Chapitre 3
La nuit qui a suivi cette rencontre s’est étirée dans un silence assourdissant. Après le départ de Jun-ho, qui s'était éclipsé à la hâte en prétextant une urgence, j'avais raccompagné Seo-yun jusqu’à son arrêt de bus sans parvenir à prononcer plus de trois phrases. Elle n’avait rien dit de particulier, se contentant de garder son sourire calme et de me serrer la main avant de monter. Mais le contact de sa peau, d'ordinaire si réconfortant, m'avait paru presque irréel.
Arrivé chez moi, impossible de fermer l'œil. Les mots de Jun-ho tournaient en boucle dans ma tête : « C'est la fille d'un tueur en série mort il y a longtemps. »
En tant que futur médecin, je repoussais cette idée. L'hérédité criminelle n'est pas un diagnostic. Mais en tant qu'homme, le doute s'était instillé comme un poison. Pour retrouver mon contrôle, il me fallait des preuves, de la matière, des faits. Des chiffres et des données, pas des rumeurs de couloir.
À trois heures du matin, je me suis installé devant mon ordinateur. Les fenêtres de mon appartement donnaient sur une ville endormie, plongée dans la brume. Mes doigts tremblaient légèrement au-dessus du clavier.
J'ai commencé par taper le nom de famille de Seo-yun, associé aux mots-clés "affaires criminelles", "homicide", "décès". Les premiers résultats n'étaient que des articles universitaires ou des faits divers récents sans aucun rapport. J'ai ensuite affiné mes recherches en ajoutant le nom de sa ville d'origine, qu'elle m'avait mentionnée au détour d'une conversation des semaines plus tôt.
C'est là que les premières archives numérisées de la presse régionale sont apparues.
Un dossier archivé datant d'une quinzaine d'années a retenu mon attention. La une d'un journal de l'époque affichait une photo en noir et blanc, légèrement floue. Le titre était sans équivoque : L'affaire du chirurgien de l'ombre.
Mon cœur a raté un battement. Un chirurgien.
J'ai cliqué sur le lien. Le rapport d'époque détaillait le parcours d'un homme estimé, un praticien renommé travaillant dans un grand hôpital provincial. Un homme au-dessus de tout soupçon, apprécié de ses collègues et de ses patients, exactement comme la trajectoire que je m'efforçais de suivre. Mais derrière cette façade irréprochable se cachait une série de disparitions inexpliquées survenues sur une période de cinq ans.
L'article décrivait une méthode méticuleuse, froide, presque clinique, sans la moindre trace d'amateurisme ou de panique. L'homme avait agi pendant des années sans éveiller le moindre doute, jusqu'à ce qu'un faisceau de preuves indirectes ne finisse par le cerner. Il était mort avant son procès, emporté par un arrêt cardiaque dans sa cellule alors que l'enquête touchait à sa fin.
En bas de la page, un encadré mentionnait sa situation familiale : une épouse décédée peu après le scandale, et une enfant en bas âge, placée sous protection et dont l'identité avait été immédiatement modifiée par décision judiciaire pour lui éviter la vindicte publique.
Aucun nom de jeune fille n'était cité pour l'enfant. Mais la date de naissance correspondait parfaitement.
Je suis resté figé devant l'écran, la lumière bleue éclairant la pièce sombre. Les pièces du puzzle s'assemblaient avec une régularité terrifiante. L'aversion des étudiants qui connaissaient son histoire, la réserve extrême de Seo-yun, sa fascination pour mes études de médecine, cette façon qu'elle avait d'observer le monde avec une distance presque chirurgicale...
Soudain, mon téléphone a vibré sur le bureau, le bruit strident me faisant sursauter.
L'écran s'est allumé. Un message venait d'arriver.
De : Seo-yun
« Tu révises encore tard, Min-jae ? Pense à te reposer. La fatigue fait commettre des erreurs. »
Un frisson glacial m'a traversé. Je n'avais publié aucune activité sur mes réseaux, aucune application n'était ouverte à part mon navigateur. C'était une simple coïncidence, une remarque attentionnée qu'elle m'envoyait souvent quand elle savait que j'avais des examens.
Pourtant, en fixant ce message sur l'écran, je n'ai pas pu m'empêcher de regarder vers la fenêtre fermée de mon studio, plongée dans le noir absolu de la nuit.