Chapitre 291
Laissé à ses pensées, Vanitas réfléchissait à ce qu'il allait faire de l'entité connue sous le nom de Kafka Rossweisse.
Pour qu'un enfant apparaisse avec la bénédiction du Saint de l'Épée, il devait forcément posséder quelque chose de spécial. Après tout, ce monde ne choisissait pas au hasard ceux qui seraient gratifiés de pouvoir.
Ce qui était certain, en revanche, c'est que ceux qui détenaient ce pouvoir étaient condamnés à une vie pleine de tragédies.
« Quel âge as-tu ? »
« Huit ans. »
Huit ans, et pourtant il possédait déjà une intelligence digne d'un garçon plus âgé. De plus, sa taille semblait bien plus marquée pour son âge, laissant clairement présager qu'il deviendrait un homme grand à l'avenir.
« Rossweisse... si je me souviens bien... c'est une famille de chevaliers, n'est-ce pas ? »
« Oui. Mon père était membre de la Croisade, et ma mère était boulangère. »
Malgré ces origines modestes, le garçon s'exprimait avec une clarté qui suggérait une éducation soignée.
Avec ne serait-ce qu'une base modeste et quelques talents naturels, il en fallait peu pour façonner quelqu'un comme lui.
« Comment as-tu fini avec Fyodor ? »
« Fyodor ? »
« Cette étrange... dame... »
Le simple fait de devoir qualifier Fyodor de dame donnait envie à Vanitas de froncer les sourcils.
« Cette étrange dame est venue à l'orphelinat et m'a adopté. »
« Adopté ? » Vanitas haussa un sourcil. « Tu es orphelin ? Qu'est-il arrivé à ta famille ? »
Il n'y avait pas grand-chose à retenir de la famille Rossweisse. La seule raison pour laquelle il pouvait se souvenir d'un détail aussi trivial était simplement qu'un des chevaliers ayant servi sous ses ordres durant la croisade pour démanteler les installations du culte portait le même nom.
Il était fort probable que cet homme fût mort au combat.
« Mon père est mort. Et ma mère m'a laissé à l'orphelinat. »
« ... »
Pour un garçon de huit ans, parler de telles choses sans la moindre émotion n'était pas normal. Il était clair qu'il portait déjà sur la vie un regard sombre, un regard où il se moquait bien de la façon dont il vivait ou de qui le prenait en charge.
Mais si son père était mort, alors Vanitas était déjà arrivé à une conclusion.
Le père de ce garçon était probablement mort sur ses ordres.
Dire qu'il ressentait de la culpabilité, ou le moindre désir d'assumer une responsabilité, aurait été un mensonge.
Un homme mourant comme lui n'avait aucune raison de s'attarder sur des regrets ou sur les péchés qu'il avait commis. Le père de Kafka était simplement un autre homme mort pour une cause plus grande.
« C'est toi qui l'as tué, Monsieur Vanitas. »
« ... »
Il était donc au courant. Cela n'avait rien d'étonnant non plus. Quiconque à Aetherion prêtait attention à l'Ordre de la Croisade savait que Vanitas Astrea, mage et bras droit de l'Empereur, les avait menés il y a quelques mois à peine.
« Alors, es-tu venu pour te venger ? » demanda Vanitas, le sondant d'un ton presque moqueur.
« Même si c'était le cas, je ne peux rien y faire », répondit Kafka comme s'il énonçait une évidence. « Je suis impuissant. L'épée me rejette, et la magie est hors de ma portée. »
Vanitas prit un moment pour assimiler ses paroles.
Selon Fyodor, ce garçon avait hérité de la bénédiction du Saint de l'Épée, mais n'avait aucune aptitude pour l'épée. Naturellement, avec une constitution similaire à celle d'un croisé, son affinité pour le mana devait être encore pire.
« Alors tu mèneras une vie inutile. Te plaindre ne serait qu'un gaspillage... »
« Mais ça ne veut pas dire que je ne vais pas essayer. »
« Hm ? »
Le coup fut direct et décisif, donnant à Vanitas l'impression que c'était simplement la nature du garçon. Il n'y avait aucune hésitation dans ses gestes.
——— !
Mais malheureusement pour lui, la lame s'arrêta juste devant Vanitas, stoppée par la barrière de vent autonome qui l'entourait.
« Tu as raté ta chance. »
« C'est frustrant. Le meurtrier de mon père est juste devant moi, et pourtant, je ne peux rien faire. »
« Tu n'as pas l'air frustré. »
Un garçon étrange. Son ton était monotone, et son visage restait totalement inexpressif, sans le moindre changement. Il prétendait être frustré, pourtant rien dans son expression ne venait l'appuyer.
Un instant, Vanitas se demanda si les muscles faciaux du garçon fonctionnaient seulement.
Kafka abaissa lentement sa lame en fixant le sol.
« Je sais que je suis faible », dit-il. « Peu importe le nombre de fois où j'essaierai, le résultat sera le même. »
Vanitas l'observa en silence. Kafka leva les yeux vers lui.
« Est-ce que tu vas me tuer aussi ? » demanda-t-il.
« Pourquoi devrais-je ? » Vanitas haussa un sourcil. « Qu'est-ce que j'y gagne à me donner la peine de tuer un enfant comme toi, alors que tu es de toute façon condamné à mourir comme un chien dans la rue ? »
« ... »
Les lèvres de Kafka se pincèrent.
Il avait essayé de le provoquer, l'homme responsable de la ruine de sa famille. Même cela n'avait mené nulle part. Sa tentative de le tuer avait échoué, et maintenant, même sa tentative de jeter sa vie aux mains de Vanitas avait été rejetée.
Vanitas lui jeta un coup d'œil distrait avant de reporter son attention sur les os de dragon.
« J'imagine que tu te fiches pas mal de ta vie. »
« ... »
« Une vie si insignifiante que même sa propre mère l'abandonne. Un père si incompétent qu'il a choisi son devoir plutôt que sa propre famille. »
« ... Qu'est-ce que tu en sais ? »
Pour la première fois, l'expression du garçon se fissura. C'était subtil et à peine perceptible, mais le froncement de ses sourcils suffit à Vanitas pour savoir qu'il avait touché un point sensible.
Kafka fit un pas en avant et agrippa ses vêtements. À cause de la différence de taille, Vanitas dut baisser les yeux vers lui. Les mains du garçon tremblaient légèrement alors qu'il tentait de garder son calme.
« Père n'est même pas mort en chevalier... J'ai entendu dire qu'il avait été blessé et qu'il était mort de la leptospirose... Il n'a même pas eu droit à un traitement... parce que leur commandant ne les a pas laissés partir... »
Le poing de Kafka frappa son estomac, une fois, puis deux. La force était là, mais Vanitas ne ressentit rien d'autre qu'un léger contact.
Il ne ressentait plus rien. Vanitas avait perdu depuis longtemps le système nerveux capable d'enregistrer la douleur. Il allait bientôt mourir. Il en était certain.
« C'est là que tu te trompes. »
Kafka leva les yeux. « ... Hein ? »
« Tant qu'ils sont morts sous mon commandement, ils ont eu une mort honorable. Non pas pour le bien de cet Empire pourri, mais pour ce monde. »
Kafka le fixa, confus.
Pour qui cet homme se prenait-il pour dire une chose pareille ? Jamais Kafka n'avait rencontré quelqu'un d'aussi égocentrique.
« Alors, Kafka Rossweisse. Fais en sorte que ton père ne soit pas mort en vain. »
« ... »
La confusion de Kafka ne fit que s'accentuer.
Vanitas écarta le garçon sans ménagement avant de se retourner vers les os de dragon et de reprendre son déchiffrage.
« Viens ici. »
Kafka cligna des yeux, puis se redressa, suivant les instructions de Vanitas.
« Fais ce que tu as fait tout à l'heure », dit Vanitas.
Kafka lui jeta un regard, puis tourna les yeux vers les os de dragon avant de parler.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« La raison de toutes les vies que cet Empire a perdues. Les Os de Dragon. »
Kafka les fixa.
Cela ne ressemblait pas du tout à des os, mais plutôt à un amas de perles noires comme de l'encre, enfilées ensemble, bien plus grandes que tout ce que Kafka connaissait.
« ... Que se passe-t-il si je brise son mana ? »
« C'est ce que nous allons découvrir. »
En vérité, Kafka n'était pas né avec cette bénédiction. En grandissant, il avait appris les voies de l'épée, et depuis la mort de son père et le départ de sa mère, il s'y était consacré plus sérieusement.
Il ne lui fallut pas longtemps pour se pousser à bout, pour finalement réaliser qu'il avait manqué de talent depuis le début.
Quoi qu'il en soit, ce n'était que récemment que Kafka avait éveillé une certaine constitution. La capacité de voir le mana prendre forme avant qu'il ne devienne un sort.
Au début, cela l'avait terrifié. Que pouvait penser un garçon qui, soudainement, commençait à voir des fils invisibles suspendus dans l'air, attendant d'être coupés ?
Quand Kafka les coupa, il comprit vite ce qu'il avait fait.
Il avait la capacité de trancher le flux de mana.
À cet instant, Kafka tendit la main et se concentra.
S'il devait de toute façon mener une vie médiocre, autant prouver qu'il pouvait accomplir quelque chose.
Il détestait Vanitas Astrea, mais il ne pouvait le nier.
Cet homme avait le don de la parole. Aussi dures fussent-elles, ses mots ramenaient Kafka à la réalité : tout ce qu'il avait autrefois chéri ne reviendrait jamais.
« N'hésite pas », dit Vanitas. « Cette chose devant toi est l'aboutissement de la vie de ton père. »
« ... »
Le regard de Kafka se durcit.
Cette masse fétide et nauséabonde était comparée à son père ?
La simple pensée lui noua la gorge. Il baissa la main et se tourna vers Vanitas.
« Pourquoi tues-tu ? » demanda-t-il. « Pourquoi fais-tu souffrir les autres ? »
Il avait lu assez de romans pour reconnaître cette situation.
S'il y avait un mot pour qualifier Vanitas Astrea en cet instant, il était simple.
C'était un méchant.
« Parce que la vie n'a jamais été juste », répondit Vanitas avec détermination. « Tu as tout à fait le droit de m'en vouloir. Tu as tout à fait le droit de me juger. Mais ce que tu ne peux pas faire, c'est reprendre ce qui a déjà été perdu. »
« ... »
Kafka se mordit la lèvre, les yeux fixés sur ces pupilles couleur améthyste qui ne portaient aucune trace de vie. Un homme qui aurait dû être guidé par l'ambition semblait au contraire vide, comme si tout ce qui lui donnait un but s'était déjà consumé.
Et à cet instant, Kafka comprit.
Vanitas Astrea avait tout perdu, lui aussi.
La seule différence résidait dans le temps.
Bien sûr, il était ridicule de comparer un homme de vingt-sept ans à un garçon de huit ans, pourtant Kafka ne pouvait chasser cette pensée.
S'il survivait assez longtemps, s'il continuait sur cette voie, alors peut-être finirait-il exactement comme Vanitas Astrea.
« ... »
Les gens prenaient.
Et ils continuaient de prendre.
Il n'y avait aucun équilibre là-dedans. Il n'existait aucune force invisible pour rendre ce qui était perdu. Le karma n'était rien de plus qu'une histoire que les gens se racontaient pour supporter ce qu'ils ne pouvaient changer.
Il n'y avait pas de jours meilleurs qui attendaient. Il n'y avait aucune récompense cachée pour la souffrance.
Il ne restait que ce qui subsistait.
Debout ici, face à ce choix, Kafka se mit à réfléchir.
Serait-ce vraiment mal d'aider l'homme qui lui avait tout pris ?
Sa conscience résistait.
Mais son cœur... son cœur lui disait autre chose.
Il n'avait plus rien à perdre.
Kafka était impuissant.
Mais s'il aidait cet homme, alors au moins...
« ... »
Il ne serait pas le seul à être entraîné dans l'abîme.
À cette pensée, Kafka leva la main une fois de plus. Des fils commencèrent à se manifester au bord de sa vision, comme s'ils suppliaient d'être coupés.
Vanitas observait avec un intérêt manifeste. Cet enfant n'avait que huit ans, et pourtant il se révélait déjà bien plus utile que le précédent Saint de l'Épée.
« ... ! »
À cet instant, Vanitas le vit.
Le flux de mana fut tranché.
Il se concentra immédiatement. Ce qui était autrefois un puzzle attendant d'être déchiffré avait changé. Avec l'interférence de Kafka, ce n'était plus quelque chose à interpréter pièce par pièce, mais quelque chose déjà étalé devant lui, comme une image attendant d'être assemblée.
Et ainsi, Vanitas assembla l'image.
Alors qu'il le faisait, le garçon qui se tenait juste devant lui disparut soudainement.
—— Hé.
Et à cet instant, une voix résonna, poussant Vanitas à se retourner brusquement.
« ... »
Debout là se trouvait un homme drapé de noir, ses cheveux aussi sombres que minuit, ses yeux portant cette même nuance de violet encré et trouble.
Si une tierce personne voyait cela de loin, elle aurait l'impression que deux personnes identiques se faisaient face, comme si l'une était le double de l'autre.
—— Étrange, n'est-ce pas ?
« Zen. »
—— Vanitas.