Chapitre 98
La cloche sonna de nouveau.
La mère de Lior se leva aussitôt. Son tabouret racla le sol en bois ; elle laissa là son porridge. Elle se dirigea vers le panier d’herbes cueillies, suspendu à un crochet près de la porte, et en vérifia une dernière fois le contenu avec des gestes efficaces, rodés par l’habitude.
Le père de Lior avait déjà disparu dans la chambre. Cel entendit des vêtements remuer, puis quelque chose qu’on déplaçait en grinçant. Son père reparut, tenant la bourse de cuir que Lior leur avait donnée, lourde de pièces qui représentaient sans doute plus d’argent qu’ils n’en avaient possédé depuis des années.
Son visage buriné trahissait une tension qui allait au-delà des préparatifs. Ses doigts tiraient sur le cordon de la bourse pour le resserrer.
Puis ils se dirigèrent vers la porte.
Lior se leva à la hâte et les suivit. Cel se leva plus lentement, puis sortit dans la lumière du matin, trop vive après la pénombre de la maison.
Le village s’était animé.
Les habitants sortaient en masse de chez eux et convergeaient vers la rue principale, avec l’empressement caractéristique de ceux qui attendaient cet instant depuis longtemps. Les conversations s’élevaient et retombaient en vagues qui se chevauchaient. Des enfants se faufilaient entre les adultes, ravis de voir leur routine bouleversée.
Et là, au milieu de la rue, près du Puits, se trouvait la cause de tout ce remue-ménage.
Une carriole. Assez grande pour être tirée par deux chevaux, tous deux massifs et patients dans leurs harnais. Le véhicule semblait ancien : le bois, assombri par les intempéries et l’usure, était renforcé de ferrures visibles aux angles et aux jointures. Mais ce n’était pas la carriole elle-même qui attirait les regards.
C’était son chargement.
Des marchandises. Entassées haut et solidement arrimées par des cordes tendues sous leur poids. Des étoffes aux couleurs éclatantes, en contraste saisissant avec la palette terne du village. Des outils de métal qui accrochaient la lumière et la renvoyaient en éclats vifs. Des récipients en terre cuite, probablement remplis de conserves ou d’huile. Des ballots enveloppés dans du tissu dont le contenu pouvait être n’importe quoi.
Deux hommes se tenaient devant la carriole. Armés. Ils n’étaient pas vraiment vêtus comme des soldats, mais portaient du cuir renforcé de clous de métal et des épées pendues à leur ceinture, à portée de main avec l’aisance de ceux qui s’en servaient souvent. Ils s’étaient placés entre la carriole et la foule, le corps tourné de manière à en barrer l’accès.
Un troisième homme circulait parmi les habitants, en bordure de la foule. Ses vêtements le distinguaient immédiatement des villageois : un manteau bien coupé sur une chemise propre, dans une étoffe dont le poids et le tissage évoquaient l’argent plutôt qu’un travail artisanal fait à la maison.
Le marchand. Les deux autres étaient donc des mercenaires engagés pour le protéger.
La foule se rapprocha. Les corps avançaient, l’espace libre se réduisait tandis que les gens se bousculaient pour gagner une meilleure place à l’avant.
L’un des mercenaires fendit la foule en direction des villageois les plus proches, la main posée sur la garde de son épée, menaçante. « J’ai dit : RECULEZ ! » Sa voix déchira l’attroupement, rauque et trop forte, plus menaçante qu’autoritaire. « Le premier imbécile qui touche à cette carriole aura droit à ma lame ! »
La foule recula d’un mouvement, les corps s’écartant dans une vague.
Mais elle ne se dispersa pas complètement. Elle ne le pouvait pas. Tout ce dont les habitants avaient besoin se trouvait à une vingtaine de pas, peut-être.
Le marchand s’avança alors. D’un geste souple et assuré, il se plaça bien en vue. Sa voix s’éleva au-dessus du brouhaha ambiant, avec une autorité qui n’avait pas besoin de hausser le ton.
« Faites la queue. Chacun aura son tour. » Il désigna un endroit près de l’arrière de la carriole. « Une famille à la fois. »
La foule se réorganisa. Les gens jouaient des coudes pour se placer, certains se pressant en avant, d’autres restant en retrait selon le calcul qu’ils faisaient de leurs chances. Des voix s’élevèrent, sans être franchement agressives, mais insistantes.
Les parents de Lior rejoignirent la file qui se formait. Ils trouvèrent une place aux deux tiers environ, en partant de l’avant. Pas l’idéal, mais pas catastrophique non plus.
Cel et Lior restèrent sur le seuil, à regarder. Les adultes les laissèrent derrière eux pour s’occuper de cette affaire essentielle à leur survie.
La file se stabilisa. Ceux qui avaient réussi à se placer près de l’avant affichaient un soulagement manifeste. À l’arrière, les gens semblaient de plus en plus nerveux, le regard passant de la carriole à la file qui s’allongeait.
« C’est toujours comme ça ? » demanda Cel à voix basse.
Lior gardait les yeux fixés sur ses parents. « Les marchands viennent rarement. » Sa voix s’était tendue. « Et quand quelqu’un passe… il ne peut transporter qu’une quantité limitée. »
Cel comprit, et cette évidence le mit mal à l’aise.
Tout le monde ici avait besoin de quelque chose. De sel pour conserver les aliments. D’outils en métal impossibles à fabriquer sans forge. De remèdes contre les blessures ou les maladies. D’étoffes pour confectionner des vêtements, faute de matières premières locales. De produits de luxe qu’on ne trouvait qu’en ville, là où les artisans se spécialisaient et où les routes commerciales convergeaient.
Mais les provisions du marchand étaient limitées. Dès qu’un produit était épuisé, il n’y en avait plus jusqu’à sa prochaine visite, des mois plus tard. Pas étonnant que les gens soient aux abois. Pas étonnant qu’ils se pressent en avant, l’impatience à peine contenue. L’alternative, c’était de s’en passer, ce qui pouvait entraîner de réelles difficultés, et pas un simple désagrément.
« C’était différent, dans ton village natal ? » demanda Lior, toujours occupé à suivre la file des yeux.
Cel ne quittait pas la carriole des yeux. « On peut dire ça. »
La file se mit à avancer.
Les transactions se déroulaient rapidement. Les habitants s’approchaient du marchand, lui expliquaient leurs besoins et négociaient les prix avec plus ou moins de succès. Les pièces changeaient de mains. Les marchandises étaient échangées. Certains s’éloignaient satisfaits. D’autres avaient l’air déçu, n’ayant pas obtenu ce qu’ils espéraient ou ayant payé plus qu’ils ne l’auraient voulu.
Le temps passa. Le soleil monta dans le ciel, la chaleur matinale cédant peu à peu la place à celle de midi. Cel regarda le mécanisme se répéter avec une régularité presque mécanique : chaque transaction suivait un schéma semblable, malgré les besoins propres à chacun.
Finalement, les parents de Lior arrivèrent devant le marchand.
Son père s’avança le premier. Il détacha la bourse de cuir de sa ceinture et l’ouvrit, puis compta les pièces avec attention. Le marchand l’observait d’un œil professionnel, hochant parfois la tête pendant qu’ils discutaient des sommes.
Son père lui remit une bonne partie du contenu de la bourse. Peut-être la moitié. Peut-être davantage. Cel ne distinguait pas exactement ce qui se passait à cette distance, mais la bourse, visiblement allégée, laissait penser que l’achat leur avait coûté cher.
La mère de Lior s’approcha de la carriole. Elle ouvrit son sac en tissu et entreprit d’y transférer des herbes, celles que Lior et elle avaient cueillies la veille. Le marchand les examina rapidement, hocha la tête d’un air approbateur, puis lui indiqua les récipients où elle pouvait choisir des produits en échange.
Elle prit des ingrédients : d’autres herbes, des produits conservés que Cel ne parvenait pas à identifier d’ici. Elle remplit son sac avec soin, jetant parfois un regard au marchand pour s’assurer de faire le bon choix.
L’échange terminé, ses parents s’éloignèrent de la carriole pour laisser la place à la famille suivante.
Et soudain, leur allure changea. Le visage buriné de son père s’illumina d’un large sourire que Cel ne lui avait encore jamais vu. Sa mère porta les mains à sa bouche ; des larmes perlaient au coin de ses yeux.
Ils se heurtèrent en chemin. Leurs bras s’enlacèrent avec force, leurs corps serrés l’un contre l’autre. Puis ils se mirent à sauter — vraiment à sauter, les pieds décollant du sol dans des bonds maladroits, aussi ridicules que joyeux.
Autour d’eux, les réactions variaient. Certains habitants restaient figés, la bouche ouverte. D’autres se mirent à applaudir, et le bruit enfla à mesure que d’autres les imitaient. Des félicitations fusèrent de toutes parts.
Les parents de Lior se séparèrent et coururent vers lui et Cel.
Sa mère les atteignit la première. Elle serra Lior dans ses bras et le souleva du sol malgré sa silhouette menue. « On a réussi. On a vraiment réussi. »
Son père arriva un instant plus tard. Il les enlaça tous les deux, les serrant dans un nœud de corps et d’émotions dont Cel recula instinctivement.
« Réussi quoi ? » La voix de Lior était étouffée contre la poitrine de sa mère. « Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« On a acheté une nouvelle maison. » Les mots se bousculaient dans la bouche de son père, l’excitation balayant son calme habituel. « Une vraie maison. Le marchand a dit qu’il amènerait un artisan à sa prochaine visite. Quelqu’un qui sait construire des maisons comme il faut. Et des planches, du bon bois. »
Lior s’était figé. « Une nouvelle maison ? »
« Oui. » Sa mère recula juste assez pour le regarder, le visage rayonnant de joie. « Tu n’auras plus à dormir sur une paillasse. Tu auras un vrai lit. De l’espace. Tout ce qu’on trouve dans une vraie chambre. »
Ces paroles le bouleversèrent. Les yeux de Lior se remplirent de larmes ; ses lèvres remuèrent sans qu’aucun son en sorte. Puis il leur rendit leur étreinte, le corps secoué par une émotion qu’il ne pouvait exprimer autrement.
Cel observa la scène à distance. Elle se déroulait sous ses yeux comme un moment emprunté à un monde qu’il n’avait jamais connu.
L’instant s’étira. Finalement, ils se séparèrent, s’essuyèrent le visage et rirent d’eux-mêmes. Les autres habitants étaient retournés à leurs achats ; la file continuait d’avancer régulièrement.
Le matin s’écoula, puis céda la place à l’après-midi.
L’équipe de reconnaissance repartit : les instructeurs et les étudiants qu’ils avaient choisis retournèrent dans la forêt à la recherche des créatures signalées par les habitants. Le reste du groupe se dispersa pour accomplir les tâches qui lui avaient été assignées, aidant les habitants à effectuer leur travail quotidien.
Pour Cel, cela signifiait retourner aux champs.
Il suivit le chemin familier. Il franchit la porte, longea le sentier forestier et déboucha dans cette clairière impossible où une terre riche s’étendait en rangées bien ordonnées. Les mêmes outils attendaient au bord du champ. Les mêmes travailleurs s’étaient rassemblés, avec le même objectif.
La houe trouva sa place dans ses mains comme une vieille compagne. Son corps enchaînait des gestes devenus routiniers après une seule journée d’exercice. La lame retournait la terre. Des sillons apparaissaient.
Le soleil suivit sa course patiente dans le ciel. Les ombres s’allongèrent. La température baissa légèrement tandis que l’après-midi s’acheminait vers le soir.
Finalement, quelqu’un annonça que le travail était terminé. On rassembla les outils. Le groupe reprit le chemin du village, les conversations s’animant avec le soulagement de ceux qui avaient rempli leurs obligations.
Le sentier serpentait dans cette forêt devenue familière. Les arbres se rapprochaient ; les sous-bois s’épaississaient entre leurs troncs. La lumière filtrait à travers les feuilles en taches éparses.
Puis un cri déchira le bruit ambiant.
Aigu et strident. Chargé de terreur. La voix d’une femme, qui venait de quelque part hors du sentier.