Chapitre 432
« La masse revient au troll. Bon choix, il sait ce qu’il veut. » Dorrik fit tourner l’arme entre ses mains. « Un poids écrasant, impossible à briser. Elle ne se fatiguera jamais, pas plus que lui. Un guérisseur qui porte une arme de guerre, il y a une certaine poésie là-dedans, tu ne trouves pas ? Il soignera ceux qu’il peut et brisera ce qu’il doit. »
Il posa la masse et souleva la hache, faisant glisser son pouce le long du tranchant de la lame. « La hache revient au nain, évidemment. Je ne l’insulterais pas en lui offrant quoi que ce soit de moins. Elle fendra la pierre et l’acier comme s’ils n’étaient que de l’air. Ses ancêtres sentiront son tranchant jusque dans les salles de l’au-delà, et sauront que leur lignée n’a pas été oubliée. »
Dorrik me jeta un coup d’œil. « Je dois connaître certains de ses ancêtres… De vieux boucs entêtés. Ils souriraient dans leur tombe à l’idée que j’aie enfin forgé une arme pour un nain. »
Comme — eh bien, comme par magie — une épée émergea ensuite des flammes invisibles de la forge. Simple et élégante, sa lame captait la lumière du feu et la retenait. Dorrik la leva et plissa les yeux pour en examiner toute la longueur, à la recherche de défauts que je ne voyais pas.
« L’épée du jeune homme, murmura-t-il. Il est en colère. Il est perdu. Mais la colère peut devenir un outil, si on l’aiguise comme il faut. Cette lame guidera sa main jusqu’à ce qu’il apprenne à la guider lui-même. Il trouvera sa voie ou mourra en essayant. Dans les deux cas, on ne l’oubliera pas. »
Un arc suivit, aux branches lisses et incurvées, avec une corde faite de la même lumière dorée qui emplissait la forge. Dorrik pinça la corde une fois. La note qui en sortit était pure et claire, suspendue dans l’air comme un souffle retenu.
« L’arc est pour la jeune femme. Elle a les yeux d’une chasseuse et le cœur d’une bâtisseuse. Chacune de ses flèches atteindra sa cible, non parce que l’arc est enchanté pour viser juste, mais parce qu’elle sait déjà le faire. L’enchantement ne fait que reconnaître ce qu’elle possède déjà. »
Enfin, il prit les Ombres des Shades et la pierre noire de Coin. Il tissa les ombres dans l’obscurité elle-même, les façonnant en trois paires de brassards qui scintillèrent d’une lueur intérieure, avant de s’éteindre complètement et de prendre l’apparence de la nuit incarnée.
« Pour les Shades, dit Dorrik, et sa voix avait quelque chose de respectueux. Leur arme, c’est l’absence elle-même et la longue nuit glaciale. Que ces brassards amplifient ce qu’ils sont déjà. Ils avanceront sans être vus, frapperont sans un bruit et disparaîtront avant que leurs ennemis comprennent ce qui s’est passé. »
Il leva la pierre noire vers le feu et laissa la lumière des flammes s’y enfoncer. Quand il la reposa, elle était devenue un petit pendentif étincelant, qui semblait battre à son propre rythme.
« Et pour la dernière des Anhalim. » La voix de Dorrik se fit plus douce, presque révérencieuse. « Un souvenir qui a pris forme. Ce pendentif portera le poids de l’histoire de son peuple, et elle pourra y puiser de la force quand elle en aura le plus besoin. Elle porte une civilisation dans son âme. Le moins que je puisse faire, c’est lui offrir quelque chose où la porter. »
Après ces mots, Dorrik s’affaissa, comme si ses forces l’abandonnaient. Je le regardai, inquiet, mais il écarta mon inquiétude d’un geste de la main.
« Ça ira, gamin. La forge a fait l’essentiel… Ton projet, en revanche, va beaucoup plus me coûter. Ces armes ne sont que le prolongement de l’âme de la bande, et elles grandiront avec ses membres, s’ils en font bon usage. »
Il se tourna vers moi et, l’espace d’un instant, je vis dans ses yeux tout le poids de son âge. « Il y a quelque chose en toi que mon âme reconnaît, même si je ne comprends pas tout à fait ce que c’est… » Il soupira et désigna les armes. « Prends-les. Remets-les à ceux qui les manieront. Puis, mets-toi en route. »
Je ramassai les armes avec précaution, sentant la chaleur de la Flamme sans fin émaner encore de chacune d’elles. Elles étaient plus légères qu’elles n’auraient dû l’être et vibraient d’une puissance discrète que je sentais jusque dans mes os.
Une légère électricité circulant sous ma peau, je maintins les armes en l’air grâce à un faible champ magnétique. Dorrik claqua la langue en voyant mon tour.
La Foudre avait des applications infinies. J’avais simplement été trop occupé à survivre pour explorer ses mystères, mais je rattrapais rapidement mon retard.
« Merci », dis-je sans chercher à dissimuler ma fascination devant cette démonstration si désinvolte d’une Magie profonde de la part des Nés-de-Pierre. Le ciel ne s’était embrasé d’aucun signe spectaculaire, aucun tumulte n’avait éclaté, mais je savais que je venais d’assister à l’une des applications des Lois les plus ingénieuses que j’aie jamais vues, bien au-delà de ce qu’un Souverain avait accompli.
Dorrik agita la main. « Remercie-moi en survivant et en veillant à ce que ces armes trouvent leur raison d’être. Et c’est moi qui devrais te remercier… Ta descente m’a tiré de mon sommeil. Sans cela, je serais encore au cœur de ma montagne, à attendre la fin du monde… Cette fois, j’ai la chance de voir autre chose… Oh, avant que j’oublie. »
Il plongea la main dans la flamme et en sortit une robe grise, un pantalon et des sous-vêtements, qu’il me lança.
« J’ai beaucoup de goût, mais les vêtements que tu portes ne sont pas à ta taille. »
Mon sourire était si sincère que l’un des Nés-de-Pierre gloussa et se retourna vers sa forge. Je l’observai un instant, puis hochai la tête et m’apprêtai à partir.
« Elric. »
Je m’arrêtai sur le seuil.
« La boussole te guidera. Mais elle ne te protégera pas. C’est pour ça que cette première épée que j’ai forgée dans ma forge est à toi. Tu pourras au moins t’en servir pour te défendre… Agite-la dans la direction de l’ennemi, elle coupera bien quelque chose. Les endroits où tu dois aller sont dangereux, et tout ce que tu dois trouver est extrêmement puissant, gardé par des forces qui ne veulent pas être dérangées. Sois prudent. Sois malin. Et quand tu ne peux être ni l’un ni l’autre… » Il marqua une pause. Je vis le fantôme en lui pousser une nouvelle fois contre sa peau, avant de se calmer. « …sois rapide. Après tout, le monde est en train de finir. »
∞
Je sortis de la montagne, et l’air froid me gifla le visage. Le ciel commençait à s’éclaircir à l’est, et la bande s’éveillait déjà. Toute la nuit s’était écoulée dans cette forge ; les chevaux étaient déjà debout, et le camp dégageait une énergie et une détermination nouvelles.
La tigresse Battle fut la première à m’apercevoir. Elle donna un coup de museau à Ruggah, qui se leva, son unique œil doré fixé sur les armes en suspension à mes côtés, dont l’éclat repoussait les dernières ombres de la nuit.
« Tu les as », souffla-t-il, stupéfait.
Je souris en m’avançant parmi eux. « Je les ai. »
D’un geste, je déposai doucement les armes près du feu. Elles luisaient dans la lumière matinale, toutes distinctes, chacune liée au guerrier pour lequel elle avait été forgée. La bande se rassembla autour d’elles, et je vis l’émerveillement dans leurs yeux tandis qu’ils contemplaient ces armes forgées par les dieux.