Chapitre 444
Je fixai la main dans ma prise, surtout parce qu’elle bougeait encore. Ses doigts tressaillaient, ses serres se crispaient, et le sang noir qui coulait du poignet tranché sifflait et fumait au contact de la pierre. La main du dieu était vivante, même séparée de son corps, et elle tentait de se libérer en me labourant la peau.
« Beurk… c’est dégoûtant. »
Je resserrai ma prise, déversai la Foudre depuis ma paume et broyai la chose. Puis je la laissai tomber au sol et levai les yeux.
La caverne était plongée dans le chaos. Une partie du plafond s’était effondrée sous le choc, et d’énormes blocs de pierre continuaient de pleuvoir. Les soldats qui avaient survécu à la bande de guerre et aux ondes de choc de notre combat hurlaient, mais leurs voix s’éteignaient : aucun mortel ne pouvait survivre ici.
Je tressaillis en entendant un cri particulièrement déchirant, puis baissai les yeux vers le cristal qui clignotait dans ma main. On aurait dit qu’il buvait l’âme des morts. Mais qu’est-ce que c’était que ce truc ?
Et quelque part au-dessus, au fond du gouffre où ma Foudre avait enseveli le dieu, celui-ci se dégageait. Je l’entendais, même d’ici. Le son aurait été terrifiant, si j’avais encore été capable d’éprouver ce genre de peur.
J’entendais son souffle siffler entre ses crocs, ainsi qu’un grondement sourd qui semblait provenir d’une créature bien plus imposante.
Soudain, un cri de douleur retentit au plafond. Je vis quelque chose tomber du trou et, en y regardant de plus près, reconnus le corps du dieu qui chutait au milieu des décombres.
Il tournoya dans les airs, laissant derrière lui une traînée de fumée et de sang, puis s’écrasa sur un amas de pierres brisées et de cadavres déchiquetés. Un nuage de poussière s’éleva et, pendant un long moment, seul le silence régna.
Je me remis debout. La blessure dans ma poitrine s’était refermée, mais son souvenir persistait, une douleur sourde qui pulsait à chaque battement de cœur. Ma lame se trouvait à quelques pas. Je l’attirai dans ma paume tandis que je m’approchais du dieu à terre.
Impossible qu’il soit mort simplement parce qu’il avait perdu un membre. Mais ce cri, à la fin… c’était suspect. L’avais-je brisé par accident ? Ce serait… décevant.
La caverne n’était plus qu’un champ de ruines. La déflagration de ma Foudre avait creusé une tranchée à travers le champ de bataille, dispersant les cadavres comme des feuilles. Le plafond s’était effondré par endroits, et d’énormes blocs de pierre avaient écrasé tout ce qui se trouvait dessous.
Le dieu gisait au milieu de ce désastre. Il me tournait le dos, mais je voyais son corps brisé, ses écailles fendues, ses membres tordus selon des angles impossibles. Son dos n’était qu’une plaie béante, déchirée par la puissance de ma Foudre, et j’apercevais ses os en dessous, calcinés et fumants.
Il n’émettait aucun son, pas même un battement de cœur. Je fronçai les sourcils en arrivant à sa hauteur. Je posai un genou à terre et le retournai… mais son corps était vide.
Sa chair avait été déchirée de l’intérieur, comme si quelque chose en avait jailli. Ses côtes s’écartaient telles les pétales d’une fleur, et la cavité où auraient dû se trouver ses organes était remplie d’une matière fibreuse étrange, luisante dans la lumière verte.
On aurait dit un cocon, une enveloppe dont on se serait débarrassé.
Je la fixai, l’esprit en ébullition. Quelque chose d’autre l’avait porté comme un vêtement.
« Mais qu’est-ce que… »
Les mots moururent dans ma gorge lorsqu’une ombre s’abattit sur moi. Un vent froid, chargé d’une odeur de sang, fit flotter mes longs cheveux blancs comme des flocons.
∞
Je me retournai lentement et vis une tête de serpent, grosse comme une colline, s’élever au milieu des ruines de la caverne. Ses écailles avaient la couleur du sang séché, et ses yeux brûlaient d’un feu jaune qui n’en était pas un.
Son corps continuait de monter dans les ténèbres au-dessus de moi. Je ne voyais pas où il s’arrêtait. Il n’en finissait pas de s’élever, disparaissant dans le plafond qu’il avait fracassé en émergeant.
Les yeux du serpent se posèrent sur moi.
« Oh… » soufflai-je.
Sa gueule s’ouvrit. Elle était assez grande pour avaler une tour. Ses dents avaient la taille d’arbres, et sa voix, qui en jaillit, fit gronder toute cette caverne éventrée. J’étais certain qu’on l’entendait à des kilomètres à la ronde.
« Je suis Raktanāgeya, déclara-t-il. Dieu du Sang de la tribu des Nagas. »
Ses mots pesèrent sur moi, lourds comme des montagnes.
« Et je vais te dévorer. »
∞
Le serpent rugit. Son cri fut un mur de force qui me frappa comme un coup physique. L’air lui-même se transforma en sang, épais, rouge et brûlant, et s’abattit sur moi avec la force de l’océan… Je sentis presque la puissance des Lois dans ce qui venait de me frapper.
Je fus projeté en arrière. Le cristal glissa de ma prise ; je tentai désespérément de le rattraper, mais je ne parvins pas à le retenir. Il tournoya au loin et disparut dans la distance.
La vague de sang m’emporta à travers le champ de bataille. Des dizaines de milliers de cadavres furent balayés par le flot, et je fus entraîné avec eux, ballotté, retourné, noyé dans le rouge.
Je heurtai quelque chose. Un pilier, un mur, ce maudit autel… Je n’en savais rien. Tout ce que je savais, c’est que le monde était devenu un brouillard de douleur et de sang, et que je continuais d’avancer, emporté par le souffle du dieu.
Je hurlai de douleur et de rage tandis que la vague de sang m’emportait sur des kilomètres. J’avais marché des heures dans cette caverne ; à présent, je la traversais en volant, porté par un flot de sang qui ne ralentissait pas… En fait, il semblait même grossir.
Le sang était une crue. Il envahissait la caverne, montait toujours plus haut, tandis que je me noyais dessous, brûlé par le sang.
Ce n’était même pas du sang. La puissance de la Loi qui y résonnait faisait écho à la volonté du serpent, et c’était elle qui pesait sur moi, cherchant à m’écraser.
J’essayai de crier, mais le sang m’emplit la bouche. J’essayai de bouger, mais le courant était trop fort. J’étais une feuille prise dans un ouragan.
Tout ce que je savais, c’est que j’étais emporté à une vitesse impossible. Puis le mur me percuta.
« Crac… Boum ! »
Je m’écrasai contre une surface solide : la paroi de la caverne que ni la bande de guerre ni moi n’avions réussi à atteindre après des heures de marche. Le sang se précipita devant moi, continua sa course et inonda le reste de la caverne, mais je restai plaqué contre le mur, haletant, suffoquant et couvert d’une centaine de plaies.
Le corps du serpent arriva à son tour. Il emplit l’espace devant moi. Sa tête se trouvait à des centaines de pieds derrière, me suivant tandis que le flot m’emportait, et son corps s’étirait à l’infini, mur irréel d’écailles et de muscles qui semblait ne jamais devoir finir.
Alors… voilà donc la véritable splendeur d’un dieu… Raktanāgeya. Dieu du Sang de la tribu des Nagas.
Je compris, à présent : la créature que j’avais combattue n’était que la coquille qu’il utilisait pour se déplacer. Voici son véritable corps.
Le sang se retira, me laissant dans une flaque rouge. Je glissai le long du mur et m’effondrai au sol, haletant de douleur : presque toute ma peau avait été arrachée.
Puis mon Écran de statut vibra.
Titan d’adamantium : 149 → 150 (Souverain)
[+1 fragment de Loi sans affinité]