Chapitre 56
< — Le médecin de famille du Duc de Taran — > (2)
TN : Vision = secret de famille/recette secrète.
C’était désormais une routine pour Lucia de prendre le remède qu’Anna préparait pour elle un jour sur deux. La femme de chambre l’apportait généralement une ou deux heures après le dîner. Lucia porta machinalement le bol à ses lèvres, mais fut surprise et le retira par réflexe.
« ... Une odeur de vanille ? »
Elle rapprocha le bol de son nez et huma à nouveau. Il n’y avait aucun doute. C’était l’odeur de la vanille. C’était le remède qu’elle n’avait jamais réussi à trouver dans son rêve, malgré tous ses efforts et le temps qu’elle y avait consacré. Le médecin itinérant qu’elle avait miraculeusement rencontré appelait cela le secret de sa famille. Ce n’était pas un médicament que l’on pouvait trouver si facilement. Lucia appela sa femme de chambre et demanda à ce qu’Anna soit amenée devant elle.
« Anna, le médicament d’aujourd’hui est différent des précédents. »
« Oui, c’est un nouveau remède. »
« Est-ce une méthode que vous avez découverte ? »
« ... Oui. »
Si Anna avait répondu qu’elle avait reçu les conseils de quelqu’un d’autre, Lucia aurait pu penser qu’Anna avait rencontré le médecin de son rêve. Mais elle ne pouvait croire qu’Anna l’ait trouvé elle-même.
« Anna, j’ai étudié les plantes médicinales pendant un certain temps, car cela m’intéressait. »
Après avoir dit cela, Lucia énuméra trois herbes différentes. Ces plantes appartenaient toutes à la catégorie des herbes médicinales à la composition puissante ; elles devaient donc être examinées et prescrites avec précaution en fonction de la constitution du patient. Pour un médecin, ce savoir relevait presque du bon sens.
« Savez-vous ce qui se passe si l’on mélange ces trois herbes et qu’on les consomme ? »
Anna ne saisit pas l’intention derrière cette question abrupte, mais elle répondit honnêtement, en se basant sur ses connaissances.
« Ces herbes médicinales ne devraient jamais être mélangées. Chacune a une nature différente, donc si elles sont prises ensemble, elles agissent comme un poison. »
« Est-ce vrai ? Dans ce cas, Anna, vous m’avez apporté ce médicament pour essayer de m’empoisonner. »
« Quoi ? »
Du poison ! Le corps entier d’Anna se raidit, pétrifiée. La petite femme devant elle semblait soudainement s’être transformée en un immense mur d’acier. La Duchesse n’était pas du genre à affirmer son autorité ou à exiger un décorum strict auprès de ses subordonnés.
Alors, Anna avait oublié. Elle avait oublié que la Duchesse était une noble de haut rang qu’elle n’aurait jamais pu croiser de sa vie si elle n’était pas devenue son médecin attitré.
« Ai-je fait quelque chose pour offenser la Duchesse ? »
Un frisson lui parcourut l’échine. La vie d’un médecin suspecté de tentative d’empoisonnement ne tenait qu’à un fil. Que ce soit vrai ou non n’avait aucune importance. Le problème était qu’une telle suspicion soit émise.
« Saviez-vous que ce médicament a une odeur de vanille ? » (Lucia)
« Oui, Votre Grâce. »
« Savez-vous pourquoi il a cette odeur ? »
« ... »
« Si vous mélangez les trois herbes que j’ai mentionnées plus tôt et que vous les faites réduire, vous obtenez cette odeur de vanille. Vous ne semblez pas le savoir, Anna. »
« ... Quoi ? »
« Vous avez dit que c’était une méthode de traitement que vous aviez trouvée. Comment pouvez-vous l’ignorer ? »
Après que les menstruations de Lucia eurent repris grâce au remède que le médecin itinérant lui avait donné dans son rêve, elle s’était intéressée au traitement lui-même. Chaque fois qu’elle allait acheter des herbes médicinales, elle se souvenait des paroles lui disant que certaines plantes mélangées causaient de graves problèmes.
L’expression solitaire de Philip, lorsqu’il avait déchiré la page de son carnet contenant le secret de sa famille pour la lui donner, lui revenait aussi en mémoire. En particulier, elle était curieuse au sujet de l’odeur de vanille du médicament. Alors, par curiosité, elle avait commencé à étudier les plantes médicinales.
Ses études n’étaient pas du niveau d’une professionnelle. Elle avait simplement appris le type et l’efficacité des herbes présentes dans la prescription de Philip. Elle avait décomposé le remède pièce par pièce et testé les mélanges à plusieurs reprises. C’est ainsi qu’elle avait découvert que l’odeur de vanille provenait du mélange de ces trois herbes, rarement associées.
Le teint d’Anna devint livide. Anna ne savait pas quelles herbes composaient le médicament. Le remède que Philip lui avait remis était sous forme de poudre finement broyée.
[Au moins une fois par mois. Il doit être pris régulièrement jusqu’à ce que les menstruations reprennent. La méthode de dosage est simple.] (Philip)
[Je ne peux pas laisser une patiente prendre un médicament dont j’ignore la composition. La prescription doit être fournie avec le remède.] (Anna)
[C’est un secret de famille, je ne peux pas le révéler.]
[Philip. Je ne doute pas de votre conscience ni de vos capacités de médecin. Cependant, ce n’est pas une patiente ordinaire.]
[Anna, si c’est le cas, je peux expliquer personnellement à la patiente.]
[C’est impossible. Sir Philip a l’interdiction d’approcher la Madame.]
Anna avait été très enthousiaste à l’idée de découvrir une méthode de traitement, mais alors qu’elle attendait que Philip prépare le médicament, une question oubliée lui revint à l’esprit. Par le passé, le majordome avait dit que même s’ils trouvaient un remède, il devait être attribué à Anna. Même une simple mention de l’existence de Philip ne devait pas être faite devant la Madame.
[Je ne demanderai pas quelles sont les circonstances, mais je ne peux pas vous laisser rencontrer Votre Grâce, Philip.]
[... Je peux mettre ma tête à prix pour vous assurer de sa sûreté. Si vous êtes vraiment inquiète, vous pouvez en consommer pour tester. C’est un médicament qui n’a aucun effet sur une personne en bonne santé.]
[Vous avez dit qu’il devait être administré sur le long terme. Un problème pourrait survenir en cas de prise prolongée.]
[Anna, pensez-vous que je préparerais un médicament qui pourrait nuire à une patiente ?]
La confiance d’Anna envers Philip, sa conscience de médecin et son désir de trouver un remède étaient en conflit violent dans son esprit. Elle avait personnellement pris le médicament pendant une semaine et surveillé son corps pour déceler toute anomalie. C’est alors qu’elle reçut une convocation du Duc.
Le Duc de Taran appelait généralement Anna une fois par semaine pour s’enquérir de l’avancée du traitement de la Duchesse. Et la réponse d’Anna était toujours la même.
[Je cherche un remède.]
Le Duc ne posait pas d’autres questions et, sur un simple « Compris », la discussion prenait fin.
Cependant, cette fois-ci, alors qu’elle était convoquée par le Duc tout en possédant le remède, elle se sentit sous pression. Elle éprouvait un sentiment de honte, l’impression de ne pas faire son travail correctement alors qu’elle était grassement payée pour servir en tant que médecin.
Et la confiance d’Anna envers Philip occupait déjà une place importante dans son cœur, si bien qu’elle finit par apporter le médicament à la Duchesse.
« C’est... j’ai fait quelque chose d’insensé. »
Ce n’est qu’après que Lucia eut questionné les composants du médicament qu’Anna réalisa. Un médecin prescrivant un remède incertain à sa patiente. Avant même de considérer le fait que cette patiente était la Duchesse, c’était une erreur de jugement fatale pour un médecin.
« Je n’ai rien à dire. Je suis désolée, Votre Grâce. À vrai dire, ce n’est pas mon remède. Je l’ai pris pendant une semaine pour le vérifier. »
Lucia soupira, percevant l’angoisse et les efforts d’Anna à travers ses mots.
« Pour avoir consulté au sujet de mon état, ce doit être quelqu’un en qui vous avez une grande confiance. Qui est-ce ? »
« Je suis désolée, Votre Grâce. Je ne peux pas dire de qui il s’agit. »
« La personne qui a prescrit ce médicament a-t-elle demandé à ne pas être révélée ? »
En y réfléchissant, le médecin itinérant de son rêve n’était pas du genre à convoiter les honneurs.
« ... »
Comme Anna n’était pas autorisée à parler de l’existence de Philip, elle ne pouvait pas répondre.
« Je ne peux pas prendre ce médicament. Je ne peux pas lui faire confiance. Comprenez-vous ? » (Lucia)
« Oui, Votre Grâce. J’ai commis une grave erreur. »
« Je sais que vous l’avez fait parce que vous voulez me soigner. Mais ne mentez plus à l’avenir. »
« Oui, Votre Grâce. »
Lucia avait autrefois pensé que si Anna trouvait un remède, elle ne le rejetterait pas. À l’époque, elle était en colère contre Hugo et son attitude était : « Je me fiche de ce qui arrivera ». Mais lorsqu’elle avait compris pourquoi il ne voulait pas d’enfant, son état d’esprit avait changé.
Il n’était pas du tout prêt à être père. Si un enfant naissait, ce serait une tragédie pour tout le monde, y compris pour le nouveau-né. Lucia ne voulait pas d’un enfant dont Hugo ne voulait pas. Elle voulait un enfant qui recevrait beaucoup d’amour de son père.
Hugo avait grandi sans connaître l’amour de ses parents et Lucia avait passé son enfance négligée par son père. Ils avaient tous deux manqué d’une famille normale. Lucia pensait que pour se compléter, ils devaient se comprendre parfaitement.
« Ne pas donner naissance à un enfant pourrait être une issue plus heureuse. »
Il y avait des regrets. Elle était amoureuse de lui. Elle voulait avoir un enfant de l’homme qu’elle aimait. Mais ce n’était pas le moment.
Lorsqu’elle repensait à sa vie épuisante dans son rêve, cela lui avait appris beaucoup de choses. Sans ce rêve, elle n’aurait pas eu une telle patience, ni la capacité de voir le futur lointain.