Chapitre 220
La première fois que Vanitas avait revu Karina après plus d’un an, c’était quelques mois auparavant, lors du mariage de Franz. À l’époque, il avait cru perdre la tête, convaincu que son anxiété lui jouait des tours et lui faisait voir des choses qui n’existaient pas.
Mais la voir maintenant ne laissait aucune place au doute. Elle était plus grande qu’il ne s’en souvenait. Ses cheveux, autrefois ébouriffés par le travail acharné, flottaient désormais en de belles vagues.
Et sur sa tête se trouvait un képi militaire, complétant l’image de quelqu’un qui avait changé bien plus que son apparence.
Il était clair que Karina avait été très, très occupée.
« Karina ! Je t’avais dit d’attendre dans le hall des invités ! »
« Mes excuses, Amiral ! » Karina fit un salut militaire. « Mais je suis venue avec un rapport ! »
« Un rapport ? » répéta Iridelle, ses sourcils se fronçant. « Et en dehors de ça, comment oses-tu être impolie envers le Marquis ? »
« …. »
Vanitas garda le silence tandis que les deux échangeaient. Iridelle réprimanda sévèrement Karina, la mâchant pratiquement, mais Karina tint bon.
Iridelle soupira. « Soupir. Qu’est-ce que c’est, alors ? »
« Le Colonel a des problèmes pour entrer dans le nord », rapporta Karina. « Son visa n’est pas validé par les gardes. »
« Le Colonel ? » Iridelle haussa un sourcil. « Pourquoi le Colonel nous suit-il d’ailleurs ? »
Karina hésita un instant, puis répondit : « À cause de… mon oncle. »
« …. »
Cela attira l’attention de Vanitas. Son sourcil s’arqua très légèrement. Oncle ? L’implication était assez claire. Cela ne faisait que confirmer ce qu’il soupçonnait déjà.
Karina devait avoir reçu l’aide de Roman Neuschwanstein, le frère aîné de son beau-père. Étant donné qu’elle était avec Iridelle, il était clair qu’elle avait gravi les échelons assez rapidement.
Vanitas était conscient de son potentiel depuis longtemps, donc son ascension ne le surprit pas le moins du monde. Ce qui attira son attention fut plutôt l’insigne sur sa poitrine, preuve suffisante que Karina était Major.
« Le nord n’est généralement pas fermé », dit Friedrich. « Mais en des temps pareils, j’ai dû prendre des précautions. Les Érudits sont une chose, mais on ne m’a jamais dit que l’armée du Dominion arriverait. J’informerai les gardes après cette réunion. Merci de ce rapport. »
Karina hocha la tête, baissant son salut. « Compris, Votre Grâce. »
Iridelle expira par le nez, toujours mécontente mais laissant l’affaire de côté pour l’instant. « La prochaine fois, apprends à faire un rapport correctement sans faire de scène. La discipline reflète le Dominion, Major. »
« Oui, Amiral. »
Le regard de Karina s’attarda, se déplaçant lentement vers Vanitas. Il rencontra ses yeux avec une expression neutre.
Astrid, remarquant le silence, jeta un coup d’œil entre les deux avant de finalement prendre la parole.
« Je crois qu’il est temps pour vous de partir, Major Maeril. Vous êtes arrivée sans y être invitée, et maintenant vous perturbez la réunion. »
« …. »
« …. »
Vanitas, Iridelle et Friedrich tournèrent tous leurs yeux vers Astrid, incrédules. Aucun d’eux ne parla, mais la pensée était mutuelle.
« Princesse…. »
« Oui ? »
En fait, Astrid elle-même n’était pas moins une invitée non désirée que Karina.
En fin de compte, Vanitas ne parvint pas à retirer Astrid de l’expédition. Le compromis fut qu’elle devait suivre ses protocoles sans se plaindre.
« V-Vraiment ? Ça veut dire que je suis sous ta surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, n’est-ce pas ?! »
« O-Ouais…. »
Les autres, déconcertés par le résultat, ne purent que fixer l’échange, stupéfaits.
« Quel tracas », marmonna Vanitas.
Pourtant, Astrid, malgré les conditions strictes qui lui étaient imposées, semblait positivement ravie. Ses yeux pétillaient d’une excitation enfantine, comme si on venait de lui offrir sa toute première poupée.
Même Iridelle, qui avait été ferme dans sa réprimande plus tôt, se retrouva sans voix. Elle dut ravaler ses doutes.
Il semblait que chacun des frères et sœurs Aetherion avait une case en moins.
« Elle peut rester ici, n’est-ce pas ? » demanda Vanitas, se tournant vers Friedrich.
Friedrich hocha la tête. « Bien sûr. En tant que duché du nord, il est de notre devoir sacré d’accueillir la Famille Impériale. D’autant plus que nous sommes des parents éloignés des Aetherion. »
« Ah oui ? »
« Oui », confirma Astrid d’un hochement de tête. « Lord Glade et moi sommes des cousins éloignés. Au fait, où est Sir Sigmund ? Je ne l’ai pas vu dans les parages. »
« …. »
Vanitas se tut. La pause s’étira jusqu’à ce que Friedrich réponde à sa place.
« Il est parti. »
« Parti ? » Astrid pencha la tête, la confusion traversant ses traits. « Que voulez-vous dire ? Où est-il allé ? »
Un frisson soudain lui parcourut l’échine. Sûrement, il ne voulait pas dire…
« Il est mort », dit finalement Friedrich.
« …. »
Astrid se figea, luttant pour croire ce qu’elle venait d’entendre.
Elle n’avait jamais été particulièrement proche de Sigmund. Cependant, en tant qu’héritier du duché du nord, Friedrich l’amenait souvent aux banquets nobles, et Astrid lui avait parlé à plusieurs reprises.
Malgré la différence d’âge, ils avaient partagé plus de quelques conversations.
Après tout, il était techniquement son neveu.
« Un Oiseau-Tonnerre…. »
Après avoir été informée de ce qui s’était passé, Astrid ne put que fixer le vide en silence. Iridelle, en revanche, comprit immédiatement la gravité de l’affaire. Il était désormais clair pourquoi tant d’érudits avaient été convoqués dans le nord.
Si une entité inconnue, sans étude ni trace claire, pouvait si facilement manifester une créature comme un Oiseau-Tonnerre, alors c’était une menace qui pourrait bien signifier la fin de toute la région nord.
« Pour l’instant, va te reposer, Astrid. Ta chambre est là-bas », dit Vanitas, pointant du doigt le couloir.
« Ai-je besoin de ta permission si je veux sortir aussi ? »
« Quoi ? » Vanitas fronça les sourcils, un sourcil tressautant. « Fais ce que tu veux. »
« Hé-hée~ »
Astrid gloussa et s’éloigna vers sa chambre, laissant Vanitas exhaler son exaspération. Pour une raison quelconque, elle était particulièrement irritante aujourd’hui.
Secouant la tête, il écarta cette pensée. Il y avait des questions plus urgentes à régler. En sortant du manoir, la morsure du froid du nord s’enfonça dans sa peau.
Ce n’était pas l’hiver dans l’empire, mais ici, dans le nord, l’hiver était éternel.
Il s’insinuait dans chaque pierre, chaque souffle, chaque battement de cœur. C’était le genre de froid qui n’attendait pas d’être enduré, mais exigeait qu’on vive avec lui.
Dans ce froid, il trouva la déconnexion avec Karina. Entre eux se trouvait le même gel éternel. Aucun feu, aussi ardent soit-il, ne pouvait le faire fondre en un instant.
Tout comme les Nordiques avaient appris à s’adapter et à survivre à travers le gel sans fin, peut-être étaient-ils, eux aussi, destinés non pas à dissoudre le froid, mais à le porter.
La pensée était à la fois amère et terre-à-terre.
Le froid ne mentait pas.
Il ôtait toute prétention, ne laissant que ce qui pouvait résister à sa température.
C’était peut-être pour cela qu’il avait toujours été attiré par lui. Et c’était peut-être pour cela que, malgré les glaciers entre eux qui refusaient de fondre, il ne pouvait que regarder Karina et accepter la vérité que certains seuils n’étaient jamais destinés à être franchis, mais endurés, comme un gel qui ne dégèlerait jamais.
« Bonjour, professeur. Ou devrais-je dire Marquis Astrea, maintenant ? »
Se tenait là la silhouette de Karina sous le soleil scintillant de givre, les mains sagement jointes derrière le dos. Tandis que Vanitas marchait vers elle, une pensée superposa celle qu’elle était maintenant avec le souvenir d’elle un an auparavant, à l’époque où elle travaillait encore comme son assistante.
Vanitas ne lui avait jamais imposé de travail. Au contraire, c’était Karina qui s’était volontairement jetée dans les tâches avec la ferveur d’une bourreau de travail.
Il n’y avait pas eu de grande raison à cela.
La vérité était bien plus simple.
Parce qu’elle lui semblait familière.
C’était tout.
Parmi toutes les personnes qu’il avait rencontrées à cette époque, Karina seule était la plus familière. Et à cause de cela, il se retrouvait souvent à s’adoucir envers elle.
Et pourquoi ?
Parce qu’elle ressemblait à Kim Minjeong.
Même après avoir appris la théorie des âmes et passé d’innombrables heures à essayer de la comprendre, les pièces ne s’alignaient jamais. Karina et Julia Barielle avaient toutes deux existé en même temps, ce qui rendait insensée toute idée de réincarnation ou de chevauchement spirituel.
Pourtant, il y avait d’innombrables cas de ressemblance, des gens qui n’étaient pas de vrais sosies mais qui présentaient des similarités troublantes, suffisantes pour évoquer un sentiment de nostalgie.
Karina, très probablement, appartenait à cette catégorie.
Juste une personne qui, par pure coïncidence, ressemblait à quelqu’un qu’il avait connu.
Quelqu’un qu’il aimait.
Non, quelqu’un qu’il aimait toujours.
« Tu as attendu longtemps ? » demanda-t-il.
« Oui. Je crois que ça fait un an maintenant. »
« Tu aurais dû simplement rentrer à la maison, alors. »
« Pas question. Tu m’aurais probablement tuée. »
« Je n’ai jamais eu de telles pensées. »
« Eh bien, tu as tué mon père. »
« Je n’ai pas— »
« Te souviens-tu encore de ce que tu m’as dit à l’époque ? Quand j’ai demandé — non, quand j’ai supplié, imploré — la raison pour laquelle tu l’avais tué. »
« …. »
Vanitas serra les lèvres. À l’époque, dans la soudaineté de cette confrontation, Vanitas Astrea, l’homme qui avait échappé à d’innombrables situations délicates dans le monde de l’espionnage pendant des années, s’était retrouvé désarmé.
Tout ce qu’il fallut, ce fut une seule question d’une jeune femme qui ne pouvait même pas poser le doigt sur lui.
Et à cause de cela, à cause d’une telle erreur que seul un novice ferait, ses mots lui firent défaut, et ses pensées étaient en désarroi.
En fin de compte, il mentit.
Un mensonge prononcé sans garantie.
« Tu as dit que tu ne le connaissais pas. »
« …. »
« Écoute-moi, ton beau-père n’est pas aussi innocent que tu le penses— »
« Toi non plus. »
« …. »
« La Reine. »
« …. »
« Tu l’as tuée, n’est-ce pas ? »
Vanitas garda son visage impassible. Cependant, son cœur commença à battre terriblement, un frisson lui parcourant l’échine.
« Ou, pour être précise », continua Karina, « tu étais un complice. »
« Tu as complètement mal compris la situation— »
« Mon père a enquêté sur l’affaire. Ce faisant, il a découvert ton lien avec le véritable coupable. Ce lien vous a liés tous les deux. Tu l’as tué pour te sauver— »
« Ton vrai père est le coupable ! Bon sang de bois ! »
« …. »
« Tu comprends ?! Même si j’étais un complice, cela nous met dans la même position ! Si la vérité éclate, tu seras exécutée sans discussion— »
« C’est tout ce que tu as trouvé de mieux ? » Karina ricana. « Un an après notre séparation, est-ce vraiment tout ce que tu as à dire pour sauver la situation et te sauver toi-même ? Encore un mensonge ? T’entends-tu seulement parler ? »
Elle pencha la tête, les yeux se plissant de mépris.
« Quel était son nom déjà ? Zelliel ? » insista-t-elle. « Tu dis que c’est mon vrai père ? Ce n’est pas drôle, Marquis Astrea. »
Elle regarda droit devant elle.
« D’accord, disons un instant que tu dis la vérité. Pourquoi n’as-tu rien dit à personne ? Il serait simple de me mettre de côté en portant l’affaire à l’Empereur. Tu es son Conseiller, n’est-ce pas ? Oh, attends— »
Ses lèvres se tordirent en un sourire amer.
« —Est-ce ça ton idée de rédemption ? Protéger la fille de l’homme que tu as tué ? Suis-je censée te remercier ? »
« Et toi ? » rétorqua Vanitas. « Si tu sais tout cela, mon lien avec l’affaire de la Reine, pourquoi n’en as-tu parlé à personne ? »
« Parce que je voulais entendre la vérité de ta bouche », dit Karina. Pour la première fois, son expression afficha sa douleur. « Après mensonge sur mensonge, je voulais juste que tu sois honnête avec moi. Juste une fois. »
« Et j’ai toujours été sincère avec toi— »
« Je t’admirais, professeur. Beaucoup. Le savais-tu ? » Sa voix se brisa légèrement. « Tu étais gentil avec moi. Dans un monde qui était toujours si injuste, tu m’as montré une gentillesse que je ne pensais jamais mériter. C’est pourquoi ça m’a fait si mal, de penser que tout cela n’était qu’un mensonge. »
Son regard s’abaissa tandis que les souvenirs affluaient.
« Ces jours banals dans ton bureau… travailler ensemble, manger ensemble, couvrir les tâches de l’autre, prendre le relais quand l’un de nous était absent… J’aimais ces jours-là. Je ne voulais pas les laisser partir. Une partie de moi est triste de ne pas avoir pu lâcher prise, parce que pendant ces jours-là, je savais que ce monde avait encore un peu de bonheur. »
Karina releva la tête, ses yeux brillants, bien que son expression se soit durcie en une façade froide.
« Je n’arrêtais pas de me demander si j’étais juste une idiote qui avait mal interprété les choses. Si toute ta gentillesse n’était qu’un autre outil de ton métier. »
« Karina… »
« Ferme les yeux. »
« …. »
Vanitas obéit, fermant les yeux sans un mot.
Pendant un instant, rien ne se passa.
« …. »
Puis, tout à coup, quelque chose d’humide et de chaud se pressa contre ses lèvres au milieu du gel éternel.
Une seconde passa.
Puis une autre.
Et une autre.
Finalement, son souffle effleura son oreille tandis qu’elle chuchotait.
« Pendant tout ce temps, j’en suis venue à réaliser… peut-être que la raison pour laquelle je me suis enfuie, la raison pour laquelle j’ai refusé de reconnaître la vérité, c’est parce que je me mentais à moi-même aussi. J’avais peur d’affronter toute vérité amère. Et même maintenant, je refuse d’accepter tout ce que tu m’as dit. »
Ses lèvres planèrent près de lui, sa voix tremblante tandis que les mots la quittaient.
« Parce que pendant tout le temps que nous avons passé ensemble, peu importe à quel point j’essayais de le nier… j’ai fini par t’aimer, malgré tout. »
Vanitas ouvrit les yeux et la regarda.
« Mais cet amour », continua doucement Karina, « ce n’est pas juste. Peu importe à quel point je le désire, cela ressemble à une trahison du dernier brin de respect que j’ai pour moi-même. »
Son visage se rapprocha, si près que Vanitas pouvait sentir la chaleur de son souffle contre le bout de son nez.
« Alors, professeur — non, Vanitas… J’ai pris ma décision. »
« …. »
« Mourons ensemble, tout simplement. »