Chapitre 62
Le printemps passa et l'été arriva. C'était le deuxième été que Lucia accueillait lors de son séjour à Roam.
Le quotidien était paisible et calme. Hier ressemblait à aujourd'hui, et aujourd'hui menait à un lendemain semblable à aujourd'hui.
En cet été, la chaleur battait son plein et alors qu'ils dînaient à la fin d'une journée tranquille, Hugo prit la parole.
« Sa Majesté est décédée. Préparez-vous à monter à la Capitale. »
Lucia laissa involontairement tomber la fourchette qu'elle tenait. Elle avait complètement oublié.
« Non. Peut-être ai-je inconsciemment voulu oublier. »
Au fond d'elle-même, elle avait peut-être désiré tout rejeter et vivre dans cette bulle, quoi qu'il arrive dans le monde.
« Tout va bien ? »
« ...Oui. J'ai été un peu surprise. C'était si soudain. »
Lucia n'était pas surprise par la mort de son père. L'aiguille de l'horloge, qui s'était arrêtée, avait recommencé à tourner. Désormais, le futur trépidant qu'elle avait vu dans son rêve allait commencer à se dévoiler. Lucia ne savait pas qu'elle le redouterait autant.
La Reine était incapable d'avoir des enfants. En d'autres termes, tous les enfants du Roi étaient illégitimes. Par conséquent, personne ne pouvait contester la légitimité et n'importe qui pouvait devenir le Prince héritier.
Le Roi avait eu pas moins de vingt fils, mais à sa mort, seuls cinq de ces princes étaient encore en vie, y compris le Prince héritier. À l'inverse, les vingt-six princesses du Roi étaient pour la plupart en vie.
Les princesses avaient pu survivre car elles n'avaient aucun droit au trône, mais d'un autre côté, les princes devaient s'entretuer pour se rapprocher du trône. Tandis que Lucia menait une vie calme dans son petit palais isolé, une bataille sanglante faisait rage à la cour.
Au milieu de tout cela, le Prince héritier émergea admirablement en tant que vainqueur, mais même ainsi, il ne pouvait pas totalement dominer les autres concurrents. Pour les tenir en échec, le Prince héritier avait besoin de renforcer ses forces et pour cela, il lui fallait le Duc de Taran.
Le vainqueur final fut le Prince héritier. Et à son avant-garde, le Duc de Taran.
Lucia ne connaissait pas les détails de cette lutte politique complexe, mais elle pouvait deviner qu'Hugo serait très occupé à l'avenir. Il n'était certes pas oisif sur son domaine, mais ce qu'il avait à gérer était relativement simple.
Il avait des réunions, surveillait le territoire et effectuait des inspections de temps à autre. Les personnes qu'il rencontrait étaient limitées et ses actions pouvaient être prédites jusqu'à un certain point.
Contrairement à ce à quoi Lucia s'était préparée, il avait été un mari fidèle. Peut-être les coutumes et les manières du Nord l'avaient-elles influencé. Les coutumes des gens du Nord différaient de celles de la Capitale sur bien des points.
Les tendances libérales des hommes et des femmes célibataires étaient les mêmes, mais dans le Nord, on restait généralement fidèle à son conjoint après le mariage. Cependant, il y aurait bien des choses pour le tenter s'il montait à la Capitale.
Xenon était un pays aux mœurs sexuelles libérales. En particulier, la Capitale était la plus ouverte. Même après le mariage, il n'y avait aucune entrave.
Indépendamment du fait qu'il fût un homme marié, la capitale regorgeait de jeunes filles prêtes à se jeter à ses pieds. Lucia se sentait mal à l'aise. Il y avait trop de variables dans la Capitale.
« Il pourrait devenir froid si nous montons à la Capitale. Il y a tant de belles femmes... »
« ...ça. M'écoutes-tu ? »
« Hein ? »
Lucia fut tirée de ses pensées et, cette fois, fit tomber le couteau qu'elle tenait.
« Est-ce que ça va vraiment ? »
« Ah... oui. Je suis désolée. Je pensais à autre chose... »
« À autre chose ? »
« Ah... la soudaineté. Je me demandais si la santé de Sa Majesté n'était pas aussi bonne qu'elle l'était autrefois. »
« J'ai entendu dire qu'elle n'était pas très bonne, en effet. Contre l'avis de la cour, il ne s'est pas abstenu de plaisirs charnels excessifs et d'alcoolisme. »
C'était la première fois qu'elle obtenait un aperçu de la personnalité du Roi. Elle se sentit embarrassée, comme si son linge sale était exposé devant son mari. Son père avait provoqué sa propre mort par sa débauche.
Tout comme dans le rêve, la relation de Lucia avec son père ne s'était pas améliorée du tout, mais elle ne ressentait aucun regret.
« Quand partirez-vous ? » (Lucia)
« Je prévois de partir dès l'aube. Je dois me dépêcher, donc je ne peux pas t'accompagner. Sois prudente en chemin, ma femme. »
« Très bien. Je partirai dès que je serai prête. »
Lorsqu'ils eurent fini de dîner, Hugo lui prit la main et ils sortirent de la salle à manger. Les domestiques furent momentanément stupéfaits car leurs yeux étaient fixés sur leurs maîtres, mais ils finirent par l'ignorer totalement. Les domestiques s'étaient habitués aux démonstrations d'affection généreuses du couple ducal, alors, si cela se limitait à cela, ils n'y prêtaient plus attention.
Lucia se sentit soudain quelque peu embarrassée. Elle pensait qu'ils allaient au jardin, mais il l'emmena sur la terrasse et l'enlaça étroitement. Elle lui rendit son étreinte, enroulant ses bras autour de son dos.
« Hugh ? Pourquoi tout à coup... »
« Tu n'aimes pas ça devant les domestiques. »
« ... »
S'il savait qu'elle n'aimait pas ça, il vaudrait mieux qu'il ne lui prenne pas la main sans prévenir ou qu'il ne l'embrasse pas sur la joue là où les gens pouvaient les voir.
La sensation agréable de l'enlacer fut de courte durée. C'était l'été, après tout.
« Il fait chaud. »
Hugo soupira et la relâcha.
« Ne peux-tu pas supporter un peu plus longtemps sans crier "il fait chaud" ? »
« Mais il fait chaud. »
« Quelle femme de sang-froid. »
Il grommela et elle éclata de rire. Il l'observa avec un regard doux, puis la tira par la taille et l'embrassa sur la joue.
« Pourquoi étais-tu si distraite pendant le dîner ? Quelque chose ne va pas ? »
« Non, juste... je me sentais un peu confuse. Penser à quitter cet endroit me rend triste. »
« Veux-tu rester ici à la place ? »
Ses mots étaient très tentants. Si elle le pouvait vraiment, ce serait agréable.
« Ne sois pas ridicule. Il y a tant de choses que tu dois faire quand tu arriveras à la capitale. Tu as dit que tu avais demandé à Son Altesse le Prince héritier de t'aider pour l'affaire de Damian. »
« On dirait que tu me dis que je devrais aller travailler à cause du garçon. »
« Il est tout à fait naturel pour un père de faire quelque chose pour son fils. »
« Le garçon sera-t-il même conscient de mes efforts plus tard ? »
« Bien sûr. Damian n'est pas un enfant ignorant. »
« Même ainsi, le garçon te court toujours après », marmonna Hugo pour lui-même. Ces derniers temps, Hugo était curieux du contenu des lettres de Damian et lorsqu'il en prit finalement une pour la lire, le contenu fit tressaillir ses lèvres. C'était essentiellement un rapport sur tout ce qui s'était passé du matin au soir.
« Tout va bien pour Damian ? » (Lucia)
« Il te tient au courant, n'est-ce pas ? »
« Il doit y avoir des nouvelles que tu as reçues dernièrement. »
Comme avant, Damian vivait à l'Académie sans révéler son identité. « Shita » n'était pas un poste que l'on pouvait obtenir avec ses seules compétences. Un bon milieu était également nécessaire. Cependant, il y avait encore beaucoup de temps, alors Hugo observait simplement la situation se dérouler. Il n'avait aucune intention d'interférer dans une question d'hébergement.
Les garçons devaient être élevés avec force. Peut-être parce que Damian était jeune, avec un statut incertain, des compétences exceptionnelles et une personnalité peu amicale, il y avait beaucoup de gens avides autour de lui. Il y avait aussi des fauteurs de troubles cherchant la bagarre, et cela ne ferait qu'augmenter à mesure que le garçon grandirait. Le garçon devait être capable de gérer tout cela.
« Il se débrouille bien, bien sûr. »
Il y a quelques jours, des fauteurs de troubles avaient cherché querelle à Damian. Il y avait beaucoup d'adversaires, donc quelques coups avaient été échangés, mais ce n'était pas le problème pour Hugo. Rien n'était cassé et il n'était pas estropié.
« Peu importe le nombre d'adversaires, se faire frapper par de tels gamins minables, c'est juste... »
Hugo n'était pas satisfait. Effectivement, Damian était le fils de son frère. Si c'avait été lui, il se serait débarrassé de ces imbéciles sans que personne ne le sache. Quand il avait dit à Damian : « ne tue pas les gens à l'Académie », il voulait dire « c'est gênant à gérer, alors règle ça discrètement ». Le garçon ne semblait pas l'avoir bien compris.
« Assez parlé du garçon, sois prudente sur la route. Et fais attention à la chaleur pendant que tu seras dans la calèche. »
« Il y a beaucoup de gens pour s'occuper de moi, alors pourquoi s'inquiéter. »
Lucia posa sa tête sur son large torse. Au fil du temps, son affection était devenue plus romantique. Elle pouvait deviner qu'il l'aimait à un degré considérable. Mais malgré cela, son malaise ne diminuait pas.
La capitale était remplie de ses anciennes amantes, de beautés séduisantes qui étaient tombées sous son charme, et même de la femme qui était son épouse dans le rêve. Il n'y avait plus de place pour elle(1).
« J'ai peur que tu me quittes. »
Lucia avait pensé que tout irait bien tant qu'elle l'aimerait. Elle avait pensé qu'elle pourrait se tenir au centre et aimer sans dépendance ni fardeau. Mais maintenant, elle ne pouvait que se demander si un tel amour existait.
Elle prenait progressivement conscience de son arrogance. Peut-être cela existe-t-il quelque part, mais un tel amour était impossible pour elle.
Le coin du traducteur :
Cela signifie qu'il y a beaucoup de monde.
*'Sitha' est changé en 'Shita'
CECI EST UNE DOUBLE PUBLICATION