Chapitre 449
Cela ne faisait pas longtemps que j’avais commencé à effleurer les pouvoirs des Lois, mais je savais qu’elles ne pliaient ni ne faisaient de compromis, même si je le souhaitais de toutes mes forces. Une Loi était une vérité absolue et immuable. La Loi du Tranchant était la vérité selon laquelle les arêtes coupaient ; c’était sa nature, et elle le serait toujours.
Et heureusement, je n’essayais pas de changer la Loi. Je tentais de changer la forme de son réceptacle.
La lame n’était pas la Loi, mais un réceptacle. La Loi du Tranchant vivait en elle, mais le métal, lui, n’était que du métal. Or, d’après tout ce que je savais du métal, on pouvait le façonner. Cela voulait dire que cette épée pouvait changer.
Je devais simplement cesser de lutter contre la Loi et apprendre à travailler avec elle… mais comment m’y prendre ?
∞
Je sentais le vent balayer ma peau et l’odeur accablante du sang emplir l’air, mais, sous tout cela, flottait le parfum de la Foudre et de la puissance des cieux eux-mêmes, qui enveloppaient toute chose… même en moi.
Je m’enfonçai plus profondément dans ma conscience. Au loin, le serpent hurlait, empli de rage et d’incertitude ; il m’avait vu mourir et avait ri devant mon cadavre. J’entendis la lame de sang fendre une autre montagne, mais je ne bougeai pas… je ne pouvais pas bouger ; j’étais déjà trop profondément enfoui dans mon propre esprit.
Je tendis la main vers la Loi du Tranchant pour la comprendre, puisque j’étais nul pour la maîtriser. Peut-être n’avais-je pas besoin de contrôler ce pouvoir avant d’avoir compris ce qu’il était.
Qu’es-tu ?
Je suis l’arête qui tranche.
Quoi d’autre ?
Je suis la ligne qui sépare.
Quoi d’autre ?
Je suis la vérité qui distingue.
Cette dernière phrase me frappa comme une brique en pleine figure, et j’ouvris les yeux.
La Loi du Tranchant parlait de séparation. Tracer des lignes à travers toute chose et prendre un tout pour le rendre distinct… Et qu’était-ce qu’une Inscription, sinon une ligne tracée dans l’air ? Une séparation entre ce qui était et ce qui pouvait être ?
La lame ne me résistait pas parce que je voulais en faire une plume. Elle me résistait parce que je ne lui avais pas posé la bonne question.
Voilà la vérité que je tirai de cette Loi, et je me l’appropriai.
Sais-tu tracer des lignes ?
La résistance faiblit ; c’était comme si cette Loi n’avait jamais envisagé qu’on puisse l’utiliser ainsi, alors même qu’elle croyait que sa fonction ultime ne pouvait s’exprimer qu’à travers des lames.
Sais-tu séparer le possible de l’impossible ?
La résistance se fissura tandis que je m’enfonçais au cœur de sa raison d’être, lui montrant une voie qu’une lame ne pouvait pas forcément emprunter.
Sais-tu écrire les lois de la réalité pour les faire exister ?
Ce fut mon dernier argument, et la résistance vola en éclats. Ce métal avait cru ne pouvoir exprimer sa raison d’être que sous la forme d’une lame, mais je lui avais promis de lui montrer une nouvelle voie.
La lame commença à changer.
À cet instant, ma Perception occulte vibra, et ma vision se porta vers la salle où j’avais guéri quelque temps, et vers un homme de pierre assis près d’un feu. Il regarda dans ma direction et laissa échapper un léger soupir de surprise avant que la vision ne s’évanouisse.
∞
Mon regard se posa sur la lame en pleine transformation. Je voyais au-delà des changements physiques, jusqu’à la métamorphose fondamentale qui s’opérait en elle. Je sentis la Loi du Tranchant se déplacer dans le métal ; sa nature ne changeait pas, mais sa compréhension s’élargissait. L’arête qui tranchait devint la ligne qui séparait… La ligne qui séparait devint la marque qui déclarait.
La lame grandit. Elle s’allongea dans ma main, le métal coulant comme de l’eau tandis qu’il se remodelait selon ma volonté. La poignée devint un manche, long et lisse. La lame se transforma en plume, effilée et précise. La garde devint une virole qui maintenait la pointe en place.
C’était une plume.
Enfin, dans ma forme actuelle, c’était une plume de la taille d’un chêne, qui brillait de la lumière de la Loi du Tranchant et vibrait d’une puissance faisant trembler l’air lui-même.
Je la contemplai, puis éclatai de rire.
Vous ai-je déjà dit à quel point j’aimais la Magie ?
∞
Mon rire n’avait rien de tout à fait sain. Je le savais. Mais je combattais un dieu et je venais de mourir quelques instants plus tôt ; je crois que j’avais bien le droit de perdre un peu la tête. Sans même parler du fait qu’au milieu de tout ça, je venais de faire quelque chose qui aurait dû être impossible. J’avais convaincu une Loi de changer de forme et transformé une arme en quelque chose de plus.
Et comme si le monde approuvait l’importance de ce que je venais d’accomplir, le Fragment de Loi non accordée, celui que j’avais obtenu quand le Titan d’adamantium avait atteint le niveau 150, se mit à vibrer dans mon âme.
Il était resté là tout ce temps. Je n’avais jamais eu le temps de réfléchir à ce que je pourrais en faire, et maintenant, on aurait dit que sa raison d’être venait de se révéler.
Le Fragment, attiré par ma compréhension de cette Loi, fusionna avec mon Inscription.
Je sentis la fusion s’accomplir et frissonnai de surprise. C’était comme une clé tournant dans une serrure. La Loi du Tranchant, le Fragment de Loi non accordée et ma maîtrise de l’Inscription s’unirent en un instant. Quelque chose se brisa — ou plutôt, s’ouvrit — et le sceau sur mon âme se fendit.
Je haletai, tandis qu’une puissance m’inondait, une puissance qui m’avait été refusée si longtemps qu’elle me faisait presque pleurer… C’était l’Anima. Mon Anima. La puissance de mon âme cristallisée, la force que le sceau avait enfermée.
Ce n’était pas toute ma puissance. Le sceau était toujours là et en retenait encore la majeure partie. Mais une brèche s’était ouverte, une fissure, et, à travers elle, je pouvais sentir l’océan immense de ma véritable force.
[Inscription : 99 → 119 → 120 (Arcaniste → Souverain)]
[L’Inscription a atteint le seuil. Évolution disponible.]
[Inscription : Graveur maître → Grand graveur]
∞
Le monde se figea, mon esprit se vida et, l’espace d’un instant, j’eus l’impression qu’un million de personnes criaient dans mes oreilles, déversant dans mon esprit un savoir que je ne pouvais pas connaître.
[Perception occulte : 39 → 44 (Acolyte)]
Si j’avais pu, j’aurais hurlé, mais j’étais immobilisé tandis que le noyau de mon âme recevait un savoir qui me prendrait des milliers d’années à assimiler. Une partie de mon esprit, là où se trouvait ce trou — la Perception occulte, la compétence née du vide —, savait que je percevais une partie du fonctionnement du Système.
Puis tout s’arrêta et, à cet instant, je compris que je maîtrisais désormais les Inscriptions. Pas seulement les symboles et les règles, mais aussi la langue. C’était la langue même de la réalité, le code dans lequel l’univers avait été écrit. Chaque Inscription que j’avais apprise, chaque symbole que j’avais gravé, n’était qu’un mot dans une langue qui existait depuis avant les dieux, et peut-être même avant Terra.
Et maintenant, je pouvais la parler avec bien plus d’aisance que je n’en avais le droit.
La plume née de l’épée vibrait de puissance dans ma main, et je la levai pour faire face à la lame qui s’abattait sur moi.
« Recommençons », dis-je.