un champ, et cette image me fit frissonner.
En avançant entre les rangées, j’y regardai de plus près et constatai que la lueur dans leurs poitrines avait disparu.
Lorsque j’étais venu ici auparavant, chacun d’eux abritait encore une faible étincelle de vie. À présent, il n’y avait plus rien. Où que je regarde, rangée après rangée, les étincelles s’étaient éteintes.
J’ignorais quand cela s’était produit. Le dieu que j’avais tué entretenait-il la force vitale en ces lieux, ou avais-je interrompu le processus en arrachant le cristal des mains de cette silhouette ? Quelle que fût la réponse, une chose comptait : après qui savait combien de temps, cette salle n’était plus qu’un tombeau.
Je me rendis compte que cela me réjouissait. C’était la seule chose qui me paraissait juste dans tout ce qui s’était passé ici.
∞
L’autel était exactement comme dans mon souvenir, avec la silhouette assise dessus, haute de trente pieds même dans cette position. Sa peau bleue et ses mains tendues devant elle n’avaient pas changé ; ses paumes ouvertes ne berçaient plus rien. Le masque blanc et lisse fixait droit devant lui, par-dessus les rangées de morts. Sa poitrine ne luisait pas, et aucun souffle ne l’animait. En la regardant, je retrouvai la même impression que la première fois : celle d’un réceptacle qui attendait d’être rempli.
Je ne la contemplai pas longtemps. Je m’accroupis au pied de l’autel et ramassai le cristal.
La pression revint. La force vitale qu’il contenait était si dense qu’elle repoussait ma main. Imaginez qu’on comprime tant de lumière dans un récipient qu’elle semble devenir solide… Voilà ce que je ressentis en tenant cette sphère.
Il n’y avait rien de miraculeux là-dedans. J’avais simplement la nausée en imaginant combien de personnes avaient dû mourir pour qu’elle existe.
La faim s’éveilla soudain en moi et je grimaçai. Ce cristal ne contenait pas de sang. Mais il contenait de la vie, en grande quantité, chaotique et bouillonnante. Une part de moi, qui avait été l’arme d’un dieu quelques heures plus tôt, savait exactement ce que c’était et s’en trouvait intriguée.
« Non, lui dis-je.
Elle se rendormit. Il faudrait que j’y réfléchisse plus tard. Je glissai le cristal sous mon manteau, puis me retournai pour partir.
Je ne sus pas ce qui me poussa à regarder derrière moi.