Chapitre 278
Mon cœur manqua un battement à ces mots du Souverain. Je hochai la tête sans dire un mot ; une partie de moi voulait vraiment savoir jusqu'où descendait ce terrier de lapin.
Il ne dit rien, se contentant de me fixer comme s'il attendait une confirmation verbale. Je la lui donnai.
« Montrez-moi, alors », dis-je.
Il ne bougea pas pendant un instant, puis leva une main. L'obscurité de toute la nef se concentra vers elle et, là où elle s'accumulait, elle s'affina pour devenir limpide comme de l'eau.
Cette transformation des ténèbres était stupéfiante ; je n'arrivais pas à imaginer combien de profondeurs je venais de contempler dans un geste aussi simple. Je pense qu'avec l'Édit de Foudre, je pourrais peut-être reproduire une telle chose, mais je ne faisais qu'emprunter les pouvoirs du sortilège sans en comprendre pleinement les mécanismes qui les guidaient.
À cet instant, une révélation me frappa si violemment l'esprit que je manquai de suffoquer. J'entrevis le chemin vers le niveau d'Arcaniste et au-delà, plus clairement que jamais. Je fus à deux doigts de soupirer en réalisant à quel point c'était simple à obtenir, et à quel point il était facile de passer à côté de cette illumination pour errer éternellement en tant qu'Adepte.
La vérité résidait dans mes sorts et leurs interactions avec le monde. Pourtant, je dus refouler cette illumination dans mon cœur pour me concentrer sur ce que le Souverain s'apprêtait à me montrer. J'aurais tout le temps pour cela plus tard.
L'obscurité devenue limpide se solidifia lentement jusqu'à prendre la forme d'une fenêtre donnant sur quelque chose d'autre.
« Tu as regardé l'ancre », dit-il. « Tu m'as dit que tu y étais entré. Je te crois ; un mensonge aurait été plus maladroit. Après tout, tu possèdes cette flamme et tu connais la position de l'ancre, il est donc possible d'accomplir ce que tu as affirmé. Mais tu as simplement vu une porte et tu penses connaître toute la maison. » Il fit pivoter sa main, et l'obscurité limpide tourna avec elle, faisant apparaître l'ancre.
L'ancre se reflétait depuis sa peau sur la fenêtre transparente qu'il maintenait. Cette fenêtre s'élargit, provoquant le déploiement de l'ancre, comme s'il déployait une carte.
Cette fois, je ne pus m'empêcher de haleter d'admiration devant l'application subtile de ce sort. Sid voulait me montrer l'ancre, mais sans toucher aux Inscriptions ; il utilisait les ténèbres pour la refléter tout en me révélant ses rouages internes.
Cela me rappela la dernière boucle, où il avait utilisé les ténèbres en moi pour créer un clone de mon corps entier. C'était très probablement un sortilège Épique, et pourtant, c'était la facilité d'exécution qui retenait mon attention.
« Regarde encore. Correctement. Telle que je vois les choses, tu ne peux pas prétendre maîtriser une œuvre sans en comprendre l'échelle totale. »
Sachant que j'allais m'engager sur une route dont je ne pourrais plus revenir une fois le premier pas franchi, je regardai.
∞
Depuis, j'ai essayé de trouver les mots, mais je ne les ai pas. Je ferai de mon mieux, et mon mieux sera erroné.
La dernière fois que j'étais à l'intérieur de l'ancre, j'avais vu un monde de cordes sombres s'étirant jusqu'à l'infini. J'avais cru que c'était tout, et j'étais fier de moi pour avoir déchiffré autant de choses.
Ce que Sid me montrait maintenant, c'est que le monde dans lequel j'étais entré n'était qu'une seule lettre. Un caractère, dans une écriture qui se prolongeait dans toutes les directions. Cette écriture n'était qu'une ligne d'une page, la page n'était qu'une feuille d'un livre, et le livre...
Ma Profondeur d'Anima commença à me faire souffrir.
Je connaissais cette douleur. Je l'avais ressentie en observant les gravures sur les murs du passage Céleste, celles dont j'avais dû détourner le regard avant qu'elles ne me blessent. C'était la même chose, en pire, car Sid ne me laissait pas jeter un coup d'œil pour détourner les yeux. Il maintenait la vision ouverte, il m'ouvrait à elle, me forçant à voir la taille réelle de la chose.
L'ancre n'était pas un nœud que je pouvais apprendre à défaire. Ce n'était même pas un monde que je pouvais apprendre à lire. C'était une structure, de niveau Souverain et plus ancienne que ma lignée. Comprendre un seul fil ne suffisait pas ; j'avais à peine compris le moindre brin, je m'étais contenté de le brûler. Il y avait plus de fils là-dedans qu'il n'y avait eu de morts dans toute ma vie de boucles, et chaque fil était lié au suivant d'une manière qui faisait passer mes cent boucles d'étude pour un enfant épelant la première lettre de l'alphabet, croyant avoir appris à lire.
« Arrêtez », dis-je en m'effondrant sur les genoux. Mes yeux ne voyaient plus que les ténèbres, mon visage était trempé, et je réalisai que j'étais aveugle, mais cela n'avait aucune importance. La toile continuait de se dévoiler à moi, et je sentais mon âme s'étirer tandis que ma Profondeur d'Anima commençait à se fissurer. Je parvins à peine à croasser : « S'il vous plaît. »
Il dut fermer la main, car la fenêtre se replia sur elle-même et la douleur dans ma profondeur en train de s'effondrer s'apaisa. Je manquai de m'écrouler au sol, mais je me forçai à me relever ; ce genre de douleur était une vieille connaissance.
« Remarquable », l'entendis-je murmurer. « Je savais que ton âme était impressionnante, mais je n'avais aucune idée que ses profondeurs pouvaient contenir autant de connaissances avant d'être poussées dans leurs retranchements. Mis à part ton manque d'accomplissement dans les lois pour renforcer ta fondation, tu possèdes déjà les prérequis de base pour abriter une loi dans ton âme... c'est complètement ridicule. Si je ne voyais pas que ta naissance est liée au cœur de ce monde, je t'aurais pris pour un dieu déchu ou un Broken-Celestial. »
Je sentis une vague de fraîcheur toucher mon visage, et ma cécité disparut lentement. J'ouvris les yeux pour voir le Souverain me fixer. Je m'attendais à voir de la cupidité dans son regard, et bien que je pensais pouvoir en apercevoir une infime partie, ce qui me surprit le plus fut d'y lire une méfiance qui ressemblait presque à de la peur.
« Maintenant, tu vois ce que tu prétends pouvoir briser », fit-il une pause, « et pourtant, ce n'est pas tout. »
Le Souverain se tourna et marcha vers le mur du fond de la chambre. Une couche d'obscurité recouvrit le mur avant de s'évanouir, révélant une porte qui n'était pas là un instant auparavant : une dalle de métal noir, couverte d'Inscriptions si denses qu'elles semblaient se tordre dans la lumière tamisée.
« Suis-moi », dit-il. « Et essaie de suivre la cadence. »
Il franchit la porte, et je le suivis. Le renard était sur mon épaule, ses griffes s'enfonçant dans ma chair, ses yeux argentés fixés sur les ténèbres devant nous.
Le passage derrière la porte était étroit, les murs tapissés des mêmes Inscriptions vivantes que j'avais vues sur l'ancre. Elles pulsaient d'une lumière faible et rythmée, et je pouvais sentir leur poids peser sur mon âme.
Le Souverain marchait en silence, ses yeux gris fixés droit devant. Je ne parlai pas ; je me contentai de le suivre.