Chapitre 299
Sans un bruit, sans fioritures ni extravagance, elle rencontra la puissance déchaînée et assoiffée de sang du Cruor Mortis... et l'impact qui en résulta fut...
Rien.
Il n'y eut absolument aucun impact.
Malgré cette soif de sang si épaisse qu'elle en laissait un goût métallique dans l'air, malgré l'aura lourde et la certitude de mort que le Cruor Mortis hurlait comme une promesse, malgré l'ego de cette épée terrifiante qui avait fauché tant de vies qu'il valait mieux ne pas les compter... tout ce qui se produisit lorsqu'elle rencontra le coup décontracté d'Althea et son épée à la lueur verte fut la plus simple, la plus confortable et la plus totale annulation de tout ce qui rugissait en face.
L'épée d'Althea dévora chaque parcelle de force, de puissance et de soif de sang que portait le Cruor Mortis. Elle trancha net à travers l'éclat corporel que l'épée rouillée abattait, tout en engloutissant le reste.
Il n'y eut aucun fracas d'acier, aucune gerbe d'étincelles. Au lieu de cela, l'aura rouge du Cruor Mortis se replia simplement sur elle-même. On aurait dit que la lumière verte avait faim ; elle s'étira pour happer l'énergie cramoisie et l'entraîner au cœur de la lame.
C'était comme assister à un effacement en temps réel.
L'espace où les deux lames se rencontrèrent devint un vide énergétique. Le sol sous les pieds d'Althea ne se fendit même pas sous la pression, car la pression n'existait plus. L'épée verte lumineuse avait tout réclamé. Elle dévora l'intention meurtrière de la relique millénaire et la transforma en une simple brise légère qui ébouriffa les cheveux d'Althea.
Le spectacle cloua Elias sur son épée dans le ciel, ses yeux figés dans une expression d'incrédulité totale, teintée d'une pointe de peur. Odette, à des kilomètres de là, regardait la bouche bée, toute trace de son « maintien de Porteuse de Fragment » ayant disparu.
Elle savait à quel point le Cruor Mortis était terrifiant et quasi absolu. Cette épée était l'une des masses d'âme les plus puissantes qui soient. Une arme nourrie par l'un des pères fondateurs de ce qui était aujourd'hui le monde des Arcanistes. Un Archonte d'une époque où les pouvoirs du monde n'étaient pas encore établis. Le neuvième Xiphios de ce qui était désormais l'empire Mechanus...
Bien sûr, pour les Précepteurs qui connaissaient les véritables secrets du monde, les masses d'âme n'étaient pas leur principale source de pouvoir, mais plutôt les Fragments Transcendants.
Cela n'enlevait rien au fait que cette masse d'âme fut autrefois l'épée d'un Archonte dont la voie était purement celle de la Culture d'Artéfacts. Le simple fait d'avoir eu la chance de manier une telle masse d'âme, même après avoir été excommunié, montrait à quel point Elias était autrefois considéré au sein de l'Ossuaire.
C'était une épée puissante. Rien qu'en la voyant descendre, Odette savait que si elle avait été la cible, elle aurait pu parer le coup, mais au prix fort. Elle ne s'en serait pas sortie sans de lourds dégâts.
Pourtant, Althea encaissait un coup aussi terrifiant sans le moindre effort. En fait, elle ne se contentait pas de l'encaisser ; elle le dévorait tout entier.
En quelques secondes, les vagues tumultueuses, le chaos déchaîné et la lourde soif de sang dans l'air disparurent. Il ne resta que le corps rouillé, ébréché et usé du Cruor Mortis. Sa masse nue continua sa course vers l'épée verte lumineuse, toute énergie épuisée, ne hurlant plus, comme si elle persistait dans une charge suicidaire qu'elle refusait de concéder par pur ego.
Althea ne fit preuve d'aucune pitié. Son épée trancha net la masse d'âme, tout comme elle l'avait fait pour son aura, la brisant proprement en deux et détruisant son essence spirituelle jusqu'au cœur.
Le Cruor Mortis s'effrita immédiatement, les deux moitiés brisées se transformant rapidement en poussière alors qu'il était purgé dans sa totalité.
Des kilomètres plus haut, Elias grimaça et agrippa sa poitrine. Il serra fort, sa main tremblant comme pour contenir une agonie soudaine, ancrée au plus profond de son âme. Tout comme le Hibou rôdeur d'écho avait été purgé de l'âme d'Althea, le Cruor Mortis était purgé de la sienne. La connexion se rompit alors qu'il s'évanouissait, pour ne plus jamais exister dans ce monde ; l'épée millénaire reposait enfin après tant d'années à verser le sang.
Mais contrairement à Althea, qui avait eu beaucoup plus de facilité à contenir la rupture, Elias était dans un état bien pire.
Sa masse d'âme était bien plus puissante que celle du Hibou rôdeur, et le contrecoup d'une purge aussi soudaine était atroce. C'était comme si un membre avait été arraché à son âme, sans aucun avertissement.
En bas, sur le champ de bataille, un silence pesant régna tandis que ce qu'il restait du Cruor Mortis s'effaçait de l'existence.
Althea maintint l'épée verte lumineuse en place, fermant les yeux en signe de reconnaissance envers le Cruor Mortis, qui fut autrefois une grande épée à part entière. Quelques secondes plus tard, elle les rouvrit et soupira, observant l'arme dans sa main avec un sourire amer.
« Il avait raison après tout... une faille ordonnée... » murmura-t-elle, avant de lever les yeux vers le ciel, croisant le regard d'Elias, qui brûlait de dépit.
Stoïque, elle leva son épée, prête à frapper à nouveau.
Aussitôt, le dépit dans les yeux d'Elias disparut, remplacé par l'alarme et le choc, comme s'il ne pouvait croire qu'Althea s'apprêtait à porter un second coup dans la foulée. Il savait pertinemment que si le coup d'Althea avait semblé facile, il ne pouvait pas l'être réellement.
Annihiler le Cruor Mortis aussi radicalement n'était pas un jeu d'enfant. C'était une masse d'âme de grade calamité, purgée entièrement en quelques secondes.
Selon toute la logique ossuariste qu'il connaissait, il était impossible pour Althea d'attaquer à nouveau, surtout aussi rapidement. En fait, ce seul coup aurait dû la vider de sa force spirituelle au point que son état de manifestation aurait dû s'effondrer instantanément.
Pourtant, rien de tel ne se produisait. Au contraire, Althea se préparait pour une nouvelle attaque ?
« Elle bluffe ! » cracha Elias entre ses dents, choisissant de s'en tenir à ses certitudes. Il se tint prêt, malgré tout, mais par pur automatisme. Il ne croyait pas une seconde qu'elle puisse conjurer une attaque d'une telle ampleur une seconde fois. C'était probablement le porteur de fragment original ; leur conscience manifestée avait sûrement beaucoup plus d'expérience qu'Althea. Ils savaient qu'ils manquaient de temps, et Althea serait laissée sans défense face à deux menaces de niveau Précepteur... Il se persuada qu'il s'agissait d'une tentative désespérée pour l'effrayer.
Et après quelques secondes sans rien voir venir, il sembla avoir raison. Althea — ou plutôt, le porteur de fragment original se manifestant à travers elle — restait immobile, tenant l'épée en l'air pendant plusieurs secondes comme pour se « préparer » à l'attaque.
Elias ricana victorieusement, un sourire étirant ses lèvres alors que sa conjecture se confirmait. Althea était finie.
Il ouvrit la bouche, prêt à lancer une provocation, mais il vit alors les coins des lèvres d'Althea se relever...
Et aussitôt, les mots restèrent coincés dans sa gorge.
Ce simple sourire brisa sa confiance, et toutes les sonnettes d'alarme dans son esprit retentirent violemment.
Et si j'avais tort... ?
Cette pensée dut lui traverser l'esprit à cet instant précis, car le doute était manifestement écrit sur son visage.
En quelques secondes, une décharge d'énergie rayonna d'Althea, faisant se décomposer totalement l'expression d'Elias.
« Comment est-ce possible ?!! » hurla-t-il alors que son essence spirituelle brûlait intensément, sans aucune diminution, comme si elle n'avait pas porté un coup épuisant quelques secondes plus tôt.
Ses réserves débordaient, intactes.
Son sourire se transforma rapidement en une expression féroce, ses yeux fixés sur Elias dans le ciel.
D'une voix calme, elle déclara :
« Prépare-toi. Je vais maintenant enchaîner cette attaque en boucle. »