Chapitre 55
< — Le médecin de famille du Duc de Taran — > (1)
Après le départ d’Anna, Philip s’assit sur le canapé, la tête basse, les mains étroitement jointes. Les lumières étaient éteintes dans le salon, le plongeant dans une pénombre diffuse. Dans cette lumière, la silhouette assise telle une poupée au milieu de cette atmosphère lugubre aurait suffi à effrayer quiconque l’aurait aperçue.
« Kuhuhuhu... »
Le corps de Philip se mit à trembler et il éclata d’un rire de dément.
« Kuhahaha !! Ce n’est pas la fin ! Tout n’est pas encore terminé ! »
Ce n’était pas le Philip habituel, celui qui gardait ses émotions sous contrôle sans jamais perdre son calme. Ses yeux étaient injectés de sang et les veines de son front saillaient. Tel un esprit malin, son expression était distordue, empreinte de folie et d’obsession.
Il venait de découvrir une possibilité pour cette obsession à laquelle il avait à moitié renoncé, et il était submergé par l’excitation.
Après la mort tragique de l’ancien Duc et la succession du nouveau, Philip avait été enlevé un jour par un individu suspect. Lorsqu’il reprit connaissance après s’être évanoui, il se retrouva enfermé dans une prison. Il y resta emprisonné toute une journée. Et la personne qui apparut devant lui dans cette cellule fut Hugh, celui qui était devenu le Duc de Taran.
[Vieil homme. J’ai entendu dire que tu connaissais le moyen de concevoir un enfant. Dis-le-moi. J’ai fouillé cette pièce maudite de fond en comble, mais je n’ai rien trouvé.]
Le Hugh que Philip vit après qu’il fut devenu Duc avait changé. Un dégoût et une haine profondément enracinés débordaient de ses yeux. Philip comprit que la cause en était la pièce que Hugh désignait comme « cette pièce maudite ». C’était la pièce qui contenait les secrets de la lignée Taran.
[Vous êtes entré dans la pièce secrète.]
[C’est exact. C’était vraiment intéressant, tu sais ? La fille que la défunte Duchesse portait en son sein était censée porter mon enfant à l’avenir. C’est vraiment dommage. Ma future femme n’a pas eu la chance de voir le jour et a fini en un amas de chair jeté aux ordures dans le ventre de sa mère. Si j’avais su, j’aurais au moins regardé son visage. Je veux dire, puisque le ventre de la Duchesse était pratiquement proéminent, il devait bien y avoir une forme quelconque.]
Contrairement à ses paroles, l'expression du Duc trahissait une nausée, comme s'il ne pouvait supporter la simple idée de ce qu'il évoquait.
[Un secret immense, en effet. D'après ces documents griffonnés, la Duchesse devait donner naissance à un fils, elle ne pouvait donc être une femme ordinaire. Mais cette fois-ci, était-ce parce que ma mère est morte ? Alors, si l'on mettait au monde une fille, on ne pourrait l'élever publiquement et il faudrait la cacher.]
Philip ne répondit rien et ne donna aucun signe d'acquiescement. La défunte Duchesse avait effectivement prévu que, dès la naissance de sa fille, elle la ferait passer pour morte afin de l'élever loin du regard des autres.
Le Duc poursuivit, déduisant les pensées de Philip.
[Et comme cette fille et moi avons une grande différence d'âge, je ne crois pas qu'elle aurait été laissée seule avec moi. Ce vieux schnock m'aurait probablement forcé à épouser une femme qui donnerait naissance à la fille destinée à devenir l'épouse de mon fils. Mais, si les choses se déroulaient ainsi, la femme qui mettrait au monde mon fils, celle portant le si précieux sang des Taran, deviendrait une maîtresse. Et son fils, un enfant illégitime. Une telle faille ne saurait être tolérée. Alors, à bien y réfléchir, la femme qui donnerait naissance à ma fille finirait probablement par mourir en temps voulu. Que ce soit de maladie ou par accident. Et ma demi-sœur, élevée dans l'ombre, entrerait alors en scène comme ma seconde épouse pour donner naissance à mon fils. Qu'en dis-tu ? Ai-je mis dans le mille ?]
[...]
[Mais que peut-on y faire ? Puisque ma demi-sœur est morte, mon fils ne naîtra jamais. Pour toujours.]
En observant le Duc, qui semblait extrêmement ravi, Philip ne révéla pas que l'enfant du défunt jeune maître Hugo avait été conçu et se développait à merveille. Si le Duc l'apprenait maintenant, il tuerait la mère et l'enfant sur-le-champ.
[Mais une fille peut toujours naître, comme d'habitude. Vous, sales bâtards, seriez prêts à tout, sans la moindre hésitation, pour me forcer à avoir une fille. Dis-moi maintenant, vieil homme. Comment cette famille monstrueuse a-t-elle réussi à conserver une lignée aussi tenace ? Je n'ai pas l'intention de laisser quoi que ce soit portant mon sang impur sur ces terres.]
Philip pouvait prédire ce que ferait le Duc s'il lui révélait la vérité au sujet de l'armoise. Même si cela semblait impossible, il tenterait d'éradiquer toute l'armoise existant sur terre et, s'il avait réellement besoin d'une femme, pour éviter tout problème futur, il se contenterait d'une prostituée avant de s'en débarrasser, ou éviterait de fréquenter la même femme plus d'une fois. De cette manière, la possibilité de voir la lignée des Taran se perpétuer disparaîtrait.
[Si tu veux rester enfermé et ne plus jamais revoir la lumière du jour, garde ta langue dans ta poche.]
Philip ne divulguerait jamais les secrets de sa famille et, sous le prétexte de ne pouvoir résister aux menaces du Duc, il inventa une histoire.
[Le mâle Taran qui deviendra le père de l'enfant doit administrer régulièrement son sang à la femme pendant plus d'un an, puis prendre sa virginité.]
Et le Duc crut à ces paroles insensées. À partir de là, on pouvait deviner à quel point le Duc considérait le sang des Taran comme celui d'un monstre écœurant.
Puisque le Duc pensait qu'une grossesse était impossible sans qu'il n'agisse volontairement, il traita Philip comme une personne inexistante par la suite. Profitant au maximum de cette approche indifférente, Philip ne cessa de tenter de progresser vers son objectif.
Ceux qui portaient le sang des Taran héritaient de la folie de génération en génération. Cela poussait à l'envie de massacrer ou augmentait la libido. Chez le Duc, l'ampleur était sévère et elle s'aggrava encore après la mort de son frère. Vers la fin de son adolescence, c'était à un point tel que le Duc ne pouvait dormir sans massacrer quelqu'un ou coucher avec une femme.
Philip acheta une jeune orpheline mendiante et prépara son corps en la nourrissant d'armoise. Il lui enseigna des pratiques sexuelles pour correspondre aux goûts du Duc et, sachant que le Duc n'aimait pas les jeunes filles, il prit des mesures en utilisant le manuel secret de sa famille pour empêcher le sang de la virginité de couler.
Juste à temps, la guerre éclata, devenant une opportunité, et l'accès de Philip au Duc devint beaucoup plus facile. Il donna à la femme préparée des antidouleurs afin qu'elle ne ressente pas la douleur du déflourement et l'envoya dans les appartements du Duc. Le Duc, excité par la folie du massacre, ne se soucia pas de savoir qui était la femme introduite dans ses appartements et s'unit à elle.
Mais les tentatives de Philip finissaient toujours par un échec. Pour qu'une grossesse survienne, le Duc devait entretenir une relation stable avec une femme, mais le Duc perdait rapidement tout intérêt. Le nombre de femmes infructueuses que Philip avait fait tuer pour les réduire au silence s'élevait à plus d'une douzaine.
Alors que la guerre marquait une pause, le Duc commença progressivement à tempérer sa témérité et son manque de retenue. Il se pouvait qu'en ayant vu assez de sang durant la guerre, sa soif ait été quelque peu apaisée, ou cela pouvait être dû au fait que le Duc entrait dans la mi-vingtaine. Ses préférences changèrent également pour des femmes nobles luxueuses, si bien qu'il n'emmenait plus que ce genre de femmes dans son lit.
Peu importe l'ingéniosité de Philip, il ne pouvait pas obtenir d'aristocrates comme il obtenait des orphelines. S'il y avait eu une fille laissée derrière par le défunt Duc, il aurait pris soin d'elle pour s'assurer qu'elle porte une progéniture pour le jeune maître Damian à l'avenir, mais malheureusement, toutes les femmes de sang Taran étaient mortes.
La fille rejetée qui vivait sans que Philip et le défunt Duc ne le sachent donna naissance à Damian et mourut ; la jeune fille élevée pour être la future Duchesse tomba de cheval lors d'un accident et mourut ; la fille dans le ventre de la nouvelle Duchesse du défunt Duc fut tuée avec sa mère, par les mains du jeune maître Hugo.
La naissance du jeune maître Damian fut une aide du Ciel. Cependant, si le jeune maître Damian n'avait pas d'épouse, la lignée Taran s'éteindrait. Sans la coopération du Duc, le chemin pour obtenir une épouse était lointain.
Mais. Sans qu'il (Philip) n'ait à faire le moindre effort, quelqu'un qui remplissait toutes les conditions nécessaires devint la Duchesse. Pour confirmer cela, il avait menti à Anna en lui disant que cela nécessitait des conditions spéciales.
C'était parfait. C'était assurément un miracle. Les cieux veillaient encore sur l'existence de la lignée Taran.
« Une magnifique épouse naîtra bientôt pour vous, Jeune Maître Damian. »
Dans l'obscurité, un sourire sombre s'étira sur ses lèvres. Philip envisageait déjà plusieurs variables, et divers plans se formaient dans son esprit.
Le vœu le plus cher de sa famille, transmis de génération en génération. L'obsession persistante qui sommeillait dans son sang depuis quelque temps venait de s'embraser à nouveau.