Chapitre 436
Je vis l’instant précis où les charognards commencèrent à flancher. Le spectacle était à la fois fascinant et profondément dérangeant.
J’avais tué beaucoup de gens, mais ma Magie était puissante et, la plupart du temps, tout allait si vite que mes victimes ne se rendaient même pas compte qu’elles mouraient. Je trouvais important de ne pas laisser quelqu’un souffrir avant de mourir ; cela me semblait tout simplement absurde.
Bien sûr, certains méritaient de souffrir avant d’être éliminés, mais je soutenais que la plupart des gens n’avaient pas besoin de mourir dans d’atroces souffrances. Pourtant, une fois encore, la réalité me montrait autre chose que ce que j’avais cru jusque-là.
J’étais trop puissant, et je pouvais donc me montrer clément… Grâce à la boucle, j’avais acquis un avantage qu’aucun mage n’aurait jamais pu espérer obtenir, un avantage qui écrasait toute opposition de mon niveau.
Ce n’était pas le cas de la plupart des gens, et j’en avais la preuve sous les yeux. La bande de guerre se battait avec une brutalité déloyale, même avec ses armes plus puissantes. Le spectacle était affreux, et il ne fallut pas longtemps pour que ce massacre brise le moral des adversaires.
Je ne savais pas ce qu’ils espéraient trouver en parcourant cette terre désolée. Sans doute des survivants faibles et désespérés ; après tout, Serrath avait été détruite près d’un mois plus tôt et, s’il restait des vivants, ils devaient être à bout… J’étais sûr qu’ils ne s’attendaient pas à une telle résistance.
« Repliez-vous ! » cria quelqu’un. C’était une humaine, dont les yeux exprimaient une terreur absolue. « Repliez-vous ! Ils… ils ne sont pas… »
Elle n’acheva pas sa phrase : le pendentif de Coin s’illumina. Une vague de quelque chose qui n’était ni tout à fait ombre ni tout à fait lumière balaya le champ de bataille. Le cheval de la femme se cabra de terreur et la jeta à terre.
Elle se releva tant bien que mal et chercha son arme. Mais celle-ci avait disparu. Ses mains étaient vides. Son cheval aussi. Et devant elle se tenait une silhouette drapée d’un manteau sombre, un pendentif brillant sur la poitrine.
« Je vous en prie, murmura la femme. Je vous en prie, je… »
Coin leva la main. La lumière de son pendentif s’intensifia ; les yeux de la femme s’écarquillèrent, puis elle disparut, effacée de l’existence comme si elle n’avait jamais été là.
∞
Le combat dura moins de dix minutes. Quand il prit fin, quarante-trois corps jonchaient la plaine. La bande de guerre se tenait au milieu d’eux, à peine essoufflée.
Ruggah me regarda, son œil unique brillant de satisfaction, puis fronça légèrement les sourcils en voyant le bandeau qui me couvrait les yeux. Les autres membres de la bande de guerre échangèrent des regards étranges. Je vis Tam esquisser un sourire en soufflant à Ines que j’avais peut-être peur du sang.
Je tapotai ma monture, et le Drakespawn s’avança vers la bande de guerre, enjambant prudemment les cadavres. J’avais suivi tout le combat. Même si je n’aimais pas particulièrement leur façon de tuer, elle était efficace et, en tant que mage, j’appréciais l’efficacité.
« Vous vous êtes bien battus », dis-je en regardant les restes du champ de bataille.
Ruggah hocha la tête. « Ça faisait du bien de riposter. »
Thurrim essuyait sa hache sur la cape d’un orc mort. « Ouais, dit-il. Ça faisait du bien de leur faire payer. »
Tam tenait toujours son épée et la fixait comme s’il n’arrivait pas à croire ce qu’il avait fait. Ines s’approcha et posa une main sur son épaule. Il tressaillit, puis se détendit.
« J’y suis arrivé, dit-il. Je peux les combattre, Ines… Nous n’avons plus à craindre pour nos vies.
— Tu as aidé la bande de guerre, répondit Ines à voix basse. Tu t’es bien débrouillé. »
« Ce n’est que le début, dis-je. Il y en aura d’autres. Beaucoup d’autres. »
« Nous le savons, dit Ruggah. Et nous serons prêts. »
Je regardai la bande de guerre et souris avec un peu de tristesse. « Alors, continuons. Serrath nous attend. »
∞
Nous chevauchâmes encore trois jours avant d’atteindre les ruines de Serrath. Et « ruines » était le seul mot qui convenait à cet endroit.
Le paysage empirait à mesure que nous avancions vers le sud. Les forêts brûlées cédèrent la place à des champs de cendres, puis les cendres à une terre craquelée, durcie par des incendies qui avaient pu faire rage pendant des semaines ou n’avoir duré qu’un bref instant de chaleur intense.
C’était une terre morte, qui s’étendait à perte de vue. Et il n’y avait personne. Pas d’animaux, d’oiseaux, d’insectes… Pas de corps non plus.
C’était cette dernière absence qui me troublait le plus. Un champ de bataille devrait être jonché de morts. Un massacre devrait laisser des os, des cendres et les vestiges de vies fauchées trop tôt. Pourtant, la terre était vide, comme si quelque chose l’avait traversée en balayant tout sur son passage.
Je l’avais remarqué pendant notre chevauchée vers le sud, mais je n’en avais pas parlé à la bande de guerre, car j’étais sûr qu’ils avaient eux aussi constaté l’absence de corps au sol.
La bande de guerre chevauchait en silence. Ils s’étaient tus depuis le combat contre les chasseurs ; sans doute chacun était-il perdu dans ses pensées. Je ne les dérangeai pas et ne cherchai pas non plus à sonder leur esprit. Je savais ce que c’était que de porter le poids d’un combat, de repasser chaque instant dans sa tête et de se demander si l’on aurait pu agir autrement.
Tam n’avait pas parlé depuis la bataille. Il chevauchait à l’arrière du groupe, les yeux fixés sur l’horizon, mais je voyais ses mains effleurer la garde de son épée, comme s’il ne pouvait s’empêcher de la toucher. Ines chevauchait à ses côtés et tendait parfois la main pour lui toucher le bras. Je me demandais si elle cherchait ainsi à rassurer son frère ou à se rassurer elle-même.
Je connaissais intimement le lien entre frères et sœurs, mais je savais aussi qu’il pouvait prendre bien des formes.
Les Ombres chevauchaient devant nous et repéraient le chemin. Elles se déplaçaient dans les ombres, invisibles à l’œil nu ; elles pouvaient étendre leurs ombres sur leurs montures pour se fondre dans l’obscurité… C’était une capacité fascinante, qui me faisait réfléchir au système de pouvoir de cette époque.
Contrairement aux mages, qui naissaient avec la capacité de faire croître leur âme et dont tous les pouvoirs dépendaient de ses limites, les peuples de cette époque se concentraient surtout sur leur corps et leur lignée.
Pour autant que je puisse en juger, chaque race était différente et possédait certaines caractéristiques qu’elle pouvait renforcer grâce aux traditions et aux enseignements ancestraux. Je comprenais donc mieux pourquoi les humains étaient considérés comme inférieurs à cette époque.
Ils ne maîtrisaient pas les ombres comme une Ombre, n’avaient pas la résistance d’un Troll, la force d’un Nain ni l’adaptabilité d’un Beastkin. En revanche, leur âme avait une plus grande capacité, ce qui les aidait à apprendre. Mais leur corps était faible et, en cette époque, le savoir ne se traduisait que rarement en puissance.
Coin chevauchait au centre du groupe, son pendentif luisant faiblement contre sa poitrine. Elle n’avait pas parlé depuis que nous avions quitté la montagne de Dorrik, mais je sentais qu’elle m’observait. De tous les membres de la bande de guerre, elle semblait être celle qui était la plus fascinée par moi.
Je n’avais pas oublié ses paroles lors de notre première rencontre. Tu es une présence ayant la forme d’un homme, et ce monde te perçoit d’une manière dont il ne perçoit pas les autres.
Je me demandais ce qu’elle voyait quand elle me regardait… Je me demandais ce qu’elle savait que j’ignorais.