Chapitre 418
Restez avec moi… Je ne suis pas fou ; je crois simplement que c’est l’une des idées les plus sincères que j’aie eues sur la façon dont je veux bâtir mon style de combat.
Pour commencer, le Souverain Caldus avait dit qu’un mage ne pouvait pas manier une Loi tout en réfléchissant… mais voyez-vous, c’est plus ou moins ce que je fais, même sans Grimoire.
Lors de ma dernière boucle, un Souverain m’avait attaqué d’en haut, et j’avais dû me défendre. Si j’avais pu réagir à son sort, c’était notamment grâce à ma Loi, qui m’avait permis d’anticiper et de créer un bouclier presque instantanément.
Je n’avais ressenti aucune fatigue en le faisant, et, avec le temps, chaque fois que j’avais touché la Loi achevée dans mon Âme, je n’avais éprouvé aucune fatigue non plus. Alors, à voir les choses sous cet angle, je n’avais pas besoin d’un Grimoire pour m’aider à manier les Lois, mais d’autre chose.
Mais presque toutes les compétences et tous les sorts que je possédais, je les avais acquis en mourant. Je m’étais acharné sur un problème jusqu’à ce qu’il me tue, j’étais revenu en en comprenant un peu plus, puis je m’y étais attaqué de nouveau. Des centaines de fois. C’était ma méthode, et elle avait si bien fonctionné… mais c’était aussi la raison pour laquelle mes fondations étaient fragiles.
Dans un Grimoire, réfléchir ne prend pas de temps.
Alors, combien de tentatives pouvais-je faire dans un endroit où la mort ne coûtait rien, avant de devoir en sacrifier une vraie ?
J’étais mort tant de fois que je commençais à admettre que mon Âme était étrange. Quand ses cicatrices avaient commencé à s’estomper, j’avais cru que mon Âme connaissait un nouveau cycle de cristallisation, mais je me trompais peut-être.
Depuis le début, j’avais poussé mon Âme au-delà de ses limites, même lorsque j’étais un Acolyte, et son état revenait toujours à la normale. Quoi que je fasse, quelle que soit la façon dont je me brisais, mon Âme trouvait toujours le moyen de se réparer.
Au début, j’avais cru que c’était à cause de la boucle, mais j’avais vu des abominations indicibles dans le vide et reçu des connaissances que je n’aurais pas dû posséder. Mon Âme avait été réduite en lambeaux, et un seul repas de cerf magique avait suffi à me guérir à moitié, alors que Dorrik avait estimé qu’il m’en faudrait au moins six pour me ramener du bord de la mort.
À présent encore, je sentais mon Âme guérir, et il ne faudrait pas longtemps pour que toutes mes blessures disparaissent.
Si la boucle était efficace pour quelqu’un comme moi, c’était uniquement parce que, quoi que je subisse, mon Âme parvenait toujours à se guérir. Elle l’avait fait tant de fois que je ne trouvais plus cela anormal.
Si j’avais été un mage ordinaire, j’aurais perdu la raison depuis des boucles et des boucles, et le premier démon à déchirer mon Âme par sa corruption aurait mis fin à mon voyage. J’aurais été condamné à revivre le même jour encore et encore, jusqu’à ce que le moteur qui, au fond de mon Âme, me ramenait à la vie s’éteigne pour de bon.
Et si je pouvais tirer parti de cette particularité de mon Âme, qui lui permettait de se remettre de façon déraisonnable, pour faire de mon Grimoire quelque chose de différent de celui de tous les autres mages ?
Caldus avait créé une armée dans le sien ; moi, j’en ferais un abattoir… une salle où je pourrais livrer un combat avant de l’affronter pour de bon, le perdre, le perdre encore, et retenir la leçon.
Au lieu de mourir mille fois dans une boucle, je mourrais mille fois face à mon adversaire, à l’intérieur de mon Grimoire, et j’apprendrais de lui dans cet endroit. La boucle était tout ce que je connaissais ; je n’avais donc aucune raison de jeter ma meilleure arme. Il me suffisait d’en faire une arme à part entière.
Mon Grimoire serait une fournaise avec une porte, et je m’y consumerais jusqu’à pouvoir me baigner dans les flammes du soleil.
Je savais bien ce que cela disait de moi, et je n’allais pas chercher à me justifier. Si mon Âme revenait toujours, alors je devais bâtir mon système de pouvoir autour de quelque chose que personne d’autre ne semblait posséder.
∞
Ce qui m’amène à l’un des principes fondamentaux qui ont nourri cette idée folle.
Pendant le combat contre le Souverain, la Matrone Pâle avait parlé par tant de bouches qu’elle avait dit bien des choses. Grâce à ma mémoire parfaite, je n’en avais pas oublié une seule, et je revenais toujours à un passage en particulier.
Les gens de votre espèce ont toujours aimé les jolies petites boîtes où vous enfermez votre insignifiance. Vous prenez le Firmament et vous le réduisez à une boîte.
Pendant tout ce combat, même quand le Souverain affrontait une cathédrale de chair, rien ne semblait l’ébranler. Mais ces mots lui avaient arraché une réaction : il avait tressailli, puis répondu avec colère.
Je n’avais jamais eu l’occasion de lui demander pourquoi ces mots-là l’avaient tant troublé.
Et il y avait ce moteur, au fond de mon Âme, qui me ramenait d’entre les morts. Le Dévoreur d’Âmes l’avait appelé un Pivot du Firmament, quelque chose qu’aucune Âme ne devrait contenir, pas même celle d’un Créateur. Il avait dit que les Créateurs avaient créé l’existence ; même le fait que je puisse abriter neuf fragments de Loi dans mon Âme lui avait paru terrifiant.
Alors, si j’avais raison — et c’était un sacré « si » —, un Grimoire était un Firmament. Après tout ce temps, j’avais compris qu’on pouvait voir un Firmament comme un ensemble de Lois. Nous prenions une partie des cieux et de la terre pour la soumettre à notre volonté.
Le Souverain Caldus avait pris une Loi de Flamme et l’avait liée à son Grimoire, tout comme Seed avait pris une Loi des Ténèbres pour créer le sien… J’ignorais quelles Lois le Souverain des Étoiles avait liées à son Grimoire, mais je ne doutais pas qu’un jour, je les découvrirais.
Un démon m’avait dit que je possédais un Pivot du Firmament en moi. Je savais que c’était ce Pivot qui permettait à mon Âme de bondir à travers le temps. Et si c’était vrai, je ne bâtissais pas un Grimoire comme un Souverain ordinaire : j’en bâtissais deux, puisque j’abritais déjà un Firmament dans mon Âme.
C’est alors qu’une idée encore plus folle me vint : pourquoi se contenter d’un seul Grimoire ? J’avais neuf fragments de Loi, et le moteur de la boucle en moi.
Est-ce que je pouvais bâtir un Grimoire suprême, ou quelque chose d’encore plus fou ?!
Malgré tout, mes spéculations dépendaient de ma capacité à expliquer à Dorrik ce que je voulais. Il était peut-être le Maître-Forges le plus puissant que je rencontrerais jamais, mais si je ne pouvais pas lui dire ce dont j’avais besoin, il n’aurait aucun moyen de le fabriquer.
J’ignorais s’il avait un mot pour désigner les sorts, et il n’avait aucun canal. Je l’avais observé travailler pendant qu’il créait la lame, et mes sens ne détectaient rien qui bougeât en lui.
Il n’avait jamais utilisé l’Anima ; la résonance n’existait pas, pas plus qu’un rang, une compétence ou un Écran de statut, puisqu’il ne faisait pas partie du Système. Je n’avais aucun point de repère auquel le rattacher.
Je ne pouvais pas lui dire qu’un Grimoire était un Espace mental, car il ne séparait pas l’esprit du monde. Il semblait faire partie du monde, et je pensais que les Dieux maniaient les Lois tandis que les mages les imposaient.
Le Souverain Caldus énonçait une règle au monde, et le monde acceptait ; Dorrik s’entendait avec la pierre, et la pierre agissait. J’ignorais si c’était le même acte décrit de deux façons ou deux actes entièrement différents. Il était presque certain que je devrais retourner dans le futur pour me procurer un Grimoire qui me servirait de modèle.
Je soupirai et me frottai le visage. La réponse était simple : si j’arrêtais de trop y réfléchir, il me suffisait de lui expliquer à quoi servait un Grimoire.
« L’arme que je veux, c’est quelque chose qui puisse s’emparer des Lois de ce monde et les plier à ma volonté. »