Chapitre 98
Lucia se sentit profondément épuisée dès son retour à la maison. Une fois à l'intérieur, sa tension s'évapora rapidement. Même si elle l'avait vécu dans ses rêves, dans cette vie, c'était sa première activité et sa première apparition publique.
Devoir maintenir une expression neutre sous le regard scrutateur des autres exigeait un effort considérable. De plus, peut-être parce que Sophia lui avait tapé sur les nerfs, son corps semblait aussi fatigué que si elle avait effectué un travail de force. Elle dîna tôt et se retira rapidement dans sa chambre.
Aujourd'hui, Hugo était rentré après l'heure du dîner, mais il n'était pas si tard. En voyant qu'elle n'était pas venue l'accueillir, il la chercha du regard. Sans qu'il ait besoin de poser la question, Jerome lui répondit.
« Milady s'est retirée tôt. Elle semblait fatiguée par sa sortie d'aujourd'hui. »
Hugo fronça les sourcils, et Jerome ajouta :
« Milady n'a fait aucune mention d'un quelconque malaise. Elle a dit qu'elle n'avait pas besoin de médecin et que le thé avait été agréable. »
Hugo monta rapidement vers sa chambre. Il y entra et s'assit sur le lit, observant sa silhouette endormie. Après un moment, il tendit la main pour lisser ses cheveux ébouriffés qui s'étalaient sur l'oreiller.
« ...Hugh ? Tu es rentré ? »
Ses yeux papillonnèrent avant de s'ouvrir. À moitié endormie, sa voix était indistincte et pâteuse.
« Je ne voulais pas te réveiller. Rendsors-toi. »
Le son de sa voix basse et vibrante était agréable. Lucia sourit et, comme pour s'étirer, elle leva les bras vers lui. Hugo sourit et se pencha. Ses bras fins s'enroulèrent autour de son cou. Hugo posa une main sur son dos pour la soutenir. Il pouvait sentir la chaleur de son corps à travers sa fine chemise de nuit. Il passa un bras autour de sa taille, la soulevant pour l'attirer contre lui. Son parfum délicat chatouilla ses narines. Hugo sentit son cœur se serrer sous le poids de pensées impures et ferma les yeux.
« Te sens-tu souffrante ? » (Hugo)
« Non. J'étais juste un peu fatiguée. Je crois que j'étais tendue parce que je rencontrais beaucoup de monde après une longue période. »
« Comment s'est passé le thé ? »
« Comme un thé, tout simplement. »
Hugo l'écarta légèrement pour croiser son regard.
« C'est tout ? »
« À part ça, que veux-tu qu'il y ait d'autre ? Je suis la Duchesse. Elles faisaient toutes attention à mon humeur. »
Lucia n'avait aucune intention de lui parler de l'incident avec Sofia. Les agissements de cette dernière n'étaient dus qu'à son attachement persistant et à son obsession. Ce n'était pas sa faute à lui. Il avait déjà tourné la page avant leur mariage. Bien que sa façon de rompre n'ait pas été douce, était-il sensé d'être tendre lors d'une séparation entre un homme et une femme ? Il valait mieux couper les ponts totalement plutôt que de laisser place au doute.
Puisqu'elle avait mis Sofia en garde, elle comptait attendre et voir. Si Sofia restait tranquille, Lucia prévoyait d'en rester là, mais si la femme se montrait à nouveau dans les cercles mondains, elle ne laisserait pas passer cela.
Lucia était la Duchesse. Si elle donnait un ordre, ce serait un jeu d'enfant de faire agir ses partisans, qui mouraient d'envie de s'attirer ses bonnes grâces. Lucia n'aurait même pas besoin de se salir les mains. Un simple regard suffirait pour qu'ils humilient Sofia et s'assurent qu'elle ne puisse plus jamais montrer son visage dans la haute société.
Le monde de la haute société ne respectait ni ne tolérait le pardon et la générosité. On serait tourné en ridicule comme un imbécile incapable de protéger sa propre autorité. Peu importe la position occupée, si l'on montrait une faiblesse d'esprit, il y avait une foule de gens prêts à vous exploiter avec des yeux brillants de convoitise. Même si la méchanceté pouvait nuire au prestige, on ne devait pas tout laisser passer avec bienveillance. Lucia ne cherchait pas à dominer les cercles mondains, mais elle n'avait aucune intention de passer pour une cible facile.
« C'est bon à savoir. Il ne s'est rien passé de particulier ? »
« Oui. Et toi ? Comment s'est passée ta journée ? »
Hugo fut un instant déprimé en se souvenant de son mouchoir qui avait été pris.
« Comme d'habitude. »
« Mais sais-tu combien de questions j'ai reçues à ton sujet parce que tu m'as escortée aujourd'hui ? Je ne savais pas que ce n'était pas censé se faire. »
Les sourcils de Hugo se contractèrent.
« Qui dit que ça ne se fait pas ? »
« Personne ne le fait. C'est pratiquement la même chose. »
« Si je le fais, alors c'est la norme à partir de maintenant. »
Lucia le regarda du coin de l'œil. Le voilà reparti. Quoi qu'il en soit, son déraisonnement et sa fierté étaient impossibles à arrêter.
« Je ne veux pas la prochaine fois. Je ne veux pas devenir un spectacle. »
« ...Pourquoi te soucies-tu tant du regard des autres ? »
« C'est toi qui es trop insouciant. »
Alors qu'il restait silencieux à l'observer, les yeux de Lucia s'agrandirent légèrement. Il resserra soudainement son étreinte et couvrit ses lèvres des siennes. Il mordilla doucement ses lèvres tendres et glissa sa langue dans sa bouche. Sentant sa langue douce explorer son palais, ses doigts se mirent à trembler. Lucia resserra ses bras autour de son cou et ferma faiblement les poings. Le baiser était doux, sans aucune agressivité.
Hugo s'écarta de ses lèvres et embrassa le coin de sa bouche. Puis il la recoucha sur le lit.
« Dors. Tes yeux sont lourds de sommeil. Je vais aller travailler un peu cette nuit. »
« As-tu beaucoup de travail ? »
« Plutôt que de rester allongé à côté de toi et de passer une nuit blanche, je préfère avancer sur mes dossiers. »
« ...Toi. Tu ne penses qu'à ça tous les jours ? »
« Évidemment. »
Lucia le regarda avec incrédulité avant d'éclater de rire.
* * *
Hugo parcourut la liste des participantes au thé auquel Lucia avait assisté aujourd'hui. Fabian grommela intérieurement à l'idée de devoir venir à la résidence ducale tard dans la nuit avec des documents, mais en apparence, son expression restait sérieuse.
Bien que Fabian tienne parfois tête au Duc, il n'avait jamais oublié que, fondamentalement, le Duc était un homme effrayant. À moins que ce ne soit absolument nécessaire, Fabian ne ferait ni ne dirait jamais rien qui puisse offenser le Duc.
Hugo avait demandé à Fabian, avec une légèreté feinte, d'apporter la liste des invités du jour. À l'avenir, elle assisterait plus souvent à des réceptions et il lui était impossible de vérifier individuellement qui y participait à chaque fois. Il allait le faire cette fois-ci, car c'était sa première sortie.
Alors que Hugo jetait un coup d'œil rapide à la liste, ses yeux se contractèrent légèrement.
« Putain. »
Un mot que Kwiz utilisait souvent lui vint automatiquement à l'esprit. Le nom de la « Comtesse d'Alvin » était inscrit en lettres grasses sur la liste. Hugo espéra avoir mal lu et vérifia plusieurs fois, mais il n'y avait aucun doute. Hugo commença soudain à transpirer.
« Ce thé. Découvre exactement ce qui s'est passé durant cette réception. » (Hugo)
Le travail augmentait encore. « Hu-hu », se lamenta intérieurement Fabian.
« Pour quand le voulez-vous ? » (Fabian)
« Dès que possible. »
La voix de Hugo était sombre.
Dans des moments pareils, il fallait inconditionnellement ramper. Fabian répondit d'un ton fiable.
« Compris. Je vais mobiliser tous les effectifs nécessaires et m'en occuper. »
Quelques jours plus tard, Hugo reçut un rapport. Une partie des femmes de chambre qui servaient les invitées avait été soudoyée, et la situation avait été reconstituée aussi fidèlement que possible. Une partie n'était que du bavardage féminin assez inutile, et le dossier était assez épais, mais Hugo le lut avec patience. Lorsqu'il eut fini de tout lire, son sentiment fut simple :
« Je suis dans de beaux draps. »