Chapitre 65
< — Vers la Capitale — > (2)
« Waouh, c’était devenu difficile de poser les yeux sur toi. »
Hugo ignora l’homme qui exprimait son accueil de manière exagérée et s’assit. Kwiz ne s’offusqua nullement de cette impolitesse et se contenta de rire joyeusement.
« Ton territoire est-il rempli de miel ? Je n’aurais jamais cru que tu y resterais plus d’un an. »
« Un seigneur qui prend soin de ses terres n’est-il pas une bonne chose pour Votre Altesse ? Non, est-ce Votre Majesté, désormais ? »
« Ça le sera, de toute façon, mais je n’ai pas encore été couronné. Les gens sont d’une telle minutie sur les coutumes pour ce genre de choses. »
Kwiz haussa les épaules. Il agissait actuellement en tant que Roi et, bien entendu, il était convaincu que le trône lui revenait. Il était impossible de contester la légitimité du Prince héritier à monter sur le trône. Même avec ses frères lorgnant sur son siège et guettant la moindre opportunité, Kwiz restait confiant.
Kwiz observa l’homme aux cheveux noirs qui sirotait son thé avec une expression indifférente, et se remémora les conseils prodigués pendant longtemps par son fidèle assistant et tacticien, le Comte Benef.
[C’est une bête sauvage, Votre Altesse.]
Le Comte était décédé d’une maladie l’année passée, ce qui représentait une perte immense pour lui.
[Une bête sauvage qui n’est pas apprivoisée et ne pourra jamais l’être. N’essayez pas de l’enfermer pour nous. Une bête sauvage rassasiée ne convoite pas le cerf qui se trouve devant elle. Il se tiendra volontiers aux côtés de Votre Altesse pour s’opposer à ceux qui souhaitent l’enfermer dans une cage.]
[Vous voulez dire qu’il ne faut pas attendre de loyauté de sa part ?]
[Une alliance stable vaut cent fois mieux qu’une loyauté incertaine. Souvenez-vous qu’aucun membre de la famille royale n’a jamais obtenu la loyauté du Duc de Taran. Le Duc de Taran ne bondira que s’il est provoqué.]
[...Donc, vous me dites que je devrais tourner le dos à une bête sauvage. Sans lui passer de laisse.]
[Il mettra en pièces ceux qui s’en prendront à Votre Altesse par derrière. La Maison de Taran possède déjà beaucoup de choses. Votre Altesse n’a pas besoin de lui en donner davantage, il suffit de reconnaître ce qu’il possède déjà.]
Le défunt Hesse VIII était un roi qui se divertissait davantage qu’il ne traitait les affaires officielles. Malgré cela, son règne fut considérablement long. Ce qu’il fit de mieux fut de ne jamais toucher au Duc de Taran, et cela seul prouvait que Hesse VIII était un roi plus sage qu’on ne le pensait.
La Maison ducale de Taran était une famille étrange. On ne savait pas vraiment quand elle avait vu le jour, mais la famille Taran existait déjà lors de la fondation de la nation. À cette époque, la Maison de Taran s’était grandement distinguée lors de la création de Xenon et avait reçu un traitement royal avec le statut de Grand-Duc, jouissant d’une autonomie sur un Grand-Duché. Ils avaient presque des droits formels sur le trône. Mais contre toute attente, ils ne s’étaient jamais mêlés de politique.
Sous le règne du second Roi, qui cherchait à établir une autorité royale absolue, tous les Grands-Ducs furent dépouillés de leur autorité et relégués au rang de Ducs. Leurs Grands-Duchés furent rétrogradés en simples domaines.
Les Grands-Ducs de l’époque se rebellèrent et choisirent la voie de la destruction familiale, mais si la Maison de Taran survécut, c’est parce qu’elle accepta docilement sa rétrogradation, ce qui lui garantit des droits sur le trône.
Même alors, la Maison de Taran ne s’intéressait toujours pas à la politique. De nombreuses années passèrent, d’innombrables familles s’élevèrent et tombèrent, et Hesse, le troisième Roi de Xenon, accéda au pouvoir. La Maison de Taran se portait toujours bien et restait la seule Maison ducale avec des droits sur le trône.
Tant que la famille royale ne périssait pas, il était presque impossible de les classer formellement, mais les Ducs de Taran étaient traités presque comme des membres de la royauté. Tout ce temps, la Maison ducale de Taran n’interféra jamais dans la politique, mais sa présence était fortement révélée par la guerre.
Les gens commençaient à dire que Xenon existait parce que Taran existait. La famille Taran était plus profondément ancrée dans l’esprit des gens que les familles de Marquis qui produisaient la Reine ou le Premier ministre. Pourtant, la famille Taran n’a jamais défié l’autorité royale ni cherché à étendre son territoire.
Leur territoire était exactement tel qu’il était lors de la fondation de la nation. Le territoire de Taran était assez vaste, mais ses frontières faisaient face à l’une des nations tribales les plus problématiques. Défendre le pays contre les innombrables invasions barbares était le rôle du Duc de Taran. De plus, lorsque la guerre éclatait, le Duc de Taran se tenait en première ligne et s’occupait de tout.
Certains rois, effrayés par le pouvoir incalculable d’un tel Duc de Taran, se montrèrent hostiles, mais après avoir agi ainsi, leurs dernières années ne furent pas glorieuses. Hesse VIII choisit la voie de reconnaître la Maison ducale de Taran telle quelle, et Kwiz était du même avis.
« Comment trouves-tu ta vie de jeune marié ? La Duchesse ne s’est-elle pas sentie étouffée, coincée sur le territoire ? »
Kwiz pensait que si la nouvelle mariée se plaignait, le Duc finirait par céder après quelques tentatives et monterait à la capitale. Il ne pensait pas que le Duc resterait éloigné si longtemps. Avec le temps, les gens commencèrent à se demander d’eux-mêmes si le lien entre le Prince héritier et le Duc de Taran n’était pas en péril.
Kwiz savait que l’opposition avait tenté à plusieurs reprises d’approcher et de recruter le Duc de Taran, mais il avait laissé faire. Le Duc de Taran n’était pas du genre à danser au rythme du pouvoir. Ce n’était pas pour une raison grandiose, mais simplement parce que cela l’ennuyait trop. Même sans cela, la Maison Taran n’avait aucun intérêt pour la politique.
« Elle aime les endroits calmes, donc non. »
« Comme c’est singulier. »
Elles étaient toutes deux ses sœurs, mais si différentes. Peut-être parce que leurs mères étaient différentes. La sœur de sang de Kwiz, Katherine, était une fêtarde invétérée. Elle ne pouvait survivre sans robes, bijoux et fêtes où se pavaner.
Comme ses exigences étaient très élevées, elle ne montrait aucune intention de se marier et faisait semblant de ne pas entendre quand on lui disait qu’il ne resterait plus personne à choisir lorsqu’elle serait plus âgée.
En vérité, peu importe qui elle épouserait, Kwiz s’inquiétait davantage de savoir comment la personne qui deviendrait son mari pourrait vivre avec une telle vanité.
« Duc, souhaites-tu te marier une seconde fois ? » (Kwiz)
Sa sœur avait jeté son dévolu sur le Duc de Taran. En apprenant que le Duc s’était marié, la fêtarde, Katherine, était restée enfermée chez elle pendant une semaine. La monogamie était la loi, sauf pour la famille royale, mais le Duc de Taran avait un moyen d’y déroger.
Étant Duc, même s’il souhaitait prendre une seconde épouse, personne ne viendrait discuter de la loi avec lui. Pour Kwiz, peu importait que sa sœur entre dans la famille comme épouse principale ou seconde épouse. Il n’aurait aucune plainte si c’était quelqu’un comme le Duc de Taran qu’elle épousait.
« M’as-tu fait venir ici pour dire ces absurdités ? »
En réalité, voir le visage de Kwiz rappelait à Hugo la condition de Lucia et l’irritait. Il se souvenait encore de sa question, demandant s’il la tromperait une fois arrivé à la capitale. Les rumeurs dans la capitale étaient souvent sans fondement, mais Hugo ne pouvait s’empêcher de se sentir inquiet à l’idée qu’elle ait pu entendre une rumeur qu’il ignorait et qu’elle ait mal compris. Les paroles de Kwiz revenaient essentiellement à verser de l’eau sur de l’huile bouillante.
« Réfléchis-y simplement. Même si tu es officiellement marié, tu recevras probablement quelques suggestions comme celle que je viens de faire. »
Hugo le fixa d’un regard intense et Kwiz fit rapidement un pas en arrière.
« Je ne fais rien qui n’ait aucune valeur à mes yeux. » (Hugo)
« Quoi ? Aucune valeur ? Trois épouses et trois concubines, c’est le fantasme de bien des hommes. »
« Alors Votre Altesse peut réaliser et vivre ce rêve. En tant que roi, vous pouvez réaliser ce rêve pleinement. »
Kwiz afficha une expression gênée. Le Duc de Taran était vraiment ambigu, dans le sens où il semblait aimer et détester les femmes à la fois. Il n’était jamais libre de toute présence féminine, et pourtant, lorsqu’il s’agissait de couper les ponts, il était impitoyable.
« À propos de ton successeur. As-tu vraiment un plan ? » (Kwiz)
« C’est le cas. »
« Non, tu es marié maintenant. Un enfant va naître à l’avenir. Même s’il est le fils aîné, je veux dire. »
N’est-il pas un enfant illégitime, de toute façon ? Kwiz ravala le reste de sa phrase. Éviter tout tumulte en soutenant le fils illégitime du Duc lorsqu’il reprendrait le titre. C’était la condition imposée à Kwiz pour pouvoir amener le Duc de Taran sur la scène politique.
Faire en sorte qu’un fils illégitime reprenne le titre de Duc était simple, mais aussi difficile. C’était parce que cela allait à l’encontre des coutumes sociales implicites. Cependant, Kwiz pensait que c’était une condition très facile pour obtenir le Duc de Taran. Kwiz lui-même n’était pas légitime en soi, donc il n’était pas si étroit d’esprit sur la question.
Cependant, en réalité, quand le Duc s’était marié, Kwiz s’était senti un peu réticent. Même s’il s’agissait de sa demi-sœur dont il n’avait jamais vu le visage, c’était tout de même sa sœur. L’idée que l’enfant de sa sœur soit traité comme une simple figure de proue ne le rendait pas vraiment heureux.
« ...Depuis quand t’intéresses-tu autant à ma vie privée ? Si c’est tout ce que tu as à dire, je prends congé. » (Hugo)
« Ah, d’accord, d’accord. Vraiment. Même après le mariage, tu es toujours aussi rigide. »
Kwiz était très intéressé par la vie privée du Duc, mais à ce stade, il devait abandonner pour le moment. Ensuite, ils commencèrent à discuter sérieusement de la direction des affaires de l’État.