Chapitre 1
J’ai toujours aimé l’ordre. C’est sans doute ce qui m’a poussé vers la médecine, et plus particulièrement vers la chirurgie. Dans un bloc opératoire, il n’y a pas de place pour le hasard. Chaque geste obéit à une logique stricte, chaque instrument a une fonction précise, et l’erreur ne pardonne pas. Depuis mon entrée à la faculté, ma vie suivait cette même rigueur des notes irréprochables, une discipline de fer, et une ligne droite tracée depuis l’enfance par la pression familiale et mes propres ambitions.
Pour les professeurs, j’étais l’étudiant modèle, le major de promotion sur qui l’on pouvait compter. Pour mes camarades, j’étais le type sympa mais toujours un peu trop occupé pour traîner tard après les cours. Cela me convenait parfaitement. Mon univers était prévisible, propre, sous contrôle.
Puis, sans que rien ne le laisse présager, l’équilibre s’est fissuré.
C’était un mardi du mois d’octobre. Un de ces après-midis pluvieux où le ciel de la ville prend une teinte de plomb et où la bibliothèque universitaire se remplit d’une odeur de papier humide et de café froid. J’étais assis à ma table habituelle, au fond de la grande salle, à l’écart des allées centrales. Mes fiches d’anatomie étaient étalées devant moi, ordonnées par système d’organes.
C’est à ce moment-là qu’elle est entrée.
Rien dans sa démarche n’était tapageur. Elle portait un trench-coat sombre, trempé par la pluie, et tenait un sac en cuir usé contre elle. Ses cheveux blancs, coupés droits, lui tombaient sur les épaules en encadrant un visage très pâle. Ce qui m'a frappé en premier, ce n'est pas tant sa beauté bien qu'elle fût indéniable , mais son immobilité. Alors que tout le monde autour s'agitait, retirait son manteau dans un bruit de fermetures éclair ou cherchait frénétiquement une prise pour brancher un ordinateur, elle est restée debout quelques secondes, balayant la pièce d'un regard lent, presque indifférent.
Elle a fini par s'avancer vers la table en face de la mienne. La bibliothèque était pourtant à moitié vide, mais elle a choisi de s'installer là.
Pendant plus d'une heure, nous avons travaillé en silence. Pas un mot. Juste le bruit des pages que je tournais et le grattement régulier de son stylo sur son cahier. De temps en temps, je levais les yeux. Elle écrivait d'une écriture fine, serrée, sans jamais hésiter.
Puis, en sortant un surligneur de sa trousse, son coude a heurté sa bouteille d'eau. La bouteille, mal fermée, a basculé, répandant un filet d'eau sur le bois de la table, menaçant mes fiches de révision.
D'un geste réflexe, j'ai rattrapé la feuille la plus proche avant qu'elle ne soit imbibée, tandis qu'elle redressait la bouteille d'un mouvement d'une rapidité déconcertante.
— Je suis désolée, a-t-elle dit.
Sa voix était basse, fluide, sans la moindre note de panique. Ses yeux se sont posés sur moi. Des yeux très sombres, d'une neutralité troublante.
— Pas de mal, les réflexes servent à ça, ai-je répondu en essuyant le coin de la table avec un mouchoir.
Un léger sourire a étiré ses lèvres. Rien d'exagéré, juste une marque de politesse.
— Tu es en troisième année de médecine, n'est-ce pas ? Kang Min-jae ?
J'ai été surpris qu'elle connaisse mon nom, même si la promotion n'était pas si grande.
— Oui, c'est ça. Et toi ? Je ne t'ai pas beaucoup vue dans les amphithéâtres.
— Han Seo-yun, a-t-elle simplement répondu. Je suis plutôt discrète. Et je préfère travailler ici qu'au milieu du bruit.
Ce fut le début de tout.
Au fil des semaines, ce qui n'était qu'une présence croisée au hasard est devenu une habitude. Nous avons commencé à nous retrouver à la bibliothèque, puis à prendre nos cafés ensemble entre deux cours. Seo-yun n'était pas comme les autres filles que je fréquentais habituellement. Elle ne cherchait pas à me meubler les silences avec des commérages sur la faculté ou des plaintes sur la charge de travail. Elle écoutait. Elle posait des questions précises sur ce que je faisais, sur la chirurgie, sur ma façon de penser.
Avec elle, je n'avais pas besoin de jouer le rôle de l'étudiant parfait. Elle semblait percevoir la fatigue sous le masque, et cette compréhension muette m'a rapidement charmé. Sans que je m'en rende compte, sa présence est devenue le moment de ma journée que j'attendais avec le plus d'impatience.
Pourtant, un détail est venu gripper cette mécanique trop fluide.
Un vendredi après-midi, nous marchions dans le couloir du bâtiment principal. Le hall était plein à craquer d'étudiants qui attendaient la fin du dernier cours de la semaine. Je lui racontais une anecdote sur un professeur particulièrement sévère, et elle souriait doucement à mes côtés.
À quelques mètres de nous, deux filles de notre promotion discutaient près des casiers. Je les connaissais vaguement : des étudiantes d'ordinaire très bruyantes, toujours au centre des groupes. Au moment où nous sommes arrivés à leur hauteur, l'une d'elles a tourné la tête vers nous.
Son regard s'est posé sur Seo-yun.
En un instant, le rire de l'étudiante s'est éteint. Son visage s'est décomposé, prenant une teinte blanchâtre. Elle s'est figée, agrippant le bras de sa camarade. Sans dire un mot, elle a fait un pas en arrière, se collant pratiquement contre les casiers pour nous laisser passer. Son amie a baissé les yeux immédiatement, fixant le sol comme si sa vie en dépendait.
L'atmosphère dans le couloir semblait s'être refroidie d'un coup autour de nous.
Je me suis arrêté, perplexe devant une réaction aussi disproportionnée.
— Tout va bien ? ai-je demandé en me tournant vers elles.
La première fille n'a pas répondu. Ses yeux faisaient des allers-retours nerveux entre moi et Seo-yun. Elle a ravalé sa salive, a attrapé son sac et a entraîné son amie à sa suite, s'éloignant à grands pas vers la sortie sans se retourner une seule fois.
Je suis resté planté là, interloqué.
— C'était étrange..., ai-je murmuré. Tu les connais ?
Je me suis tourné vers Seo-yun. Elle n'avait pas bougé d'un millimètre. Son visage était parfaitement calme, affichant la même expression douce et attentive que d'habitude. Elle a posé sa main sur mon avant-bras, une caresse légère qui m'a fait oublier l'étrangeté de la scène.
— Non, pas vraiment, a-t-elle répondu d'un ton posé. La faculté est grande, Min-jae. Les gens ont parfois leurs propres soucis ou des sautes d'humeur. Ça n'a pas d'importance.
Sa main est restée un instant de plus sur mon bras, juste assez longtemps pour que je sente la pression de ses doigts.
— On va prendre ce café ? a-t-elle ajouté avec un sourire limpide.
J'ai hoche la tête, chassant l'incident de mon esprit. Après tout, elle avait raison. Il n'y avait aucune raison de trop réfléchir à ce qui n'était probablement qu'une gaffe ou une histoire de couloir dont j'ignorais tout.
Nous avons repris notre marche. Mais en traversant le hall, j'ai remarqué, du coin de l'œil, qu'un autre groupe d'étudiants s'écartait silencieusement sur notre passage, évitant soigneusement de croiser le regard de la fille qui marchait à mes côtés.