Chapitre 450
La lame de sang s’abattit sur moi comme si le ciel s’effondrait, en hurlant dans l’air, les mâchoires du serpent refermées sur la garde. Je ne levai pas la plume pour la parer. J’avais déjà affronté cette arme à l’épée, ce soir, et je me souvenais encore de la sensation que cela faisait d’être coupé en deux.
À la place, je posai la pointe sur le vide devant moi et traçai une seule ligne. Je mêlai ce dont je me souvenais de l’Espace — le sceau sur mon âme m’empêchait d’y toucher — aux règles de Tranchant que j’avais établies en créant cette plume.
C’était le trait le plus simple qui soit, la première chose que chaque Initié gravait sur une ardoise quand les instructeurs voulaient vérifier si sa main tremblait. Il luisait d’un éclat blanc et flottait entre le dieu et moi. Il ne faisait pas plus d’un avant-bras, et la lame de sang le frappa avant de s’immobiliser.
Toute la vallée tressaillit. Une onde de choc jaillit de l’impact et rasa les derniers vestiges de la forêt sur plusieurs kilomètres. L’arme de six cents mètres racla ma petite ligne dans un bruit pareil à celui d’une montagne traînée sur du verre, et la ligne se courba comme une corde d’arc tendue jusqu’à l’oreille. Pendant ce temps, la Loi du Tranchant vibrait dans mes doigts et m’affirmait de sa voix plate et sûre que cette ligne séparait la lame de moi, et que cette Loi ne céderait pas.
Bien sûr, la ligne ne tenait que tant que je pouvais l’alimenter, et j’y arrivais presque. Je n’avais pas accès aux océans d’Anima en moi, mais la petite fissure dans le sceau pouvait en laisser passer un débit régulier, ce qui suffisait à maintenir la ligne pendant le choc.
C’était mince, un fil face à l’océan que je sentais peser derrière, mais c’était le mien. Après avoir gravé des Inscriptions dans la Foudre brute de mes canaux, chacune se consumant dès que le dieu y appuyait de tout son poids, un fil me semblait aussi large qu’une rivière.
Les Inscriptions n’étaient pas censées fonctionner avec l’essence arrachée à l’air. Tous les Graveurs le savaient, et pourtant j’avais continué, faute d’autre solution.
Mais maintenant, j’en avais une autre.
L’unique œil valide du serpent s’écarquilla, et ses mâchoires se resserrèrent sur la garde jusqu’à ce que j’entende un croc se fendre. Il poussa, mais la ligne tint. Alors je traçai un second trait sous le premier, en biais. La lame de sang dérapa dessus, passa à côté de mon épaule et s’enfonça dans la terre. Un nouveau canyon s’ouvrit à ma gauche, jusqu’à l’horizon.
Je laissai échapper un souffle que je retenais apparemment depuis ma mort.
« Oh, dis-je. Oh, j’aime ça. »
∞
Le dieu arrachait son épée du sol. J’injectai le fil d’Anima dans la plume et écrivis : Lier.
Cette fois, les chaînes qui jaillirent du socle rocheux étaient blanches et denses, et résonnaient comme du fer qu’on frappait. Je n’étais plus limité à la maîtrise de la Foudre : je pouvais puiser dans la force de la terre elle-même. Les chaînes s’enroulèrent trois fois autour des anneaux inférieurs du serpent et le plaquèrent contre le sol avec une telle violence que le fond de la vallée se fendit sous lui. Raktanāgeya se débattit, mais les chaînes n’en eurent cure.
Il hurla. Je le laissai faire. La bande de guerre était désormais assez loin pour que je n’aie plus besoin d’effacer sa voix du monde et, franchement, après qu’on s’était moqué de moi devant mon propre cadavre, son cri ne me dérangeait pas.
En repensant à ma mort et à toutes les autres que j’avais subies, je tuai le dernier reste d’inhibition qui me retenait encore dans ma façon de combattre. La prochaine Inscription que je gravis dans le monde fut… Trancher.
Le mot brûla d’un éclat doré, porteur de la Loi du Tranchant, puis s’envola de la pointe de ma plume. Il frappa le torse du serpent… et un putain de canyon s’ouvrit. Sa chair, ses écailles et ses tendons divins se détachèrent d’un seul arrachement humide. Le bruit fut atroce : un morceau de chair gros comme une petite ville tomba de son corps et s’écrasa dans la vallée, encore parcouru de soubresauts.
Ça… n’avait pas dû faire du bien.
Le serpent hurla. Son sang était corrosif et putride ; là où il tombait, la terre fondait et se transformait en verre.
L’odeur du sang et le cri d’un dieu réveillèrent quelque chose de primal au fond de mon âme. La prochaine Inscription qui jaillit de ma plume fut… Diviser.
Un autre morceau du serpent tomba, et la douleur faillit le rendre fou. Sans se retenir, Raktanāgeya arracha ses anneaux à mes chaînes, y laissant une bonne partie de lui-même, puis frappa plus vite que la pensée. Mais j’écrivis : Arrêt.
La Loi du Tranchant traça une ligne dans l’air, et la queue la percuta. Le coup était si puissant que l’espace hurla au moment où je stoppai l’élan du dieu. Le bout de sa queue se détacha et fonça vers moi comme une comète de chair.
Porté par ma Foudre et une Inscription de Vitesse, j’apparus au-dessus de la queue. Ma plume la longea tandis qu’elle passait en trombe, et je l’ouvris comme un poisson. La queue se sépara en deux longs rubans de chair et d’os. Je chevauchai l’un d’eux jusqu’au sol, en riant comme un dément.
Je pris appui sur la queue en chute libre, bondis et écrivis Lier des dizaines de fois dans les airs. Des chaînes de terre et de fer jaillirent du sol sur des kilomètres et plaquèrent le dieu hurlant contre la terre. J’atterris sur son corps.
Je me penchai et posai une paume gigantesque sur ses écailles. Je sentis la puissance d’un dieu.
J’avais vécu assez longtemps au sein de la Loi de la Chair pour savoir reconnaître de la chair quand j’en voyais.
En regardant le dieu immobilisé sous mes chaînes, je distinguai toutes ses jointures : les points où ses muscles s’attachaient aux os, ceux où ses écailles poussaient sur sa peau. En regardant plus profondément, je vis comment les grands tendons le long de sa colonne s’ancrèrent à chacune de ses côtes. Tout tenait ensemble grâce au même accord tenace que celui qui maintenait mon propre corps en place. Et je tenais une plume dont la nature même était de tracer la ligne qui sépare.
« Même un dieu n’est que chair et os. »
Je posai la pointe sur les écailles, juste derrière son crâne, puis traçai une longue ligne sur toute la longueur de son corps, en avançant à ses côtés, avec patience et régularité, comme un greffier tirant un trait dans la marge d’un registre.
La chair se sépara le long de la ligne, et une énorme plaque de viande, longue comme un village, glissa le long des côtes. Les écailles tressaillaient encore tandis qu’elle roulait hors du corps du dieu et tombait dans la vallée. Son impact évoqua un glissement de terrain. L’odeur me parvint une seconde plus tard, chaude, cuivrée, si épaisse que je la goûtais jusque dans mes dents.
Là où elle avait été, les côtes étaient à nu, blanches et luisantes, chacune aussi épaisse qu’une tour de guet. Derrière elles, je voyais le cœur d’un dieu.
Le serpent se tordit contre ses chaînes, tentant de m’écraser. Mais j’écrivis Ouvrir, et la cage thoracique entourant son cœur gigantesque s’écarta. Je pénétrai à l’intérieur.