Chapitre 123
La confusion d’Osmund s’accentua, ses sourcils se fronçant. « De quoi parles-tu ? Quelle créature ? »
« Avant que je ne traverse la Mer Stagnante, commença Finn, nous avons été attaqués. Par ces... choses. Des créatures humanoïdes creuses. Nous les appelions des Carcasses. »
« Des Carcasses ? » répéta Osmund, comme si le mot lui semblait étranger.
« Elles paraissaient presque humaines au premier coup d’œil, poursuivit Finn, observant le visage d’Osmund en quête du moindre signe de reconnaissance. Mais elles étaient bien plus grandes... et vides. Comme si quelqu’un avait vidé une personne de sa substance pour porter sa peau comme une marionnette. »
L’expression d’Osmund demeura perplexe, mais méfiante.
« Elles avaient toutes ces visages en forme de masque, insista Finn. Figés dans des expressions permanentes. La plupart arboraient ce sourire agréable qui ne changeait jamais, qui n’atteignait jamais les yeux. Et sur leur poitrine, il y avait deux cercles concentriques, comme une cible ou une sorte de marque... »
Toujours aucune réaction de la part d’Osmund, si ce n’est une inquiétude grandissante.
« Sauf pour leur chef... » La mâchoire de Finn se contracta au souvenir du corps décapité de Tron s’effondrant. « Leur chef était différent. Il avait un visage capable de bouger. C’était toujours un masque, mais il pouvait changer d’expression. Il pouvait montrer de la curiosité, de l’amusement. Et sur sa poitrine, au lieu de deux cercles... il y en avait cinq, disposés en étoile. »
Il fit un geste vers sa propre poitrine, traçant le motif dans l’air.
« Il utilisait la magie spatiale. La téléportation. Une compression spatiale capable d’effacer la matière. Il a tué mon compagnon en moins d’une seconde... il a simplement effacé sa tête de l’existence avant que l’un d’entre nous ne puisse réagir. »
Osmund était devenu très immobile. Ses yeux gris pâle étaient écarquillés, fixés intensément sur Finn, comme si une lente réalisation, qu’il refusait de croire, était en train de s’imposer à lui.
« Décris encore le corps, dit-il d’une voix à peine plus haute qu’un murmure. La partie creuse. Qu’entendais-tu par là ? »
« Exactement ce que j’ai dit, répondit Finn. Quand elles subissaient un coup fatal, nous pouvions voir leur intérieur, et ce n’était pas solide. Elles étaient vides... comme une carcasse... »
Finn s’interrompit en voyant le visage d’Osmund se décomposer.
« Et le visage, pressa Osmund, son ton devenant urgent. Leurs visages. Étaient-ils masculins ? Féminins ? »
« Aucun des deux, répondit Finn avec hésitation. Ils étaient androgynes... »
« Non... » souffla Osmund. Le mot sortit étouffé, incrédule. « Ce n’est pas... ils n’auraient pas pu... »
Il se détourna brusquement, portant une main à son visage. Finn vit les épaules de l’homme de petite taille se soulever au rythme d’une respiration de plus en plus rapide.
« Osmund ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
« ...alors ils ont réussi... »
Les mots furent si bas que Finn faillit ne pas les saisir. La main d’Osmund avait quitté son visage, mais il fixait le vide, comme si son esprit luttait pour accepter qu’une vision du monde essentielle, à laquelle il s’était accroché, venait de voler en éclats.
« Réussi quoi ? exigea Finn. Tu sais ce que sont ces choses, n’est-ce pas ? »
Osmund ne répondit pas. Ses lèvres bougeaient légèrement, comme s’il effectuait des calculs ou envisageait des possibilités. Puis, presque inaudiblement, il lâcha :
« ...pas étonnant qu’il n’ait pas encore bougé... »
Cette dernière déclaration s’accompagna d’un regard de lente réalisation. L’expression d’Osmund traversa plusieurs étapes : l’horreur cédant la place à une sombre compréhension, puis quelque chose qui ressemblait presque à un respect réticent mêlé d’effroi.
Il se réorientait, réalisa Finn. Il changeait tout son cadre de compréhension sur quelque chose. Il ajustait des hypothèses qu’il entretenait depuis on ne sait combien de temps.
Finalement, après une longue minute, Osmund se tourna à nouveau vers Finn. L’horreur s’était quelque peu dissipée, remplacée par un froncement de sourcils perplexe teinté d’une détermination visible. Il étudia le visage de Finn pendant un long moment, semblant chercher quelque chose.
Puis son expression se figea dans une neutralité déterminée. Une neutralité délibérée qui indiquait à Finn que l’homme avait pris une décision.
« Parle-moi davantage de ce souvenir », dit Osmund brusquement.
Le changement de sujet fut si brutal que Finn cligna des yeux, surpris.
« Quoi ? Non. Nous parlions des Carcasses... »
« La ville, l’interrompit Osmund. Brambleton, as-tu dit ? La célébration des héros Transcendants ? » insista-t-il, montrant clairement qu’il n’était pas disposé à discuter de ce qui venait de lui traverser l’esprit.
La mâchoire de Finn se contracta. Osmund avait réagi aux informations sur les Carcasses avec une terreur authentique — le genre qui suggérait qu’il savait exactement ce qu’elles étaient et qu’il était horrifié par leur existence. Et maintenant, il se contentait de... pivoter ? De refuser d’expliquer ?
Mais insister ne mènerait Finn nulle part. Le contrat empêchait Osmund de mentir ouvertement, mais ne l’obligeait pas à divulguer chaque information qu’il possédait.
Très bien, pensa Finn avec amertume. J’obtiendrai des réponses plus tard.
« Brambleton, confirma Finn, se forçant à se reconcentrer. Une petite ville. Le festival célébrait plusieurs héros Transcendants sur une période de deux semaines, chaque jour étant dédié à une figure différente. »
Le froncement de sourcils d’Osmund s’accentua, mais il semblait désormais plus songeur qu’évasif. « Je n’ai jamais entendu parler d’une quelconque Brambleton dans aucun livre d’histoire. »
« Bien que cela ne veuille peut-être pas dire grand-chose, poursuivit-il, plus pour lui-même que pour Finn. Tout ce que j’ai à ma disposition, ce sont les livres d’histoire de l’époque où les Transcendants nous ont scellés ici, et les vagues souvenirs éphémères qui font surface du Fragment de Noyau au fil des ans. Mes connaissances ont... des lacunes importantes. »
Il secoua la tête.
« Mais je penche vers la conclusion que ce que tu as vécu n’est peut-être pas le souvenir d’un événement réel. »
« Hein ? » Finn se hérissa immédiatement. « Je te dis que c’était... »
« Laisse-moi finir, Osmund leva une main. Même d’après mes propres souvenirs fragmentaires, d’après les flashs que j’ai reçus au cours de ma vie, et d’après chaque texte historique que j’ai lu, il n’y a jamais eu la moindre mention de célébrations pour les Transcendants. Pas une seule fois. À aucune époque. »
Ses yeux gris pâle perçaient Finn alors qu’il tentait de faire passer son point de vue.
« Tu dois comprendre quelque chose. Les Transcendants étaient tristement célèbres. Bien plus que tu ne pourrais l’imaginer. Les brefs aperçus que j’ai eus à travers la connexion au Fragment de Noyau... » Il frissonna légèrement. « Ce sont des événements qui feraient glacer le sang même à l’homme le plus courageux. Des atrocités commises avec désinvolture. Des populations entières utilisées comme sujets d’expérience. Des ruptures de chaos ouvertes sur un coup de tête, juste pour satisfaire la curiosité de savoir ce qui se trouvait au-delà... »
La voix d’Osmund se fit plus dure.
« Ce n’étaient pas des gens que l’on célébrait, Finn. Ils étaient craints. Apaisés quand c’était nécessaire. Évités chaque fois que possible. L’idée de festivals en leur honneur, d’enfants jouant avec des figurines les représentant comme des héros... » Il secoua la tête. « Cela ne correspond à aucune réalité historique dont j’ai connaissance. »
« Je sais ce que j’ai vécu, insista Finn avec obstination. Ce souvenir était vif. Réel. Je pouvais ressentir les pensées du porteur original, ses émotions. Ce n’était pas juste un vague rêve. »
« Je ne dis pas que ce n’était pas un souvenir, répondit Osmund, cette fois avec un ton plus doux. Mais être un souvenir ne signifie pas nécessairement qu’il dépeint des événements réels. »
Le froncement de sourcils de Finn s’approfondit. « Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »
« Cela pourrait être le souvenir d’un rêve, expliqua Osmund. Un fantasme idéaliste de ton porteur de fragment original. Quelque chose qu’il a imaginé ou souhaité — un monde où les Transcendants étaient célébrés plutôt que craints. Où leur pouvoir était utilisé de manière héroïque plutôt que tyrannique. »
Il écarta les mains dans un geste d’incertitude.
« Je ne sais pas quel fragment tu portes, quel concept il incarne. Si je le savais, je pourrais peut-être déchiffrer davantage la nature de ces souvenirs, et peut-être comprendre ce qu’ils tentent de communiquer. Mais sans cette information... »
La question implicite resta en suspens.
Finn ne broncha même pas. Il n’était absolument pas question qu’il parle d’Erreur à Osmund. Pas maintenant, jamais. Ce secret était fondamental pour sa survie.
Mais la théorie d’Osmund, selon laquelle le souvenir proviendrait d’un rêve plutôt que de la réalité, le rongeait. Était-ce possible ? Ce qu’il avait vécu pouvait-il être le fantasme idéalisé d’Arros plutôt qu’un fait historique ?