Chapitre 64
< — Vers la Capitale — > (2)
« Rafraîchissant... »
Lucia avait l’impression d’être prisonnière d’un brasier ardent et de ne plus pouvoir respirer, puis un contact délicat commença à parcourir son corps et, petit à petit, elle fut capable de reprendre son souffle.
Peu à peu, sa conscience lui revint et elle ouvrit lentement les yeux. Elle pouvait le voir, mais elle était incapable de dire s’il s’agissait d’un rêve ou de la réalité.
« Vivian. »
Il prononça son nom, une pointe d’urgence dans la voix.
« ...Hugh. »
En entendant sa voix, Lucia fut soudain submergée par l’émotion. Elle tendit la main comme pour l’agripper.
« Haa... »
Hugo poussa un immense soupir de soulagement. Il souleva la fine couverture pour la recouvrir, puis prit sa main et y déposa un baiser.
Il ramassa ses cheveux, humides de sueur, les écarta, puis essuya son front avec une serviette. En voyant ses yeux emplis d’inquiétude, Lucia sentit son estomac se nouer. Ce n’était pas seulement à cause de son indigestion. C’était la première fois, depuis la mort de sa mère, que quelqu’un prenait soin d’elle alors qu’elle était malade et en difficulté.
Des larmes montèrent à ses yeux et se mirent à couler. L’expression d’Hugo se durcit à cette vue.
« Il y a quelqu’un ! Où est le médecin ! »
Voyant qu’il avait oublié d’utiliser la sonnette et qu’il hurlait, Lucia lui serra la main.
« Tout ira bien. »
Pour une raison inconnue, cette pensée lui traversa l’esprit. L’idée que tout irait bien, même s’ils se rendaient à la Capitale. C’était une vague conviction que cette paix et ce bonheur ne seraient pas brisés.
« Hugh. Si nous allons à la capitale, me serez-vous infidèle ? »
« ...Quoi ? »
« Elle doit vraiment souffrir énormément », pensa Hugo, tout en réalisant avec un sentiment d’impuissance qu’elle ne lui faisait pas du tout confiance. Dans son esprit, il était encore loin d’être quelqu’un de fiable.
« Je ne ferai jamais une chose pareille. » (Hugo)
Lucia l’observa en silence, puis laissa échapper un petit rire.
« Alors, tout va bien. »
« Je te ferai confiance. »
Même s’il prenait une autre femme, il n’était pas du genre à tromper et à agir en secret. Il préférerait le dire franchement.
« Après tout, il ne sait pas bien mentir. »
Lucia l’avait vu plusieurs fois pris au dépourvu et embarrassé. Lorsqu’il donnait des ordres aux domestiques, rien ne l’empêchait de mentir, alors elle s’était dit que le mensonge était probablement son point faible.
« Mais, dans les luttes politiques de la Capitale, le mensonge est essentiel. Sera-t-il capable de gérer cela ? »
Le masque de froideur d’Hugo ne se brisait que devant Lucia. Elle s’inquiétait pour quelque chose qui n’en valait pas la peine. Lucia semblait avoir déjà oublié le Hugo qu’elle avait vu dans son rêve et celui d’avant leur mariage.
« Qu’est-ce que ça veut dire, "alors tout va bien" ? Bien ? Qu’est-ce qui va bien ? »
Hugo avait envie de la secouer pour lui demander à quoi elle pensait. C’est alors qu’Anna entra, et tandis qu’elle échangeait des questions et des réponses avec Lucia sur ses symptômes, Hugo tenta de mettre de l’ordre dans ses sentiments confus.
Était-elle toujours aussi difficile ? Il n’en savait vraiment rien. Par le passé, il pensait qu’une fois qu’il offrait des bijoux aux femmes, tout se réglait. Jusqu’à présent, rien ne lui avait causé autant de soucis.
« Je vais prescrire un digestif pour calmer vos nausées. Une fois que vous l’aurez pris et que vous aurez bien dormi, vous devriez aller mieux. »
En attendant que le remède soit apporté, Hugo continua d’essuyer la sueur sur son front. La forte fièvre n’avait toujours pas baissé et sa respiration restait irrégulière. Hugo ne pouvait pas forcer une personne malade à parler trop longtemps, alors il chassa ses pensées vagabondes pour le moment.
« Pourquoi es-tu si imprudente ? Si tu étais malade, tu aurais dû appeler quelqu’un. »
« Je pensais que ça irait. »
« Cela aurait pu être une catastrophe. Tu as perdu connaissance. »
« Est-ce l’aube ? Que faisons-nous ? Tu dois partir tôt, mais tu n’as pas beaucoup dormi. »
« Ce n’est pas le problème pour le moment. »
Hugo baissa la voix autant que possible et essaya de ne pas se mettre en colère contre elle. Elle n’avait rien fait de mal pour mériter sa colère. C’était simplement son cœur qui se sentait triste.
« J’ai entendu dire que tu étais souvent malade. »
« Vraiment ? »
« Ces maux de tête. »
« Ah... c’est juste une chose courante. »
« Ne peut-on pas les guérir complètement ? »
Lucia gloussa doucement.
« Quand vous dites ça, on dirait une maladie mortelle. Ce n’est pas grave. C’est comme quelqu’un qui a souvent des maux d’estomac. On n’y peut rien. »
« Grave ou non, je déteste quand tu es malade. »
« Je ferai attention à ne pas tomber malade. »
« Ce n’est pas ce que je veux dire... ne me cache rien quand tu es malade ou que tu souffres. En tant que ton mari, je mérite de le savoir. »
« D’accord, je ne le ferai plus. »
La femme de chambre arriva bientôt avec le remède. Hugo la prit contre sa poitrine pour lui faire avaler le médicament, puis l’aida à changer de vêtements pour des habits secs. Peu après avoir pris le remède, Lucia s’endormit. Avec cela, on crut que le tumulte soudain de la nuit était terminé.
Avant l’aube, la température de Lucia commença à remonter. Elle rendit tout ce qu’elle avait ingéré, y compris le médicament, et sa fièvre ne cessait de monter et de descendre. Hugo resta éveillé toute la nuit à essayer de faire tomber sa fièvre.
Hugo exprima sa colère envers Anna, qui fut appelée une seconde fois.
« N’avez-vous pas dit qu’il s’agissait d’une indigestion ? Qu’est-ce que c’est que ça ! Elle ne peut même pas garder le médicament ! »
Si les nobles du Nord voyaient cela, ils se souviendraient de la rumeur selon laquelle le Duc de Taran se transformait en dragon de feu lorsqu’il était en colère. Confrontée à la colère du Duc pour la première fois, Anna était si nerveuse que ses doigts en devinrent engourdis. Elle réalisa que c’était une bénédiction que seules elle et la Madame fussent au courant qu’elle avait proposé le remède de Sir Philip sans en connaître les composants. Anna sentit instinctivement que si le Duc l’apprenait, elle perdrait la tête.
« J-je pense que l’estomac de Milady est très perturbé. Par hasard, Milady a-t-elle été choquée ou très surprise récemment ? S’il y a des facteurs psychologiques supplémentaires, l’indigestion peut s’aggraver. »
Hugo fronça les sourcils et se perdit dans ses pensées. Hormis l’annonce de la mort du Roi, rien n’avait changé par rapport à d’habitude.
« Alors, elle a été choquée parce que le Roi est mort ? »
Comme Hugo n’éprouvait aucune affection pour son père, il négligeait les sentiments que les gens normaux pouvaient avoir face à la mort de leur parent.
Elle parlait souvent de sa mère, mais ne mentionnait jamais vraiment son père, si bien qu’Hugo oubliait même que le Roi était son père. Pourtant, puisqu’ils étaient de la même chair et du même sang, peut-être restait-il des sentiments inexprimés.
Il n’avait pas fait preuve de considération en lui annonçant la nouvelle. Hugo se sentit en colère contre son propre manque de sensibilité.
***
Lucia rendit tout ce qu’elle mangeait et ne put absorber que du thé pendant deux jours entiers, puis, le troisième jour, elle fut enfin capable de prendre un peu de nourriture légère. Elle mangea environ la moitié de sa bouillie de riz avant de se laisser aller contre le lit et de fermer les yeux.
« J’ai dû trop m’inquiéter à l’idée de monter à la capitale. »
C’était la première fois qu’elle faisait une indigestion aussi terrible. Elle sentit une main fraîche sur son front et ouvrit les yeux. Il était à ses côtés.
« ...La fièvre semble avoir un peu baissé maintenant. »
Il avait repoussé ses plans pour se rendre à la capitale et était resté à ses côtés tout ce temps. Lucia se sentait désolée, reconnaissante et inquiète que cela puisse affecter son travail.
« Je vais vraiment bien maintenant. »
Hugo fronça légèrement les sourcils. Les mots « je vais bien » semblaient cousus à ses lèvres. Elle était malade, alors il ne voulait pas la mettre mal à l’aise. Il prit une profonde inspiration et se calma.
« J’ai entendu dire que tu avais mangé un peu de bouillie. Te sens-tu bien ? »
« Oui, elle semble être digérée maintenant. Je n’ai plus de nausées. »
« As-tu une gêne quelque part ? Tu n’as pas pu bien manger pendant un moment, as-tu des vertiges ? »
« Je ne mourrai pas si je ne mange pas pendant quelques jours. Mon estomac était juste un peu dérangé. »
« Il n’y a pas que les maladies mortelles qui sont des maladies. »
Même quand elle était malade, elle ne désirait rien. Bien qu’elle fût assez malade pour rendre tout ce qu’elle mangeait et que sa fièvre fût assez élevée pour l’effrayer, elle ne disait même pas qu’elle souffrait.
Chaque fois qu’il voyait son teint pâle, elle lui demandait à plusieurs reprises quand il partirait pour la capitale. Et plusieurs fois, il voulut répondre : « tu es vraiment dure », mais il ravala ces mots.
« Est-ce que j’ai vraiment l’air si peu fiable ? »
Il se sentait anxieux en restant à ses côtés et en veillant sur elle.
« Je pense que je dois partir pour la capitale maintenant. »
L’urgence avait atteint sa limite. Le Prince héritier envoyait des lettres, mais il n’avait finalement pas pu se contenir et avait envoyé un messager qui était arrivé ce matin. Au moins jusqu’à ce que les funérailles nationales soient terminées, Hugo devait être à la capitale.
Le fait qu’il doive partir alors qu’elle était malade était très agaçant, mais il ne pouvait pas utiliser l’excuse que sa femme était souffrante. Pour être franc, elle n’était pas en phase terminale, alors il ne pouvait pas.
« Je vais bien. Tu dois y aller, n’est-ce pas ? »
En voyant son sourire faible mais pur, sa poitrine se serra. Sa femme ne lui causait aucun problème. Mais il espérait qu’elle lui en causerait. Si elle s’accrochait à lui et lui disait de ne pas partir, il enverrait tout promener pour rester à ses côtés. Sa femme était alitée, alors qui se souciait de savoir si le roi était mort.
« Repose-toi. Ne pense à rien d’autre. Prends tes médicaments et ne saute pas tes repas. »
« Tes remontrances ont augmenté. »
« Si ça ne te plaît pas, ne me fais pas m’inquiéter. »
Hugo se pencha et l’embrassa sur la tête, le front et les lèvres sèches.
« Vivian, est-ce que tu vas vraiment bien ? »
Bien qu’elle l’eût rassuré à plusieurs reprises, il resta longtemps à l’observer avec un regard anxieux, puis finalement, il se tourna pour partir. Alors que la porte se refermait et que la pièce devenait silencieuse, Lucia sentit sa vue se troubler et cligna des yeux. Ses larmes tombèrent sur l’oreiller. Peut-être parce qu’elle était malade, sa résistance émotionnelle semblait avoir considérablement faibli.
Elle voulait lui dire de ne pas partir. Elle voulait se plaindre d’être malade et que c’était difficile.
[Les femmes s’effondrent parfois lorsqu’elles perdent l’objet de leur affection.]
C’était quelque chose que Madame Michelle avait dit il y a quelque temps. Les mots de la Comtesse n’étaient pas faux. Si elle comptait sur lui sans tenir debout par elle-même, elle s’effondrerait complètement s’il partait.
Jusqu’où allait la distance appropriée dont parlait Madame Michelle ? Lucia aurait aimé connaître la réponse exacte à cette question.