Chapitre 142
Au total, il y avait cinq Adeptes dans le camp. Quant au reste des membres de l'expédition, les chercheurs et les porteurs étaient soit des guerriers débutants, soit des Initiés, car leurs talents étaient trop faibles pour les hisser au rang d'Acolytes.
Je n'étais peut-être pas sûr de ce que je racontais, mais je pense avoir frappé assez juste pour que l'Adepte Torvin se redresse et me regarde avec surprise et curiosité.
Les autres chercheurs, près des tables d'instruments, levèrent les yeux de leurs cadrans en laiton et de leurs réseaux de calibration. Je n'avais fait aucun effort pour baisser la voix, et ils avaient entendu ce que j'avais dit.
Bien, il était temps de secouer le cocotier.
« La densité d'Essence ambiante dans ce camp, dis-je, doit chuter depuis le jour de notre arrivée. Lentement. Une fraction de pour cent chaque jour. Pas assez pour le remarquer si on ne le cherchait pas. Mais vous, vous le cherchiez, n'est-ce pas, Adepte Torvin ? C'est pour ça que vous recalibrez tout chaque matin. Vos instruments vous disaient que quelque chose clochait, et vous vous répétiez que c'était l'une des fonctions inconnues et uniques de la pyramide. Avez-vous cru avoir découvert quelque chose de nouveau sur la pyramide et vous êtes-vous un peu emballé ? »
Je toussotai : « Non pas qu'il y ait un mal à vouloir obtenir des distinctions académiques, mais... »
Mes mots s'étiolèrent en voyant l'expression sur le visage de l'Adepte Torvin, et je voulus me coudre la bouche de honte.
J'avais remarqué depuis longtemps que lorsque je ressentais de la tension ou que j'étais confronté à une situation inconnue, ma bouche travaillait plus vite que mon cerveau.
La main de Torvin se crispa sur son mesureur de résonance. « Voss, je ne sais pas où vous avez entendu de telles... »
« Je ne l'ai pas entendu, coupai-je pour recentrer le sujet. Je l'ai senti. L'Essence est drainée par quelque chose dans ce camp, et non par la pyramide comme vous le pensiez au début. C'est petit, mais caché à la vue de tous. »
Je me tournai et pointai le piquet de géomètre à l'extrémité est de la ligne d'instruments. « Ce piquet. Celui que vous avez enfoncé le premier jour. L'avez-vous regardé de près ? »
À ce moment-là, mes paroles provoquaient assez d'agitation pour que l'Adepte Varis et l'Adepte Fenara laissent le Savant Orath derrière eux et s'approchent des tables d'instruments pour m'écouter.
Cela aida que l'Adepte Torvin leur fasse signe de venir m'écouter ; ils me regardaient maintenant, un peu amusés et peut-être plus qu'un peu irrités.
Je pouvais voir mes amis, aux côtés du Rex, s'approcher lentement de ma position, et je pouvais pratiquement sentir les yeux de Bari me percer le dos, mais je ne lui fis aucun signe.
Le connaissant, il devait imaginer une excuse folle pour me tirer du pétrin dans lequel il pensait que je m'étais fourré ; nul doute qu'il prétendrait avoir drogué ma nourriture ou m'avoir cogné la tête un peu trop fort avec son sort de Surge.
L'Adepte Torvin suivit mon regard vers le piquet de géomètre. Les deux autres Adeptes firent de même.
« C'est un piquet de géomètre standard, dit l'Adepte Varis. Ils sont tous identiques. »
« Ce n'est pas le cas, dis-je. Sentez-le. Avec votre Anima. Pas avec vos yeux. »
L'Adepte Fenara s'agaçait et voulait s'en prendre à moi, mais l'Adepte Torvin leva la main pour l'arrêter. Il hésita, puis tendit la main vers le piquet, paume ouverte, et envoya un filet de son Anima à travers la distance.
Pendant un battement, il ne sembla rien sentir, et une trace d'agacement commença à poindre sur son visage avant que cette contrariété ne se transforme en confusion.
Après un instant, il ouvrit les yeux, remplis d'étonnement.
« Ce n'est... ce n'est pas possible, murmura-t-il. Il absorbe. Le piquet absorbe l'Essence ambiante. Pas beaucoup, mais s'il le fait depuis notre départ pour l'expédition, alors il ne restera plus grand-chose... »
Ses mots s'éteignirent alors qu'il regardait les autres piquets, avant de commencer à étendre ses sens, les vérifiant un par un. Il ne fallut pas longtemps pour qu'il identifie tous les piquets altérés disposés autour du camp, tous identiques, tous placés le premier jour par les mêmes mains.
« Orath, dit l'Adepte Torvin. C'est lui qui les a placés. Il a dit que c'était pour la grille de relevé. »
L'Adepte Fenara se dirigea vers le piquet le plus proche. Elle s'agenouilla, le toucha et libéra une vague de givre qui se répandit sur la surface métallique avant de se rétracter. « Il y a une configuration à l'intérieur. Gravée dans le métal. Ce n'est pas un piquet de géomètre. C'est un foyer. Une partie d'un réseau plus vaste. »
« Un Amortisseur d'Essence, dis-je. Tout le camp est le réseau. Les piquets sont les nœuds. Ces piquets retirent l'Essence de l'air pour l'instant, mais bientôt, leur véritable but sera activé, et toutes vos capacités seront supprimées. Vos sorts ne seront guère plus puissants que ceux d'un Acolyte. Cela fait de vous des cibles faciles. »
Les Adeptes se regardèrent. Confusion. Peur. Les premiers signes de colère.
Le Commandant Rel apparut au bord des tables d'instruments. Son bâton était en main. Son visage était le masque froid que j'avais vu dans chaque boucle, mais ses yeux scrutaient les piquets, les Adeptes, moi.
« Voss, dit-elle. Éloignez-vous des chercheurs. Vous interférez avec les protocoles de l'expédition. »
« Je leur sauve la vie, dis-je. Quelque chose que vous n'aviez jamais l'intention de faire. »
Le masque de Rel se fissura. Juste une fraction. « Vous allez vous retirer, Acolyte, ou je vais... »
« Vous allez quoi ? » Je fis un pas vers elle. « Me tuer ? Vous avez essayé, mais ça n'a pas pris. »
Elle me regarda avec perplexité, colère et une confusion évidente, mais ces expressions rendirent les Adeptes qui nous observaient plus méfiants. Ils ne croyaient peut-être pas tout ce que je disais, mais ils savaient que quelque chose dans le camp n'était pas normal, et même les autres chercheurs reculaient, incertains.
Orath était toujours à la base de la pyramide, son instrument pressé contre la surface noire. Il ne s'était pas retourné et n'avait pas parlé, presque comme s'il se fichait de ce qui se passait ici... Je veux dire, pourquoi le ferait-il ? L'éruption devait se produire dans les dix prochaines minutes ; pourtant, je crois avoir vu son épaule se tendre.
« Les piquets, dis-je, assez fort pour que tout le monde entende. Arrachez-les. Brisez le réseau. L'Essence redeviendra normale, et vous récupérerez toute votre puissance quand cela comptera. »
« Ne faites rien, dit Rel. Ces piquets sont essentiels au relevé. Les retirer compromettra... »
« Ils compromettent la capacité du Conclave à vous tuer, l'interrompis-je. C'est de ça dont vous avez peur, n'est-ce pas ? Pas du relevé. Pas de l'expédition. La Moisson. »
Ces mots suffirent à ce que les yeux de Rel perdent leur confusion ; elle se concentra sur moi comme un serpent, et son aura changea instantanément.
La tête de l'Adepte Torvin se tourna brusquement vers Rel. « Commandant. De quoi le garçon parle-t-il ? »