Chapitre 306
Finn était-il devenu un Dieu ? La pensée semblait blasphématoire, pourtant Osmund ne pouvait se défaire du sentiment que Finn était devenu plus qu’humain durant son séjour dans le passé. Sa prestance et l’explosion soudaine de sa puissance suggéraient qu’il avait vu à travers le regard du porteur de fragment originel, découvrant quelque chose que même les Transcendants redoutaient.
Mais plus encore, Osmund se demandait comment Finn comptait faire de quiconque un champion. Le pouvoir divin n’existait pas dans ce monde. Les lois ne pouvaient tout simplement pas l’accueillir, il en était certain. Pourtant, la conviction dans la voix de Finn faisait paraître cette impossibilité comme un détail mineur qu’il avait déjà résolu.
Soudain, il fut tiré de ses pensées tourbillonnantes lorsque Syf baissa brusquement la tête, ses mouvements aussi fluides que ceux d’un félin malgré sa taille colossale.
Finn commença à descendre le long de son museau, ses pas décontractés alors qu’il atteignait le sol. Il s’arrêta à quelques pas de Cordoza et de la foule rassemblée, observant le campement d’un regard neutre.
« Qui d’autre est prêt à devenir mon disciple ? » demanda-t-il, sa voix portant clairement jusqu’au fond de la place.
Au début, la majorité hésita. Leurs idées préconçues sur Finn, perçu comme un héraut du malheur, étaient difficiles à évacuer. Ils se regardèrent, attendant que quelqu’un de statut fasse le premier pas. C’était un peuple défini par sa prudence, et se jeter au service d’un hérétique était un saut que beaucoup n’étaient pas prêts à franchir.
Puis, deux personnes sortirent du groupe. Les sourcils de Finn se haussèrent légèrement, agréablement surpris de les reconnaître. Leurs noms apparurent instantanément dans son esprit :
Vrylla, la jeune fille dont le nom complet ressemblait davantage à une pathologie qu’à un nom, et son père, Uxio.
Ils avaient été les premières personnes que Finn avait vues lorsqu’il s’était échoué sur les rivages de l’île. Vrylla le fixait avec des yeux emplis d’admiration et de déférence, sa peur initiale remplacée par un désir frénétique d’être proche de la lumière qu’il émettait. Son père, le grand et habituellement stoïque Anaelle, tenta de garder son calme mais échoua. Il garda les yeux fixés au sol, incapable de regarder le garçon qu’il avait autrefois pris pour un simple Ossuariste innocent et ignorant.
Finn remarqua leur déférence, mais extérieurement, il ne réagit guère, se contentant de les saluer d’un regard long et soutenu avant de se tourner vers le reste de la foule. D’autres Anaelle avaient déjà commencé à suivre leur exemple. Un par un, puis par petits groupes, ils s’avancèrent pour rejoindre Cordoza, Vrylla et son père.
Et alors que de plus en plus d’entre eux s’avançaient, Finn fut pris au dépourvu. Il y avait bien plus de gens qui le rejoignaient que ses observations précédentes ne l’avaient laissé présager.
Mais il comprit vite pourquoi. C’était le titre qu’il avait donné à Cordoza. Le terme « Champion » semblait être quelque chose qu’ils connaissaient bien. En nommant un champion, Finn avait élevé son statut d’étranger mystérieux à celui de figure d’autorité. Il leur avait offert une structure qu’ils comprenaient.
En moins d’une minute, plus d’un millier d’Anaelle s’étendaient devant lui, une mer de fourrure blanche et de poils emmêlés. Ils tombèrent à genoux, s’inclinant avec un niveau de respect qu’ils ne réservaient habituellement qu’à un porteur de fragment comme Osmund... En réalité, même plus.
Finn garda les mains dans ses poches, les observant d’un regard calme et analytique. Il avait gagné des fidèles, mais il savait qu’une loyauté achetée par la crainte était une chose fragile.
Il se tourna vers Osmund, qui s’était rapproché de lui durant le rassemblement. « Il semble que ton peuple soit assez intelligent », dit Finn, un léger sourire aux lèvres. « Du moins, la plupart d’entre eux. »
Il se tourna à nouveau vers Cordoza, Vrylla et Uxio. « Vous trois, levez-vous. Regardez-moi. »
Ils se redressèrent, les yeux fixés sur les siens. La présence de Finn sembla s’amplifier, une force lourde et invisible s’abattant sur la clairière.
« Je vous confère des titres en mon nom », déclara Finn.
« Cordoza, tu es mon Champion parmi les Anaelle. Tu seras la lame de l’Hérétique Errant parmi ton peuple. »
« Vrylla, je te nomme ma Prêtresse. Tu seras la voix qui porte ma parole et celle qui maintient l’ordre de mon peuple au sein de ta race. »
Enfin, il regarda Uxio. Finn jeta un coup d’œil vers Osmund, se rappelant qu’Uxio était son homme le plus dévoué. Le grand Anaelle avait obéi à chaque ordre d’Osmund depuis l’arrivée de Finn. Le prendre directement sous son aile serait un affront envers Osmund dont Finn n’avait pas besoin pour le moment.
« Uxio », dit Finn. « Tu continueras à faire ce que tu as fait jusqu’ici. Tu resteras dans mon cercle proche, mais tu rendras compte à travers Osmund. Tu es le pont entre mon autorité et l’ordre existant sur cette île. »
Uxio hocha la tête, la posture rigide. Il comprit le manque de confiance totale, et cette réalisation fit naître une nouvelle conviction dans son cœur. Il gagnerait la confiance de Finn par ses actes. Il leva les yeux vers Finn, mais le regard de l’Hérétique Errant s’était déjà détourné.
Finn s’adressa à toute la foule agenouillée. « Pour ceux d’entre vous qui ont choisi d’être mon peuple, réjouissez-vous. Mon peuple ne souffre pas. Tant que vous ferez votre part, vous serez libérés de cette prison. Les portes de la Mer Stagnante ne vous retiendront plus. »
Il regarda son nouveau cercle intérieur — Osmund, Madoc, Cordoza, Vrylla et Uxio. « Préparez-vous. Nous avons beaucoup à faire au cours de ces trois prochains jours... »
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Les trois jours passèrent dans un flou de préparatifs frénétiques et d’attentes silencieuses. Le campement des Anaelle s’était transformé d’un lieu de stagnation tranquille en un centre d’activité, tout cela en préparation pour ce moment.
Et maintenant, Finn se tenait sur le rivage de la Mer Stagnante. Il fixait la vague colossale et figée qui verrouillait l’horizon dans une immobilité temporelle. C’était un spectacle terrifiant : un mur d’eau et d’énergie temporelle qui semblait atteindre les nuages eux-mêmes.
Les yeux de Finn brillaient d’un vert incandescent. Il se tenait seul à l’avant, tandis qu’Osmund, Madoc, Cordoza, Vrylla et Uxio se tenaient derrière lui à des distances variables.
Finn utilisait sa vision d’Erreur à pleine puissance. Il scrutait les complexités erratiques et microscopiques du mur de la Mer Stagnante et le mécanisme qui le maintenait en place. Il tenta de contenir le pouvoir émanant de lui-même, mais la fuite restait immense. Un sentiment de nudité dérangeant emplit l’air, affectant tous ceux à proximité. Ce n’était pas comme si Finn regardait leurs secrets ; c’était plutôt comme si leur sens même de l’existence se sentait mis à nu et scruté. Leurs âmes semblaient petites et fragiles face à un regard capable de voir les failles de l’existence elle-même.
Madoc et Osmund étaient les seuls à pouvoir rester à quelques dizaines de pas de Finn, leurs propres âmes renforcées par des fragments agissant comme un tampon. Derrière eux, Cordoza était quelques pas en arrière, la mâchoire serrée alors qu’il se forçait à tenir sa position. Il était le Champion, et il refusait de céder un seul pouce, même si l’aura faisait trembler son âme.
Vrylla était un pas derrière lui, les mains jointes en prière, les yeux fixés sur le dos de Finn.
Uxio se tenait le plus loin, agissant comme une garde pour empêcher tout autre Anaelle de s’approcher. Non que quiconque ait essayé. Les trois derniers jours leur en avaient assez montré sur l’Hérétique Errant pour connaître sa puissance terrible.
Soudain, l’aura écrasante disparut. La lueur verte dans les yeux de Finn s’atténua jusqu’à ce qu’ils retrouvent leur état normal. Le poids qui pesait sur leurs âmes se souleva, les laissant haletants, juste au moment où Finn laissa échapper un rire.
Le large sourire sur son visage leur disait tout ce qu’ils avaient besoin de savoir. Quoi qu’il ait cherché, il l’avait trouvé.
« Heh ! Très intéressant », sourit Finn, les yeux toujours fixés sur le mur de temps imposant. « Casmir, tu t’es surpassé sur ce coup-là ! »