Chapitre 73
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Quelques jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée de l'entourage de Lucia dans la Capitale, mais aucune rumeur à ce sujet ne s'était encore propagée. Hugo avait demandé à Lucia de se reposer et de rester à l'écart des regards de la société pendant quelque temps. Lucia passa donc ces quelques jours de manière très détendue.
Sachant que ce répit ne durerait pas, elle en profitait autant qu'elle le pouvait. Elle déjeunait, explorait le manoir et se promenait dans la cour.
Il y avait une étendue de terrain assez vaste entre les grilles et l'entrée du manoir. Plutôt qu'un jardin, de nombreux arbres y avaient été plantés pour empêcher quiconque de voir l'intérieur de la demeure. Comme un petit sentier serpentait entre eux, c'était un endroit agréable pour se promener.
« Ooh ! »
La voix forte et soudaine fit sursauter Lucia. Lorsqu'un homme au physique marquant apparut à l'improviste devant elle, Lucia se laissa tomber sur place.
« Ah, je t'ai fait peur ? C'est moi. Moi. Ça fait un bail qu'on ne s'est pas vus, n'est-ce pas ? »
Cet homme remarquable était Roy Krotin. Lucia saisit la main qu'il lui tendait et se releva. Pour Lucia, Roy représentait un lien particulier. Elle ne l'avait pas su à l'époque, mais sans lui, elle n'aurait jamais pu rencontrer Hugo.
C'était le rôle de Jerome de gérer les visiteurs et, avec sa personnalité austère, il n'aurait jamais laissé Lucia approcher Hugo tant qu'elle n'aurait pas été jugée comme une invitée digne de ce nom. À ce moment-là, Jerome s'était absenté juste à temps et Roy, agissant à sa guise, avait permis à Lucia de rencontrer Hugo.
Si Lucia n'avait pas pu le voir ce jour-là et avait été renvoyée, elle n'aurait jamais eu le courage de revenir. C'était un coup de pouce du destin, et en même temps, l'aide de Roy.
« Puisque tu es la Duchesse maintenant, est-ce que je devrais me comporter différemment ? Je ne m'y connais pas vraiment en ces choses-là. »
Il n'y avait aucune malice dans le sourire de Roy. Lucia lui rendit son sourire.
« Tout va bien. Faites comme vous vous sentez à l'aise. Je suis ravie de vous rencontrer ainsi après tout ce temps. Je voulais vous remercier. »
« Merci ? Pour quoi ? »
« Si Sir Krotin n'avait pas été là, comment aurais-je pu rencontrer Son Excellence le Duc ? C'est grâce à vous que je suis devenue Duchesse. »
« Quoi... Je n'ai... rien fait de spécial... »
Roy se gratta le menton, penaud. En réalité, le fait qu'il ait éclaté de rire lorsque Lucia avait fait sa proposition à Hugo lui pesait toujours sur le cœur. Il n'avait jamais eu l'intention de se moquer d'elle. C'était simplement que la situation en elle-même était très cocasse, mais les gens avaient tendance à interpréter ses paroles et ses actes à l'opposé de ses intentions.
Mais en entendant sa gratitude, il se sentit à la fois un peu gêné et heureux.
« Pourquoi cet homme a-t-il une si mauvaise réputation ? »
Dans le rêve de Lucia, Roy Krotin était célèbre sous le nom de "chien fou", et comme elle n'avait aucun contact direct avec lui, elle ne le connaissait qu'à travers les rumeurs. Mais après l'avoir rencontré en personne, elle réalisa qu'il était bien loin de l'individu notoire décrit.
Il était joyeux, franc, et si l'on se montrait bienveillant envers lui, il rendait toujours la pareille.
« On ne peut pas accorder grand crédit à ces rumeurs, hein. »
Selon les bruits qui couraient sur le Duc de Taran, c'était un monstre impitoyable, sans foi ni loi. Et maintenant, elle voyait que les rumeurs à son propre sujet étaient tout aussi infondées.
Dans son rêve, Lucia avait glané beaucoup d'informations sur les cercles sociaux via ces rumeurs, mais à présent, elle se disait que la plupart devaient être des mensonges.
Lucia se fit la promesse de ne plus écouter les rumeurs à l'avenir, à moins d'avoir rencontré la personne concernée en personne.
« J'ai entendu dire que vous étiez l'escorte de Son Altesse le Prince héritier. Est-ce que vous avez le droit d'être ici en ce moment ? »
« Que j'aie le droit ou non, je ne le ferai plus. Même si ce sont les ordres du Seigneur, je refuse ! Vous savez à quel point c'est difficile de ne jamais bouger et de servir d'escorte pendant plus d'un an ? Même si c'était amusant de tuer des assassins de temps en temps, j'ai envie de démissionner sur-le-champ. »
« ...Ah, je vois. Cela a dû être éprouvant. »
« Mais, où est mon Seigneur ? »
« Il n'est pas là. Il est sorti. »
« Zut. Je suis venu en courant pour faire un round avec mon Seigneur, ça faisait un bail. »
« ...Un round ? Vous voulez dire vous battre contre Son Excellence le Duc ? »
« Mm ? Hahaha ! C'est le mot juste. Un duel, c'est un combat, après tout. »
« Ah... un duel. N'est-ce pas dangereux ? »
« Il n'y a aucun danger. Nous ne sommes pas des amateurs. C'est dangereux seulement pour ceux qui manient l'épée sans réfléchir. Vous n'avez jamais regardé de duel ? »
« Non. Mais Son Excellence pourrait se blesser... »
« Puhahaha ! » Roy éclata d'un rire sonore.
« Se blesser ? Ah, rien que de dire ça, c'est absurde. Il n'y a personne au monde capable d'égratigner ne serait-ce qu'un doigt de mon Seigneur. »
« Est-il vraiment un si grand Chevalier ? »
La carrure de Hugo surpassait celle d'un chevalier ordinaire. Mais peut-être parce que Lucia ne l'avait jamais vu manier une épée, cela ne lui semblait pas réel. Elle avait tenu un atelier dans son rêve, alors elle s'y connaissait un peu sur ceux qu'on appelait les Chevaliers.
Bien qu'ils soient intègres et simples, leur tempérament explosait parfois, les rendant semblables à des bisons enragés, ignorant tout ce qui se trouvait devant eux.
« Il ne ressemble pas du tout à un chevalier. »
Elle ne ressentait pas cette aura brute et particulière des chevaliers chez Hugo.
« Serait-ce parce qu'il est Duc avant d'être chevalier ? »
Bien qu'elle ait rencontré un nombre considérable de chevaliers dans son rêve, elle en avait rarement croisé des nobles. Et cela incluait les Ducs ayant reçu le titre de chevalier.
Elle restait donc légèrement sceptique. Peut-être que les rumeurs sur ses exploits militaires étaient exagérées parce qu'il était Duc. Après tout, les rumeurs étant sans fondement, c'était possible. Si quelqu'un connaissant le Duc de Taran entendait ses pensées, il en resterait bouche bée.
« Sir Krotin ! »
Une voix aussi tranchante qu'une lame les interrompit. Jerome s'approcha d'eux avec une expression rigide. Roy afficha un sourire niais, l'air embarrassé.
« Bonjour. Ça fait longtemps. »
Jerome lança un regard noir à Roy avant de s'adresser poliment à Lucia.
« Milady. Si vous sortez sans femme de chambre, vous pourriez rencontrer des ennuis. »
« Ah, vous me l'aviez déjà dit. Je ferai attention, promis. »
Lucia se réprimanda intérieurement pour son imprudence, puis elle adressa un léger signe de tête à Roy et se dirigea vers le manoir, laissant les deux hommes seuls. Jerome surveilla Lucia jusqu'à ce qu'elle soit rentrée, puis il se tourna vers Roy.
« Quelle insolence ! C'est la Dame de la Maison Taran. Ce n'est pas quelqu'un que vous pouvez aborder dans un endroit isolé ! »
C'était la capitale, où l'on ne savait jamais où les regards étaient cachés. Et toutes sortes de scandales dans la Capitale naissaient d'incidents qui, au départ, ne semblaient pas grand-chose.
« Désolé. »
« Je vous dis simplement d'être un peu plus prudent. »
« Ah, j'ai dit que j'étais désolé. Même si ça fait longtemps, elle n'a pas changé d'un pouce, alors j'étais juste content de voir la Duchesse. »
« Les sentiments personnels, quels qu'ils soient, ne doivent pas être exprimés avec légèreté envers une femme mariée. Ne présumez pas que le Maître sera éternellement généreux. Si une rumeur infâme sur Milady devait naître à cause de Sir Krotin, il serait très en colère. »
« Hmm. Mais le seigneur n'a jamais été en colère à cause d'une femme. »
« Il ne s'agit pas de n'importe quelle femme, mais de la Madame. Surveillez vos paroles. »
Voir Jerome agir comme une mère protégeant son petit était si inhabituel que Roy cligna des yeux, surpris. Jerome n'était pourtant pas en reste quand il s'agissait de se comporter impoliment avec les femmes du Duc.
Si Roy était celui qui parlait sans filtre, Jerome était celui qui envisageait tranquillement de les éliminer. En ce sens, ils étaient étrangement sur la même longueur d'onde.
Mais en dehors de cela, il y avait une grande différence entre eux. Roy affichait son amusement et son mauvais caractère, tandis que Jerome traitait les femmes avec une froideur absolue, comme une Duchesse ayant oublié son devoir.
Hormis cela, les deux hommes étaient incompatibles. Ils étaient comme chien et chat. Ce qui était amusant, c'est que Roy était bien plus fort, et pourtant, c'était Jerome qui menait la danse. Chaque fois que Roy causait des ennuis, Jerome arrivait avec ses réprimandes et ses critiques sans fin.
Roy, qui acceptait volontiers les coups de Hugo quand il était en colère, ne faisait que se ratatiner devant Jerome. Roy agissait à sa guise, sans peur de rien, et il éprouvait une forme d'infériorité teintée d'admiration pour Jerome, toujours précis et inflexible dans ses actions.
« Est-ce que le seigneur... envers cette femme... »
Devant le regard féroce de Jerome, Roy changea rapidement ses mots.
« Est-ce que le seigneur... aime la Duchesse ? »
« Oui. »
« Beaucoup ? »
« Beaucoup. »
« Mm. Alors, si je continue comme avant, le seigneur sera en colère ? »
« Extrêmement en colère. »
On pourrait s'estimer heureux si cela se terminait par une simple colère. Jerome s'inquiétait sincèrement pour Roy et lui donnait un avertissement sérieux. Pour toute autre chose, le Maître pardonnerait généreusement à Roy. Mais s'il s'agissait de la Madame, il n'y aurait aucun pardon.
« D'accord. Eh bien, ça va, je ne déteste pas cette femm... la Duchesse non plus. »
« ...Pourquoi ? »
« Comment dire. Elle ne dégage pas une mauvaise odeur. »
« Une odeur ? Vous parlez de parfum ? »
La Madame n'était pas du genre à s'asperger de parfum excessif. En fait, Jerome appréciait aussi ce trait chez elle. Le parfum des nobles dames était généralement si puissant que, même à deux, les effluves se mélangeaient et donnaient mal à la tête.
« Ce n'est pas ça... »
Roy avait l'habitude de saisir instinctivement le tempérament général d'une personne lorsqu'il traitait avec elle. C'était pour cette raison que le Prince héritier l'appréciait, bien que Roy ne reste à ses côtés que sur ordre de son seigneur.
Roy s'était attaché à Hugo pour une raison similaire. La raison principale était qu'il aimait sincèrement son seigneur, et la suivante était qu'il ne détestait pas particulièrement les personnes qui l'entouraient.
« Bref, c'est quelque chose comme ça. J'ai compris, je ferai attention. Je veux dormir jusqu'au retour du seigneur. Où puis-je dormir ? »
« ...Suivez-moi. »