Chapitre 458
L’Enveloppe mortelle était un pilier essentiel de mon système de pouvoir. Cette capacité Céleste avait la propriété intéressante de relier mon corps et mon âme, de sorte que leur force pouvait se partager entre les deux.
Autrefois, l’Enveloppe mortelle m’avait aidé à franchir les rangs d’Acolyte et d’Adepte. Elle me permettait de consumer mon âme jusqu’à la réduire à néant sans perdre la raison, tandis que mon corps accélérait sa régénération — et inversement… À elle seule, cette capacité me faisait dépasser les limites de ce qu’un mage pouvait endurer. Depuis quelque temps, je n’avais plus besoin d’y recourir autant qu’avant, car mon corps et mon âme ne cessaient de gagner en puissance. Mais s’il existait une capacité capable de briser le sceau qui emprisonnait mon âme, c’était bien l’Enveloppe mortelle.
J’aurais aimé pouvoir accéder à mes Titres. J’avais obtenu un nouveau Titre mythique et une Compétence légendaire, mais ils m’étaient inaccessibles. Tant pis, je pouvais faire avec ce que j’avais… Le sceau était percé, et je devais trouver comment exploiter cette fenêtre ouverte sur mon âme pour en extraire un autre éclat de Loi.
Dès que j’aurais déchiffré toutes les Lois de la Foudre, je deviendrais un Souverain. J’aurais pu le devenir en ne maîtrisant qu’une seule Loi, celle de l’Immobilité, mais mes ambitions étaient bien plus grandes.
Espérant que ma Perception eldritch m’aiderait dans cette tâche, je plongeai plus profondément en moi-même, reléguant le monde à l’arrière-plan. Mon âme était une vaste étendue, et je devais en explorer les profondeurs par une toute petite fenêtre… Ça risquait de prendre un moment, mais au moins, je savais dans quelle direction chercher. C’était déjà ça.
∞
Le temps s’écoula lentement tandis que je m’enfonçais davantage dans mon âme. J’aurais peut-être dû quitter l’endroit où je venais de massacrer un dieu, mais j’attendais que la bande me retrouve. Et quel meilleur point de repère que le crâne d’un dieu mort ?
J’entendis d’abord des griffes racler la pierre, quelque part sur le rebord de la vallée, puis la respiration saccadée de Drakespawn qui avaient couru longtemps. Une voix qui ne pouvait être que celle de Thurrim retentit ensuite, rauque, joyeuse et bien trop forte pour son petit gabarit. Il voulait savoir lequel de ses ancêtres ils devaient remercier pour une journée pareille.
Quelqu’un lui dit de la fermer. Il lui répondit de l’y obliger. Puis plus personne ne dit un mot : ils étaient arrivés au bord et avaient découvert la vallée. J’imaginais sans peine le spectacle qui s’offrait à eux.
J’aurais pu sonder leurs esprits à cet instant, mais je m’en abstins. La majeure partie de mon attention était concentrée sur mon âme, et il ne me restait qu’un mince filet de perception pour observer ce qui m’entourait.
J’ouvris les yeux et vis la bande alignée sur le rebord, découpée sur les dernières lueurs du soir. Ruggah se trouvait en tête, en selle sur sa monture, Battle. Ogg était à côté de lui. Les trois Ombres, et Coin. Thurrim, debout dans ses étriers, les bras grands ouverts comme s’il comptait embrasser toute la vallée dévastée.
Et derrière eux, sur un Drakespawn, deux silhouettes plus petites partageaient une selle. L’un soutenait l’autre.
Tam et Ines.
Je me rendis compte que je retenais mon souffle et le relâchai lentement. Je n’avais pas été tout à fait certain qu’ils avaient échappé aux conséquences de la bataille. Alors je compris à quel point leur sécurité m’avait libéré d’un poids sur la poitrine.
Pourquoi ressentais-je cela pour des gens que je connaissais depuis si peu de temps ? Je fis un peu d’introspection et trouvai la réponse.
Depuis mon entrée dans la Boucle, je n’avais pas réussi à sauver ceux que je voulais protéger. Mes amis étaient morts plus de fois que je ne voulais m’en souvenir, mes parents, ma sœur…
Oui, c’était une bonne chose que cette fois, j’aie pu arrêter la menace et que ceux qui m’accompagnaient n’aient pas péri.
Je clignai des yeux et baissai le regard, stupéfait de me sentir sur le point de pleurer. Quel idiot, cet Elric. Tu es quand même un foutu tueur de dieux.
Ils m’avaient vu, et la bande se dirigeait vers moi, pressant leurs Drakespawn d’avancer, même si les bêtes ne voulaient pas s’approcher des os d’un dieu. Je ne doutais pas que seule leur intelligence, alliée à leur férocité, leur permettait de venir si près. Toute autre bête aurait pris la fuite.
Alors qu’ils approchaient, Tam glissa soudain de sa monture. Quelqu’un l’appela, mais il n’écouta pas. Il courut vers moi, trébuchant sur le verre, tombant, se relevant les mains entaillées, puis retombant. Ines resta en selle, un bras attaché contre sa poitrine et l’autre tendu vers son frère, mais ses yeux semblaient incapables de se détacher de moi.
Une démangeaison me prit dans la tête : je voulais sonder son âme et lire ses pensées. Mais je réprimai cet instinct. Ce n’étaient pas des ennemis, et il y avait quelque chose de malsain à fouiller le seul endroit qu’une personne pouvait garder pour elle. Ça me dérangeait.
La Perception eldritch se révélerait peut-être l’une de mes Compétences les plus utiles, mais le risque que ce pouvoir me corrompe était élevé.
Le reste de la bande regarda Tam sans le suivre. Je tournai lentement les yeux vers lui.
Il s’arrêta à une douzaine de pas, haletant, le sang coulant de ses deux paumes écorchées par le verre. Il me regarda, puis regarda le crâne derrière moi, les os qui s’étendaient sur plus d’un kilomètre derrière, et revint à moi.
Je sentis l’odeur de son sang. Elle me frappa bas dans la poitrine, près du cœur, et ma bouche s’emplit de salive. Ma main droite s’ouvrit sans que je le lui demande et, le temps d’un battement de cœur, je fus absolument certain que si je regardais ma paume, j’y verrais une goutte argentée et rouge émerger de ma peau. Il me suffirait d’une pensée pour l’envoyer dans le corps de Tam et en recueillir jusqu’à la dernière goutte de sang.
Je ne baissai pas les yeux. Je refermai lentement la main et serrai le poing.
« Vous saignez, dis-je. » Ma voix me parut normale. J’en fus plutôt fier.
Tam regarda ses mains comme s’il avait oublié qu’elles lui appartenaient. « Oh, fit-il. Oui. »
« Bandez-les. On ne sait pas quelle infection on peut attraper dans un endroit pareil. »
Tam me dévisagea, les yeux écarquillés. Je ne crois pas qu’il m’ait entendu. Il s’agenouilla, puis, avec les os d’un dieu derrière moi et le soleil couchant derrière lui, posa ses mains ensanglantées à plat devant lui et inclina la tête. Ses lèvres remuaient.
Je n’entendis pas les mots, et ce n’était pas nécessaire. Je l’avais déjà entendu prier et je connaissais les formes que prennent les prières.
J’allais le réprimander pour sa bêtise quand j’entendis des genoux heurter le sol derrière lui. Je levai les yeux : le reste de la bande s’agenouillait à son tour.