Chapitre 440
« Je n’en sais pas grand-chose, admit-il. Je suis un soldat, pas un érudit. Tout ce que je sais, je le tiens des histoires racontées autour des feux de camp et des avertissements transmis dans les rangs. »
« Dis-moi ce que tu sais. »
Il réajusta sa prise sur sa vouge ; la lumière dorée de l’arme se refléta dans son œil. « Les fils des Naga annoncent toujours des ennuis. Tous les soldats le savent. Des cultes les vénèrent, des cultes obscurs qui pratiquent des sacrifices sanglants. Chaque fils est lié à la mort d’une manière ou d’une autre, mais leurs aspects diffèrent. Certains sont des dieux du meurtre. D’autres, des dieux de la maladie. D’autres encore, des dieux de la lente déchéance qui ronge un homme de l’intérieur. Un endroit comme celui-ci… nourrirait ce dieu. »
Je haussai un sourcil, mais ne l’interrompis pas.
Il marqua une pause et jeta un regard vers le champ de corps qui s’étendait dans les ténèbres. « Les vieux vétérans disaient que si tu apercevais un fils des Naga, tu étais déjà mort. Tu ne le savais juste pas encore. Ça ne m’étonne pas qu’un endroit comme celui-ci ait un lien avec eux. »
« Et leurs faiblesses ? Y en a-t-il une connue pour un dieu comme celui-ci ? »
Ruggah secoua la tête. « Je n’en connais aucune. Je te l’ai dit, on ne peut pas les tuer par des moyens mortels. C’est tout ce que je sais. Mais… » Il baissa les yeux vers l’arme qu’il tenait, et je fronçai les sourcils… Pourquoi les soldats veulent-ils toujours courir à leur perte, même quand ils savent que ça ne changera peut-être rien ?
Je ne pouvais pas laisser faire. Cette bande de guerre avait à peine eu le temps de se dégourdir les jambes, et les laisser mourir maintenant ne figurait pas au programme.
« Voilà le plan, dis-je. Nous retournons sur nos pas et traversons le champ de corps jusqu’au tunnel. Nous pouvons attendre qu’ils partent pour sortir, ou patienter jusqu’à ce qu’une ouverture se présente, quand le tunnel sera libre. »
« Je pense qu’on devrait attendre qu’ils s’en aillent, dit Ruggah. Nous avons assez de nourriture et d’eau pour tenir des semaines. »
C’aurait pu être une excellente idée, car éviter un combat était toujours préférable. Mais avec un dieu mineur dans cette caverne, le risque d’être découverts ne ferait qu’augmenter à mesure que nous nous attarderions.
« Non, nous ne pouvons pas rester longtemps ici. Quelques heures tout au plus, puis nous nous frayerons un chemin dans le tunnel. »
Ruggah hocha lentement la tête, puis fronça les sourcils. « Et le dieu mineur ? Si nous forçons le passage dans les tunnels, il ne manquera pas de nous repérer. »
Je me grattai la tête. « Je détournerai son attention. »
Je vis une onde de réaction parcourir la bande de guerre. Ils étaient choqués et incrédules, mais je ne m’étais pas attendu à de la colère.
Ruggah laissa échapper un grondement sourd, posa la main à plat sur ma poitrine et me repoussa d’un pas. Il approcha son visage du mien, sans jamais élever la voix au-dessus d’un murmure.
« Non. »
« Ruggah… »
« Tu ne peux pas faire ça. » Il montra les dents. « J’ai envoyé neuf cents hommes faire ça pour moi. Neuf cents… Chacun d’eux croyait être malin et courageux, mais je les ai tous enterrés, et j’en ai assez d’être celui qu’on ramène sur un brancard. »
Je marquai une pause, puis repoussai lentement sa main. « Ce n’est pas pareil. »
« C’est exactement pareil. »
« Non, dis-je, parce qu’aucun de ces neuf cents hommes n’aurait pu y survivre… mais moi, si. »
En disant cela, je laissai une partie de la radiance qui vivait sous ma peau remonter à la surface. Ruggah tituba en arrière, les autres tirèrent leurs armes, et leurs regards changèrent.
Je laissai la radiance affleurer sur ma peau, puis la rappelai en moi. Ma Résonance de la Foudre avait atteint le rang de Souverain ; malgré l’impossibilité de lancer des sorts à cause du sceau apposé sur mon âme, je maîtrisais la foudre comme je respirais. Mais je n’avais jamais besoin de montrer cet aspect de moi.
« Vous m’observez depuis un moment, et vous ne m’avez posé aucune question directe sur ce que je suis. Je vous en ai été reconnaissant. Alors, je vais vous en dire au moins autant. »
Je tendis la main droite. La foudre qui parcourait mes canaux la fit luire d’un éclat bleu. Je n’avais pas besoin de déchaîner ce pouvoir pour que tous comprennent que je pouvais les réduire en cendres.
« Je ne cherche pas à jouer les nobles, Ruggah. Je fais ce qui est le plus efficace. J’ai connu des situations bien pires, et vous ne me laisserez pas derrière, dis-je. Je vous suivrai. Mais quelqu’un doit attirer son attention pendant que les autres se faufilent. »
« Tu ne peux pas combattre un dieu, dit Thurrim. Même avec toute ta puissance, même avec ce que tu es, tu ne peux pas combattre un dieu. »
« Je ne vais pas le combattre, dis-je. Je vais le distraire. Ce n’est pas pareil. »
Ruggah s’approcha, baissant la voix jusqu’à ce que je sois le seul à l’entendre. « Tu nous demandes de fuir pendant que tu restes derrière. Tu nous demandes de t’abandonner. »
« Je vous demande de me faire confiance, répondis-je. J’ai survécu à pire. Je survivrai aussi à ça. »
« Comment peux-tu en être sûr ? »
Je soutins son regard. « Parce que je dois l’être. »
∞
Je suis certain que, s’ils en avaient eu l’occasion, les membres de la bande de guerre auraient insisté pour rester avec moi. Mais Ruggah avait une autorité incontestable sur eux, et ils se plièrent à sa volonté.
Il les rassembla au milieu des morts et les convainquit de suivre mon plan. J’étais un peu stupéfait de voir à quel point ils s’opposaient farouchement à l’idée de me laisser derrière, même après que je leur eus montré un aperçu de mes pouvoirs.
Thurrim jura longuement, et trois personnes lui intimèrent de se taire en même temps. Ogg ne dit pas un mot et me fixa un long moment. Tam avait l’air presque déçu, ce qui m’apprit quelque chose que je n’aurais pas aimé savoir. Ines prit son frère par le bras.
Coin tourna sa capuche vers moi et dit d’une voix douce et lointaine, très distinctement : « Tu vas aimer ça. »
J’inclinai la tête, mais ne lui répondis pas. Peut-être qu’une part de moi avait hâte de livrer ce combat, d’avoir l’occasion de me mesurer aux dieux de l’ère ancienne. D’accord, c’était un mensonge : une grande partie de moi avait hâte d’y être. Mais ça ne voulait pas dire que j’avais oublié ce que j’étais venu faire.
Je les pressai une dernière fois : « Allez vers le tunnel et attendez mon signal. Quand le moment viendra, frayez-vous un chemin à travers tout ce qui se trouvera devant vous. »
Ruggah me fixa un long moment. Puis il hocha une fois la tête et se détourna.
« Bande de guerre, appela-t-il. En avant. »
∞
Nous repartîmes.
Le trajet fut long, car nous reprîmes le chemin de l’aller, plus lentement cette fois, en restant accroupis entre les rangées. Les Drakespawn avançaient à pas de loup, tandis que les Ombres avaient complètement disparu. L’autel resta à sa place, à une portée de pierre devant nous tout au long du trajet ; à ce stade, j’avais cessé de trouver cela étrange.
Quand nous fûmes assez près pour que j’entende de nouveau les hommes travailler en empilant les corps, Ruggah posa la main sur mon épaule et la laissa là un instant.
« Elric. »
« Oui. »
« Quand nous aurons quitté ce tunnel, si tu n’es pas sorti de ce trou dans les trois heures, la bande de guerre fera demi-tour. »
Je savais que je ne pourrais pas le faire changer d’avis. Je hochai donc la tête et les regardai s’éloigner devant moi.