Chapitre 423
Je m’attendais à ce que Dorrik en dise davantage, mais il se contenta de faire demi-tour et d’entrer dans la montagne. Je fus un peu stupéfait de voir les neuf soldats se retourner à leur tour et se mettre à ranger leurs affaires après s’être tous profondément inclinés.
Peut-être était-ce dû au pouvoir que j’avais acquis, à toutes les folies dont j’avais été témoin et à cette boucle temporelle qui m’avait empêché de vénérer un dieu, mais ces soldats semblaient clairement reconnaissants de pouvoir lever le camp au pied de cette montagne.
Il faut dire que, dès le début, Dorrik n’avait pas pris de grands airs. Je m’étais donc vite senti à l’aise en sa compagnie, ce qui n’était pas rien, sachant à quel point les Dieux avaient été vilipendés à mon époque.
Je regardai les soldats s’éloigner un peu de la montagne et se mettre au travail. La curiosité me rongeait, mais je voulais d’abord savoir ce que faisait Dorrik. J’entrai donc dans la montagne.
Je vis Dorrik à sa forge, les deux mains plongées dans les flammes. Il travaillait, le visage de pierre creusé par une profonde ride de concentration. De temps à autre, de faibles paroles arcaniques s’échappaient de lui ; elles venaient de sa poitrine, pas de sa bouche.
Comme ce n’était sans doute pas le meilleur moment pour déranger ce dieu, je fis demi-tour et quittai sa salle… Il était temps que je parle à ces soldats et que je comprenne la guerre qu’ils menaient.
Dorrik était un dieu, et sa façon de voir les choses ne pouvait être la même que celle des mortels sur le terrain, dont la vie passait toujours pour insignifiante dans les grands desseins du monde. C’était cet autre versant de l’histoire que je voulais découvrir.
∞
Je ressortis de la montagne sans aller droit vers les soldats ; je me contentai de les observer. Pendant le peu de temps que j’avais passé à l’intérieur, ils avaient creusé le sol et trouvé de l’eau. Le nain en remontait un seau.
Mes yeux s’écarquillèrent légèrement, fascinés. Grâce à ma vue et à mes sens, j’avais repéré de l’eau à l’endroit où ils installaient leur campement, un peu plus tôt, mais je n’y avais guère prêté attention. Sans même m’en rendre compte, j’avais négligé l’importance de cette découverte, avant de la balayer d’un revers de pensée. Pour ces soldats, pourtant, un savoir de ce genre valait plus que de l’or. Et lorsqu’ils avaient cherché où établir leur campement, ils en avaient tenu compte.
Si je n’avais pas écarté ces simples informations que mon pouvoir m’avait permis d’obtenir, j’aurais pu prévoir où ces soldats installeraient leur campement avant même qu’ils ne le fassent.
Je m’arrêtai, songeur, et pris conscience que c’était là que résidait ma faiblesse. J’avais trop de pouvoir, mais pas assez d’expérience pour le mettre à profit. J’étais un mage, un chercheur de vérité, un puits de savoir… Voilà la voie qui s’ouvrait devant moi.
[État de l’Âme : cristallisation (deuxième stade) — 33 % → 45 %]
Je fermai les yeux et laissai ce nouvel état de mon âme s’ancrer dans ma conscience. Pendant un instant, j’eus l’impression de pousser réellement contre le sceau qui la recouvrait ; je pourrais peut-être le faire bouger.
La cristallisation de mon âme au deuxième stade n’avait pas changé depuis ma cinquième Porte de la Terre. J’avais cru qu’elle ne changerait qu’à l’ouverture de la sixième, mais je m’étais trompé… Mieux comprendre le noyau de ce que j’étais vraiment pouvait aussi la faire évoluer.
Je souris et rouvris les yeux, sans m’attendre à un tel changement après avoir simplement observé ces soldats. Je détournai le regard du nain qui remontait de l’eau du sol et m’intéressai au troll. Agenouillé devant un cheval effondré, il lui massait les muscles du cou avec son unique bras.
À ses gestes, je devinai qu’il devait être guérisseur. Je trouvai fascinant que ce géant de près de trois mètres, qui m’aurait donné des cauchemars quand j’étais enfant, se révèle être un guérisseur.
Je regardai le cheval reprendre lentement des forces. Grâce à ma vue, je pouvais voir la fatigue et le traumatisme qui habitaient l’animal s’estomper peu à peu, comme si on les en arrachait. J’observai le troll avec attention et compris que je voulais lui parler… Je ne savais pas soigner, et je voulais apprendre en le regardant faire.
Voilà ce que signifie être un mage… apprendre de toute chose.
Les deux humains aidaient le troll : un jeune homme et une jeune fille. Ils nettoyaient les blessures des chevaux, les calmaient, puis les amenaient au troll.
Je les observai un moment, puis tournai les yeux vers les ombres et les autres, qui allumaient un feu et préparaient à manger pour leurs montures et pour eux-mêmes. Je me mis à avancer lentement vers eux. Le Beastkin avait dit qu’ils étaient trente mille un mois plus tôt. Je comprenais ce que cela signifiait d’être parmi les derniers survivants quand tous ceux qui vous entouraient avaient disparu.
∞
Le nain m’aperçut à une centaine de pas et adressa un mot aux autres. Tous mirent un genou à terre, à l’exception du Beastkin, qui contourna le feu, s’inclina devant moi et resta debout. Derrière lui, le tigre se releva avec un grondement sourd qui ressemblait à de la peur.
Je vis le Beastkin jeter un coup d’œil au tigre, puis se tourner vers moi en approfondissant légèrement son salut. Je me demandai si le tigre percevait la présence de mon Titre de Dompteur de bêtes célestes, ainsi que celle du Renard lunaire dans mon âme… Les animaux avaient toujours été plus intuitifs qu’on ne le croyait.
Bon, adieu, mon projet de passer inaperçu. Je voulais parler à ces soldats d’égal à égal, pour qu’ils ne se méfient pas de moi. Mais sans un sort comme l’Édit de Foudre pour dissimuler ma véritable apparence, même vêtu de robes qui ne m’allaient pas, rien dans ma présence ne semblait normal.
Le Titan d’adamantium avait donné à mon corps une carrure qui aurait fait envie à un guerrier ayant consacré toute sa vie à l’entraînement. Ajoutez à cela ma taille et mes longs cheveux blancs… même un aveugle aurait remarqué que j’étais différent.
Je soupirai en les observant un instant, puis lançai : « Relevez-vous. Tous, je vous en prie. Je suis un invité ici, comme vous tous. »
Le Beastkin hésita, puis acquiesça. « À vos ordres. »
Personne ne bougea. Le vent souffla sur la plaine et, hormis les doux bruits des chevaux, le monde sembla s’immobiliser.
Je soupirai de nouveau. « Je m’appelle Elric, et chez moi, on n’accueille pas les invités de cette façon. »
Le Beastkin se retourna lentement et fit signe aux siens. Ils se relevèrent et reprirent leur tâche. Je lui adressai un signe de tête.
Le Beastkin regarda derrière moi, et je vis son expression s’assombrir ; il espérait peut-être que Dorrik m’accompagnerait.