Chapitre 422
Les deux humains ne différaient pas de moi. Ils avaient les cheveux noirs et la peau brune, sans doute à force de rester longtemps au soleil. Mais surtout, je ne sentais aucun canal dans leur corps. Si j’en avais l’occasion, il me faudrait les examiner de près, mais ces deux-là n’étaient pas des mages. Je sentais pourtant qu’ils n’étaient pas de simples mortels : une discrète impression de danger les entourait.
Le voile de chaleur qui recouvrait la dernière monture inconnue se déplaça sur le côté, révélant la dernière silhouette parmi les neuf que je n’avais pas encore observée.
La brume disparut, dévoilant un tigre massif, de la taille d’une charrette. Son flanc gauche était ouvert, de l’épaule à la hanche, et rempli de quelque chose de sombre. Il se tenait là, la tête basse et les oreilles rabattues, tandis que son souffle s’échappait en nuages lents que le vent ne tardait pas à disperser.
La bête était magnifique. Je déglutis lorsqu’une silhouette argentée à quatre queues traversa ma mémoire, puis je secouai la tête et me concentrai sur la dernière figure. C’était un homme de grande taille, à la carrure puissante, même à genoux… mais il avait une tête de lion.
Quand le tigre apparut aux côtés de l’homme, celui-ci leva les yeux. Il n’en avait plus qu’un : l’autre avait été arraché, et la plaie saignait encore. Il posa lentement la main droite sur le cou du tigre et planta son unique œil doré dans le mien.
Un Beastkin… On disait que c’était l’une des races les plus puissantes de Terra.
Je ne quittai pas le Lion des yeux. Il me sembla voir une lueur de stupéfaction passer dans son regard lorsqu’il observa tour à tour Dorrik et moi, avant de revenir à moi.
À part lui, les autres fixaient le sol. Je jetai un regard à Dorrik. Si ces neuf-là étaient dans cet état, c’était sans doute qu’ils attendaient qu’on les reçoive. Je me demandai si Dorrik allait leur souhaiter la bienvenue.
∞
Dorrik ne bougea pas. Il haussa simplement les sourcils, et le Beastkin détourna les yeux de moi avant de se relever.
J’ignorais les épreuves qu’ils avaient traversées, mais il lui fallut trois tentatives pour se mettre debout. Il finit par renoncer, posa la main sur l’épaule du tigre et s’en servit comme d’une béquille pour se relever lentement.
Ce moment avait quelque chose de solennel, sans que je parvienne à mettre le doigt dessus. Le Lion se redressa à moitié, puis s’arrêta. Même à quatre cents pas, je voyais tout son flanc trembler. Il prit appui sur l’animal et acheva de se relever. Une fois debout, il ne se tenait pas tout à fait droit, et l’une de ses jambes ne supportait pas tout son poids.
Bon sang… Ces gens avaient dû traverser un véritable enfer pour arriver jusqu’ici. Je me demandai combien avaient commencé ce voyage, alors qu’ils n’étaient plus que neuf à l’arrivée.
Le tigre tourna la tête, enfouit son museau contre la poitrine de l’homme-lion et l’y laissa. Une douleur profonde traversa mon âme. Je connaissais quelqu’un qui faisait autrefois la même chose pour me réconforter.
Elle était l’une des raisons pour lesquelles je devais accomplir l’impossible. Trop de gens comptaient sur moi pour changer le monde, et je ne pouvais pas les décevoir.
Le Beastkin avança de quatre pas, s’arrêta, puis se tourna vers la montagne et baissa la tête.
« Dieu de la Flamme éternelle. » Sa voix grave, étrangement mélodieuse, résonna sur la montagne, chargée d’une grande puissance et d’une grande autorité. « Nous avons vu le signe dans les cieux et sommes venus nous entretenir avec vous. Nous n’avons aucun sacrifice digne de votre présence, mais nous pouvons offrir librement notre sang et nos âmes. Nous vous implorons seulement d’entendre nos paroles. »
Le Lion marqua une pause, comme s’il attendait une réponse, mais Dorrik ne dit rien. Il se contenta de fixer le Beastkin d’un regard profond. Le Lion serra les dents. Je vis qu’elles étaient ensanglantées et me demandai si son sang lui appartenait, ou s’il venait d’un ennemi dont ses crocs puissants avaient arraché la gorge.
« Nous venons des plaines de Serrath. Nous étions quatre cents. » Il releva la tête et soutint le regard de Dorrik sans ciller. « À présent, nous ne sommes plus que neuf, et votre montagne est en sécurité pour quelque temps grâce au sacrifice de mes soldats. Nous vous implorons d’examiner notre requête. »
Le vent parcourut la pente, et je crus sentir dans son souffle le désespoir, la peur et l’angoisse des neuf silhouettes. Elles fixaient le sol, mais certaines avaient les épaules secouées de tremblements.
Je détestais ces putains de guerres et les ravages qu’elles laissaient derrière elles.
« Nous ne demandons rien pour nous-mêmes. Nous voulons seulement que vous nous accueilliez et que vous entendiez ce qui approche derrière nous. » Il baissa de nouveau la tête. « Nous resterons agenouillés ici jusqu’à ce que vous acceptiez. »
Puis il posa un genou dans le gravier et ne se releva plus.
∞
Dorrik les laissa s’agenouiller. Je restai près du vieil homme à observer la scène et compris peu à peu qu’il ne se demandait pas s’il devait les recevoir.
Il prit alors la parole : « Votre récit est… intéressant, et vos sacrifices sont nobles. Mais quelque chose cloche. Serrath se trouve à quatre jours d’ici, et pourtant, vous avez pris la route à l’instant même où les cieux ont reconnu ma création. Comme vous le voyez, ces deux faits ne concordent pas. »
Le Lion releva la tête, mais ne répondit pas tout de suite. Il ferma un instant son unique œil doré, tandis que le tigre changeait d’appui près de lui.
Il retira alors sa main droite du cou de l’animal et se toucha le visage, près de l’orbite où aurait dû se trouver son autre œil. Quand il éloigna ses doigts, ils étaient couverts de sang frais.
« J’ai payé pour la route », dit-il. Dorrik inclina la tête, une lueur inconnue dans les yeux.
« Je vous ai dit que nous étions quatre cents, mais il y a un mois, nous étions trente mille, et nos rangs s’éclaircissaient chaque jour. Il n’y avait aucune issue à Serrath. J’en ai cherché une pendant deux jours, sans rien trouver. Alors j’ai offert tout ce que j’avais et demandé qu’on me montre un chemin où il resterait le moindre espoir de survie. » Il posa de nouveau la main sur le tigre. « On m’a montré une montagne et du feu. Les quatre cents derniers ont pris la route de votre montagne, et nous sommes les seuls survivants. Nous étions sur le point de renoncer quand nous avons vu les signes dans les cieux. Nous avons alors compris que notre salut se trouvait peut-être ici. »
Dorrik resta silencieux un long moment. Puis un grondement sourd monta de sa poitrine et il fit rouler ses épaules.
« Tu as le sang du Lion de Némée, et tes yeux sont tes fondations… À qui les as-tu sacrifiés ? »
« Cela ne regarde que moi, Grand Être. »
« Oui, c’est vrai. » Dorrik soupira. « Montez le camp et prenez soin de vos montures. »