Chapitre 99
Un cri déchira le bruit ambiant.
Aigu et perçant. Chargé de terreur. Une voix de femme, qui venait de quelque part hors du sentier.
Le groupe se figea une seconde. Puis les corps se mirent en mouvement, l’entraînement prenant le dessus sur la confusion. Les Étudiants invoquèrent leurs armes. Les villageois brandirent les outils qu’ils avaient sur eux. Tous convergèrent vers la source du cri.
La forêt se resserrait de part et d’autre. Les broussailles agrippaient les chevilles et ralentissaient leur progression. Quelqu’un trébucha, puis se rattrapa. Le cri s’était interrompu, ne laissant que le grondement des pas et les respirations haletantes emplir le vide qu’il avait laissé.
Puis les arbres s’écartèrent.
Et ce qui apparut n’était pas du tout une créature.
Deux hommes se tenaient à une quinzaine de pas. Les mercenaires du matin — du cuir renforcé de clous de métal, des épées à la ceinture.
La foule s’arrêta dans un mouvement désordonné. La confusion se propagea parmi les gens rassemblés, les armes toujours levées, les corps encore tendus en prévision d’un combat qui n’avait soudain plus aucun sens.
Lior se tenait face à l’un des mercenaires.
Ses yeux bleu ciel étaient écarquillés, emplis de quelque chose qui dépassait la peur. Il tenait son poignard à deux mains, pointé vers l’homme, sa détermination tremblante.
Et derrière lui, retenue par le second mercenaire, se trouvait sa mère.
L’homme lui enserrait la taille par-derrière, la plaquant contre son torse. De l’autre main, il lui tenait le poignet, le tordant selon un angle qui rendait toute résistance douloureuse. Elle se débattait malgré tout : son corps se tordait, ses pieds frappaient dans le vide, ses cheveux blond blé lui barraient le visage. Son panier d’herbes gisait à trois pas de là, son contenu répandu sur le sol.
Une bouffée de chaleur envahit la poitrine de Cel. Ce n’était pas la réaction mesurée et maîtrisée qu’il avait appris à contenir. Quelque chose de plus brûlant. De plus immédiat.
« Ils osent… »
Silent Moon se matérialisa dans sa main. Trois Phases de la lune s’illuminèrent le long de la lame : de petits Croissants luisant d’une pâle clarté. L’arme vibra légèrement dans sa paume, l’acier réagissant à ce qu’il percevait en lui.
Ses pieds se mirent en marche. Ses pas lourds l’emportèrent vers l’avant, avec cette lenteur délibérée qui laissait aux cibles le temps de comprendre leur erreur
Le père de Lior s’était déjà élancé. Son visage buriné s’était mué en quelque chose de menaçant, bien qu’il n’eût aucune arme. Cel lui emboîta le pas. Tous deux se rapprochaient des mercenaires avec l’inéluctabilité particulière d’une violence sur le point d’éclater.
Soudain, Theron surgit de la lisière.
Ses cheveux bruns étaient légèrement ébouriffés, son armure brillait par endroits sous la lumière de fin d’après-midi. Son groupe apparut derrière lui : Sylvaine et son calme impassible, Owen solide comme une montagne, Cordelia visiblement mal à l’aise, Percival prêt à agir.
« Que se passe-t-il ici ? » La voix de Theron porta avec une parfaite netteté. Son regard se fixa sur le mercenaire qui tenait la mère de Lior. « Lâchez-la. Tout de suite. »
La prise du mercenaire se relâcha. Son bras quitta la taille de la femme et sa main lâcha son poignet. Elle tituba aussitôt vers l’avant, ses jambes peinant à supporter son poids.
Puis elle courut.
Droit dans les bras de son mari. Il la rattrapa et l’enveloppa de ses bras avec une protection désespérée. Elle enfouit le visage contre son torse, le corps secoué par les sanglots qu’elle avait jusque-là retenus par la seule force de sa volonté.
Lior recula lui aussi. Il marcha à reculons jusqu’à se retrouver près de ses parents, son poignard toujours serré à deux mains.
Les deux mercenaires reportèrent toute leur attention sur Theron. Celui qui avait fait face à Lior cracha sur le côté, le mépris qui se lisait sur son visage dépassant la simple grossièreté.
« Qu’est-ce que tu nous veux, bordel, gamin ? Ça ne te regarde pas. »
« Ça ne me regarde pas ? Le ton de Theron se durcit. « Agression d’une femme innocente, ça ne me regarde pas ? Tu vas lui présenter tes excuses. Et tu vas jurer que ça ne se reproduira plus jamais. »
Le second homme éclata d’un rire sec et laid. « Jurer ? À qui, exactement ? À toi ? » Il détailla Theron avec un dédain manifeste. « T’as quoi, seize ans ? Dix-sept ? Tu joues au héros dans ton armure rutilante ? »
« Je ne joue pas. » La voix de Theron s’abaissa. « Ces gens sont sous ma protection. Vous les traiterez avec respect ou vous en subirez les conséquences. »
« Des conséquences… » Le premier mercenaire étira le mot jusqu’à le rendre absurde. « De la part d’un gamin qui a probablement reçu sa première Bénédiction le mois dernier ? » Il se tourna vers son compagnon. « On devrait avoir peur ? »
« Terrifiés », approuva l’autre. « On tremble de tous nos membres. On devrait… »
« Ça suffit. »
La voix de Sylvaine trancha l’affrontement. Elle s’avança, dépassa Theron et se plaça devant lui. Sa posture demeurait détendue malgré la tension qui saturait l’air.
« Je suis Sylvaine Grovethorn, Héritière de la Maison Grovethorn du Clan de la Vie. » Elle prononça ces mots avec une précision clinique. « Quoi que vous soyez en train de faire ici, cela s’arrête maintenant. Vous présenterez vos excuses à cette femme et vous jurerez que cela ne se reproduira plus jamais. »
Le silence retomba.
Les mercenaires échangèrent un regard. Quelque chose passa entre eux : ils calculaient, réévaluaient la situation, avec l’air particulier de ceux qui venaient de comprendre que la donne avait changé d’une façon qu’ils n’avaient pas prévue.
Leur échange silencieux s’éternisa.
Finalement, l’un d’eux se retourna. Son visage s’était durci, empreint de ressentiment, mais son mépris affiché s’était dissipé. « Très bien. On ne recommencera pas. »
Les mots lui coûtèrent. Il les avait prononcés sous la contrainte.
Le visage de Theron s’éclaira aussitôt. « Parfait. Je suis heureux qu’on ait pu régler ça pacifiquement. » Il adressa aux mercenaires un signe de tête, visiblement satisfait. « Vous pouvez partir. »
Ce récit a été dérobé illégalement à Royal Road ; signalez toute occurrence de cette histoire si vous la trouvez ailleurs.
Inutile de le leur répéter. Ils se retournèrent et s’éloignèrent sans un mot.
Le soulagement se répandit dans la foule rassemblée. Les conversations reprirent, les voix basses s’efforçant de comprendre ce qui venait de se passer. Plusieurs personnes s’approchèrent de la mère de Lior pour la réconforter et s’assurer qu’elle n’était pas blessée.
Cel demeura figé.
Il regarda les mercenaires s’enfoncer entre les arbres. Il vit les épaules de la foule se détendre, le soulagement se peindre sur des visages qui auraient dû réclamer du sang. Il vit Theron recevoir un signe de gratitude du père de Lior, comme si quelque chose avait réellement été réglé.
« C’est tout ? »
Quelques mots arrachés entre les dents, et tout le monde passait simplement à autre chose… Comme si des excuses suffisaient.
Ce n’était pas suffisant. Les mots ne suffisaient pas. Il l’avait appris depuis longtemps, dans une cellule, auprès d’un homme qui avait lui aussi fait des promesses.
Il resserra sa prise sur Silent Moon, jusqu’à ce que ses jointures blanchissent.
Ils recommenceraient. Sans hésiter. Sans remords.
Ses pieds bougèrent. Un pas. Puis un autre. Silent Moon était toujours matérialisée, son acier violet accrochant la lumière de fin d’après-midi.
Un bras se dressa devant lui.
Cel s’arrêta. Tourna la tête.
Hestia lui barrait le chemin. Ses yeux cramoisis croisèrent les siens, calmes et inflexibles.
« Pas maintenant », dit-elle doucement.
« Pourquoi tu m’arrêtes ? » Sa voix était plate. Il ne la maîtrisait qu’au prix d’un effort colossal. « Ils le méritent. »
« Oui. Mais tu as vu leur hésitation ? Même après que Sylvaine leur a révélé son titre ? »
Cel l’avait remarquée. Les regards. Les calculs. Leur façon de se regarder comme s’ils pesaient des options qui auraient dû être évidentes.
« Quelqu’un les soutient, reprit Hestia. Quelqu’un qui a un pouvoir égal ou supérieur à celui de la Maison Grovethorn. Sinon, ils se seraient excusés sur-le-champ et auraient pris la fuite. »
Son raisonnement était irréfutable. Cel le détestait, mais il l’était.
La mâchoire de Cel tressaillit, ses dents grinçant les unes contre les autres. Sa main se crispa davantage sur la poignée de Silent Moon. L’envie de faire fi de tout ce qu’elle venait de dire et de rattraper ces hommes faillit le submerger.
Il se força à respirer. Une fois. Deux fois. Il laissa la rage le traverser sans agir sous son emprise.
Puis Silent Moon se dissipa, s’effaçant dans le néant.
Hestia baissa le bras.
La foule se dispersa peu à peu. Les travailleurs retournèrent chercher les outils qu’ils avaient abandonnés, prêts à reprendre le chemin interrompu vers le village. La famille de Lior resta groupée : sa mère toujours blottie contre le torse de son père, Lior montant la garde près d’eux, son poignard enfin abaissé.
Ils reprirent la route presque en silence. Les conversations d’avant s’étaient éteintes, remplacées par ce calme particulier qui suit une violence évitée de justesse.
Les portes du village apparurent devant eux. Les murs de bois familiers. Le Puits au centre. Les maisons alignées le long des routes qui se croisaient.
La journée s’acheva sans autre incident.
Le dîner se déroula dans un calme morose. La mère de Lior toucha à peine à son repas ; ses mains tremblaient légèrement dès qu’elle les bougeait. Son père restait sur ses gardes, jetant régulièrement un regard vers la porte, comme s’il s’attendait à voir quelqu’un faire irruption. Lior demeurait tout contre sa mère, la joie qu’il avait éprouvée plus tôt à l’idée de leur nouvelle maison ensevelie sous une anxiété nouvelle.
Puis la nuit tomba. Totale et profonde.
La famille de Lior se retira dans sa chambre. Un rideau fut tiré devant l’entrée. Les voix basses cédèrent peu à peu la place à des respirations plus profondes, jusqu’à ce que le sommeil les gagne.
Cel était assis seul à la table.
Encore une fois.
Il fixait le vide. L’obscurité qui l’entourait. Des formes que ses yeux ne parvenaient pas tout à fait à distinguer.
Les paroles de Hestia tournaient dans ses pensées. Quelqu’un soutenait les mercenaires. Quelqu’un de puissant.
Mais qui soutiendrait des brutes pareilles ? Qui donnerait aux mercenaires assez d’assurance pour hésiter même face à une héritière d’un Grand Clan ?
Une seule personne lui vint à l’esprit.
Kyros.
Celui-là même qui s’était donné pour mission personnelle de tourmenter l’Élu de la Lune. Celui qui avait fait vivre un enfer à Lior pendant des mois à l’Académie.
Et qui avait brillé par son absence depuis le début du voyage.
La colère flamba. Pas la rage instantanée de tout à l’heure. Quelque chose de plus froid. De plus calculé.
Car si c’était Kyros, alors les événements du jour n’étaient pas dus au hasard. Ils étaient délibérés. Calculés. Une attaque destinée à atteindre Lior en s’en prenant aux êtres qu’il aimait, dans un endroit où les règles de l’Académie ne s’appliquaient pas.
La fureur monta. Une pression s’accumulait derrière ses côtes, dans sa mâchoire, dans ses mains qui cherchaient quelque chose à détruire.
Puis il s’arrêta.
Il regarda autour de lui. L’obscurité. Le calme. Personne.
Plus tôt, Hestia l’avait empêché de s’attirer encore des ennuis.
Mais maintenant… maintenant, c’était la nuit.
Personne ne le remarquerait.