Chapitre 2
Le reste de la journée s'est déroulé dans un calme trompeur. Après notre pause café, Seo-yun est repartie vers son cours du soir, me laissant seul avec mes dossiers d'anatomie. Mais malgré toute ma bonne volonté, je n'arrivais plus à me concentrer. L'image de ces deux étudiantes se figeant contre les casiers me revenait sans cesse en mémoire. Leur réaction n'était pas celle de filles contrariées ou intimidées par une rivale ; c'était un réflexe d'évitement pur et simple, guidé par une appréhension manifeste.
Alors que je rangeais mes affaires dans mon sac, une main s'est posée brutalement sur mon épaule, me faisant sursauter.
En me retournant, j'ai découvert Jun-ho. C'était mon meilleur ami depuis notre première année. D'ordinaire, Jun-ho était le type même de l'étudiant détendu, toujours prêt à plaisanter et à dédramatiser les révisions intensives. Mais ce soir-là, son visage était d'une pâleur cadavérique. Il respirait à peine, le regard fiévreux, jetant des coups d'œil anxieux autour de la salle presque vide.
— Min-jae, vient par là. Tout de suite, a-t-il chuchoté d'une voix hachée.
Avant que je n'aie le temps de protester, il m'a empoigné par le manche de ma veste et m'a entraîné à sa suite. Il m'a conduit hors du bâtiment principal, jusqu'à l'arrière de la faculté, dans l'allée sombre qui menait aux anciens laboratoires. Il n'y avait personne ici à cette heure-là. Seul le bruit de la pluie frappant contre les plaques d'égout brisait le silence.
— Qu'est-ce qui te prend, Jun-ho ? ai-je demandé en me dégageant, agacé par cette mise en scène. Tu m'as fait mal au bras.
Jun-ho s'est adossé au mur de briques, les mains tremblantes. Il a passé une main dans ses cheveux trempés avant de me fixer avec une gravité que je ne lui avais jamais connue.
— Il faut que tu t'éloignes d'elle, Min-jae. Immédiatement.
— De qui tu parles ?
— Ne fais pas l'idiot ! Han Seo-yun. Ça fait des semaines que je vous vois traîner ensemble. Au début, je pensais que c'était juste passager, une simple connaissance de bibliothèque. Mais aujourd'hui... tu marches avec elle comme si vous étiez un couple ! Tu ne te rends pas compte à quel point cette fille est dangereuse. Tu dois couper les ponts avec elle, dès ce soir. Ne sympathise plus jamais avec elle.
Je l'ai observé, hésitant entre la confusion et un début de colère. Seo-yun était calme, réservée, peut-être un peu distante, mais de là à la qualifier de "dangereuse" ? Cela n'avait aucun sens.
— Tu délires, Jun-ho. Qu'est-ce que tu lui reproches exactement ? C'est parce qu'elle est solitaire ? Parce qu'elle ne cherche à plaire à personne ? Elle ne ferait pas de mal à une mouche. Explique-moi ce qui te fait peur à ce point.
Jun-ho a déglutit avec difficulté. Il s'est approché d'un pas, vérifiant une fois de plus que les environs étaient déserts. L'angoisse sur son visage était si réelle qu'elle a fini par contaminer ma propre assurance.
— Approche ton visage, a-t-il dit dans un souffle à peine audible.
Je me suis penché vers lui, intrigué et soudainement tendu. Jun-ho a posé ses deux mains sur mes épaules pour s'assurer que je ne reculerais pas, et il a collé ses lèvres contre mon oreille. Sa respiration saccadée me brûlait la peau.
— C'est la fille d'un tueur en série, a-t-il murmuré d'une voix glaciale. Un monstre mort il y a longtemps... mais tout ce qu'il était, elle l'a dans le sang.
Les mots sont restés suspendus dans l'air, lourds, incompréhensibles. Mon esprit s'est efforcé d'assimiler la phrase, de la traduire en quelque chose de logique, de médical, d'expérimental. Un tueur en série. Les rumeurs, l'évitement des autres élèves, la peur irraisonnée de la foule... tout se mettait soudain à s'articuler autour de cette révélation. Un frisson froid a glissé le long de ma colonne vertébrale, me paralysant sur place.
— Tu... tu racontes n'importe quoi, ai-je balbutié, cherchant désespérément à rationaliser. C'est impossible.
— Je te le jure sur ma vie, Min-jae. N'approches plus...
Jun-ho s'est interrompu net. Les mots se sont étranglés dans sa gorge. Ses yeux se sont agrandis, remplis d'une terreur pure, braqués sur un point juste derrière moi.
Un bruit de pas légers, mesurés, venait de briser le clapotis de la pluie.
Je me suis retourné lentement, le cœur battant la chamade contre mes côtes.
Au bout de l'allée, sous la lumière blafarde d'un lampadaire faiblard, une silhouette se tenait debout. Elle tenait un parapluie noir ouvert au-dessus de sa tête.
C'était Seo-yun.
Elle avançait vers nous sans se presser, ses chaussures à talons claquant sur l'asphalte humide. Son visage était plongé dans l'ombre du parapluie, mais lorsqu'elle est arrivée à notre hauteur, elle a légèrement relevé le dôme sombre.
Son regard noir s'est posé sur Jun-ho, puis s'est adouci lorsqu'il a croisé le mien. Elle m'a offert un sourire d'une douceur absolue, d'une perfection troublante.
— Je vous cherchais, Min-jae, a-t-elle dit d'une voix posée, totalement dénuée d'émotion déplacée. Tu as oublié ton livre d'anatomie à la bibliothèque. Je me suis dit que tu en aurais besoin pour réviser ce soir.
Elle a tendu le manuel vers moi. Jun-ho, à côté de moi, s'est figé complètement, ne risquant pas même une respiration. Et pour la toute première fois depuis que je la connaissais, la présence de Seo-yun m'a glacé le sang.