Chapitre 451
Il faisait une chaleur insensée à l’intérieur du dieu, bien plus que la situation ne le justifiait. L’air n’en était pas vraiment : c’était une brume rouge qui s’élevait lentement des parois de sa poitrine, par vagues.
Sauter dans le corps d’un dieu était risqué, mais l’affronter de l’extérieur l’était davantage.
La brume rouge se déposa sur ma peau, qui se mit à fumer. Je baissai les yeux vers mes bras et regardai leur couche extérieure grisonner et ramollir au contact de la brume, puis se détacher. En dessous, la Loi de la Chair faisait déjà pousser une nouvelle peau pour remplacer celle qui avait disparu : pendant un moment, je restai là, à me faire dévorer et reconstruire en même temps.
Sans la résistance de l’Adamantium, j’aurais fondu en une flaque gluante en une seconde. Acide et putréfaction, pensai-je. J’avais vu ce sang vitrifier le fond de la vallée, et maintenant, je nageais pratiquement dedans.
Le cœur se dressait devant moi. Il avait la taille d’un temple, rouge sombre et parcouru de veines noires. Une lueur l’illuminait de l’intérieur, s’allumant et s’éteignant au rythme de chaque battement.
D’immenses vaisseaux, épais comme de vieux chênes, en partaient dans toutes les directions avant de disparaître dans les parois de la poitrine. À chaque battement, toute la cavité palpitait avec eux. La première fois, je fus projeté contre les côtes avec une telle force que j’en entendis une se fendre, et je fus incapable de dire si c’était celle du dieu ou la mienne.
Ce putain de cœur était une arme, et je ne saurais dire si c’était délibéré ou simplement l’effet naturel d’un organe qui pompait le sang dans un corps d’un sacré kilomètre de long.
Je me remis sur pied, le dos appuyé contre l’os, et attendis le battement suivant. Il me frappa comme un bélier, mais je tins bon. Je voyais déjà les énormes morceaux que j’avais arrachés au dieu se reconstituer lentement. Si je ne voulais pas finir enseveli dans le serpent, il me fallait avancer.
Le serpent me sentait en lui. Évidemment. Tout son corps se convulsa autour de moi, ses anneaux s’écrasant contre le sol, tandis que les chaînes hurlaient sous la tension. Les côtes entre lesquelles je me tenais tremblèrent, et je crus un instant qu’elles allaient se refermer et me réduire en bouillie. Mais j’écrivis « Tiens bon » dans les airs, et la Loi du Tranchant traça une ligne que les os ne pouvaient franchir. Ils forcèrent, mais ne se refermèrent pas.
Je savais que je ne pourrais pas tenir éternellement. Il n’y avait rien d’autre que du sang dans le serpent, et mon Anima ne pouvait m’emmener que jusqu’à un certain point.
« Tuer un dieu… Qu’est-ce que ça peut avoir de compliqué ? »
∞
J’écrivis Trancher sur le plus gros des vaisseaux, celui qui remontait vers le cou, et le battement du cœur se dérégla.
La ligne dorée le traversa et le vaisseau s’ouvrit. Il en jaillit une colonne compacte de sang, large comme une rue, qui me frappa sur le flanc gauche avant que je puisse bouger. Je perdis aussitôt la peau de ce côté, puis la majeure partie de mes muscles au battement suivant. En baissant les yeux, je vis mes propres côtes à travers ce qu’il en restait, argentées et luisantes, tandis que la Loi de la Chair hurlait et me reconstruisait, avant que l’acide ne dévore à nouveau mes tissus.
Je crois que je hurlai. Je sais que je jurai beaucoup, et je ne répéterai pas mes paroles : vous êtes peut-être en train de manger. Le sang d’un dieu, surtout aussi près de son cœur, était incroyablement corrosif. Je me demandai combien de temps mon corps pourrait tenir avant de s’effondrer.
[Titan d’Adamantium : 155 → 157 (Souverain)]
Je devais être le seul mage au monde assez dingue pour sauter dans le corps d’un dieu, et cette compétence semblait justement récompenser ce genre de folie.
La progression de mon Titan d’Adamantium déversa en moi une nouvelle vague de vitalité, mais je ne grandis pas. C’était comme si chaque parcelle de croissance et de puissance que je gagnais servait à me maintenir en vie.
Je n’allais peut-être pas mourir tout de suite… Puis je vis le vaisseau que je venais de trancher en deux se mettre en mouvement.
Ses deux extrémités se rejoignirent de part et d’autre de la coupure, puis se touchèrent. Les bords fondirent ensemble comme de la cire et se refermèrent, interrompant le flot de sang. Le cœur retrouva un rythme régulier.
Je savais que le dieu pouvait guérir, mais c’était presque trop rapide, comme si le serpent avait un moyen d’accélérer sa régénération… et ça ne m’arrangeait pas.
Pourtant, trancher ce vaisseau m’avait donné la fenêtre qu’il me fallait pour m’approcher du cœur, en m’arc-boutant contre les vagues de puissance incessantes qui en émanaient.
J’enfonçai la plume dans la paroi du cœur, perçant son muscle divin, et traçai Diviser.
J’avais investi dans cette inscription la même puissance que celle qui m’avait permis de trancher un morceau de chair de la taille d’une petite ville. Pourtant, la ligne apparue à la pointe de ma plume ne pénétra que de la profondeur de ma main, pas davantage.
Le muscle du cœur était plus dense que tout ce que j’avais tranché cette nuit-là. Il résistait à la Loi contenue dans la plume, qui ployait sous l’effort, mais je ne trouvais aucun moyen d’aller plus profond. La coupure superficielle se refermait presque aussitôt derrière la plume, comme un sillon tracé dans l’eau.
Aussi près du cœur, je sentais sous le muscle une pression si immense et si ancienne qu’elle me faisait mal aux dents. C’était comme si tout ce qui faisait de Raktanāgeya un dieu résidait dans ce cœur.
Il y avait tant de puissance en lui que je ne savais pas si je pourrais détruire ce dieu, même en ayant accès à toute mon Anima.
∞
Le dieu luttait contre ses liens depuis un moment et ne tarderait pas à s’en libérer. Mais le fait que j’aie réussi à entailler son cœur avait dû le menacer, car Raktanāgeya réclama sa lame dans un hurlement.
Au-dessus de moi, à travers l’ouverture que j’avais créée, j’entendis la pierre se déchirer. Je connaissais ce bruit. C’était le canyon que l’Arme natale avait creusé lorsque je l’avais détournée, et la lame en sortait, car elle répondait à l’appel de son dieu.
La lame déchira l’air dans un hurlement et s’enfonça dans le corps du serpent. Elle traversa sa poitrine à deux cents pieds de l’endroit où je me tenais, mais vu sa taille, autant dire qu’elle m’avait transpercé la poitrine.
Je parvins à tracer une ligne juste à temps, retenant le tranchant avant qu’il ne me coupe en deux. L’espace hurla autour du point d’impact, et la lame s’immobilisa, sa pointe si près de mon visage que je pus voir mon reflet bouger dans le sang qui la composait et s’écoulait en elle.
Alors, la blessure que la lame venait d’infliger à son propre maître se mit à saigner, et tout le sang fut aspiré par l’arme. Le serpent hurla de douleur et de rage tandis que la lame s’illuminait et poussait contre moi. La ligne qui la retenait commença à ployer.