Chapitre 53
< — Vérité & Mensonge — > (5)
Note : Je ne crois pas l'avoir déjà mentionné, mais les éléments entre crochets comme ceci : [], sont des conversations issues du passé. Les parenthèses comme ceci : () indiquent simplement qui parle.
L'aide de camp prit une expression solennelle tandis qu'il prenait la parole.
« Votre Altesse, Prince héritier, le Marquis de DeLing a envoyé une lettre de plainte officielle. »
Kwiz claqua la langue et survola le document qu'on lui tendait. En résumé, cette longue lettre de plainte qui s'étirait sur plusieurs pages demandait l'autorisation de punir le Chevalier Krotin pour avoir insulté l'honneur du Marquis.
Il y a quelque temps, les chevaliers de DeLing avaient sauté sur Roy et avaient été battus à moitié mort, au point de ne plus pouvoir bouger pendant plusieurs mois.
« Pourquoi ces sales bâtards qui attaquent en groupe ont-ils tant de choses à dire ? Est-ce qu'on peut encore se dire chevalier quand on s'en prend à un seul adversaire en surnombre ? »
L'aide de camp ne parvenait toujours pas à s'habituer au fait que le Prince héritier sorte des termes vulgaires propres au peuple à chaque fois que l'occasion se présentait.
Il maîtrisa son expression et poursuivit :
« Ce n'est pas le duel en lui-même qui leur pose problème, mais les remarques de Sir Krotin. »
« Je suis certain que ce n'est pas Sir Krotin qu'ils veulent viser. »
Le Marquis de DeLing était l'une des figures représentatives des forces opposées au Prince héritier. Si le camp adverse pouvait utiliser cette affaire pour écarter le Chevalier Krotin de l'entourage du Prince, il y avait beaucoup à gagner.
Ils pourraient fissurer l'autorité du Prince héritier, incapable de protéger son propre chevalier, viser une faille dans sa défense après la perte d'un escorte aussi compétent, et comme le Prince n'avait pas su protéger l'escorte que le Duc de Taran lui avait confiée, ils pourraient créer une brèche dans la relation entre les deux hommes.
Kwiz tourna son regard vers Roy, qui se tenait à ses côtés.
Bien que Roy sache pertinemment qu'ils parlaient de lui, son expression ne changea pas, comme s'il n'entendait rien. Parfois, l'aide de camp ressentait l'envie de frapper le visage effronté de Roy.
« Sir Krotin. Ne dites rien après avoir battu ces chevaliers. Beau travail, d'ailleurs. Ce n'est pas comme si vous les aviez tués, et pourtant, ces bâtards ont le culot de se plaindre. Mais pourquoi avez-vous dit cela ? » (Kwiz)
« Dit quoi ? » (Roy)
« On dit que vous avez traité les chevaliers de chiens du Marquis. »
« Je n'ai pas dit ça. J'ai dit : des chiens qui lèchent les pieds de leur maître. »
Kwiz gémit.
« C'est pratiquement la même chose. N'est-ce pas pour cela que les chevaliers du Marquis de DeLing vous sont tombés dessus ? En disant que vous aviez insulté le Marquis. »
« Je ne vois pas en quoi c'est une insulte. J'ai simplement dit la vérité. Un chevalier est le chien de son maître. Comme un chien, tout ce qu'il a à faire, c'est remuer la queue devant son maître et obéir sagement. J'ai seulement dit ce que je pensais, puisqu'ils passaient leur temps à chercher querelle à des gens qui ne demandaient rien. »
Non seulement le Prince héritier, mais tous ceux présents furent déconcertés.
« Un chevalier est le chien de son maître ? Sir Krotin, pensez-vous la même chose de vous-même ? » (Kwiz)
« Oh, oui. Je suis le chien de mon Seigneur. S'il me demande d'aboyer, j'aboie. Ouah, ouah. »
Kwiz éclata de rire. Il se tenait le ventre et frappait la table, hilare. Cependant, les expressions des autres chevaliers escortes, mis à part Roy, se crispèrent et ils fixèrent Roy avec des regards meurtriers.
Après avoir ri jusqu'à en avoir les larmes aux yeux, Kwiz prit un moment pour se calmer, puis s'adressa à son aide de camp.
« Tu as entendu ? Écris bien que Sir Krotin n'a insulté aucun chevalier et renvoie cette lettre de plainte. »
« ...Oui. »
Sans aucun doute, cet homme était un fou. Non, c'était un chien enragé ? L'aide de camp prit la décision de ne jamais se frotter au Chevalier Krotin si possible. Après tout, on évite la merde parce que c'est sale. (1)
« J'envie le Duc de Taran. D'avoir un chevalier aussi loyal. »
Kwiz balaya ses chevaliers d'un regard lourd de sens. Ceux qui croisèrent son regard détournèrent immédiatement les yeux vers le vide.
« Mais le Duc de Taran s'est confiné dans le Nord sans aucune intention de monter à la capitale. Je pensais que, même si c'était la Duchesse, elle viendrait au moins une fois. »
Cela faisait bientôt un an que le Duc s'était marié et deux mois que la nouvelle année avait commencé. Il était fasciné par la façon dont la princesse, habituée à la vie de palais, supportait si bien le Nord.
Il pensait qu'elle ne pourrait pas supporter la frustration et qu'elle finirait par passer à la capitale, ne serait-ce que seule. D'après la description des personnes ayant vu la Princesse Vivian en personne, il savait qu'elle était loin d'être une beauté inégalée. Pourtant, il ne pouvait se défaire de ses doutes quant à la véracité de cette rumeur.
« Est-elle si belle que le Duc la cache jalousement ? Ou est-ce juste une préférence ? Mais au vu de son historique avec les femmes, quelque chose est radicalement différent. »
Kwiz n'avait eu que très peu de succès dans ses recherches sur la Princesse Vivian. Il avait appris qu'elle sortait du palais en se faisant passer pour une femme de chambre, mais comme cela demandait trop de temps et d'argent pour creuser davantage, il avait simplement abandonné.
S'il s'était agi d'un ennemi, il aurait fouillé les moindres recoins, mais ce n'était pas nécessaire pour quelqu'un de son camp. De toute façon, ils se rencontreraient bien lorsqu'elle viendrait à la capitale.
« Se faire passer pour une femme de chambre pour sortir. Vous faites des choses bien intéressantes. »
Kwiz éprouvait une impression favorable envers cette sœur cadette dont il ignorait l'existence jusqu'alors.
***
Dans la capitale où les incidents s'enchaînaient sans répit, Fabian travaillait dur, comme à son habitude. Aujourd'hui, il s'adonnait à son activité favorite : rassembler les rumeurs qui circulaient dans la capitale.
« Hoh, celle-ci est nouvelle. Il y aurait un cercle d'invocation pour invoquer le diable sous le château du Duc de Taran, dans son domaine ? »
Fabian ricana et nota toutes les rumeurs brutes dans son rapport pour le Duc. Il étudia également le rapport de ses hommes. En le parcourant, son expression se figea. Il s'agissait du rapport de ses agents infiltrés autour de la romancière.
Comme elle était la seule connaissance de la princesse devenue Duchesse, Fabian avait ordonné à ses hommes de surveiller Norman régulièrement. C'était parce que quelqu'un ayant découvert sa relation avec la Duchesse pourrait choisir de l'approcher pour lui nuire. D'un autre côté, cela lui permettait aussi de confirmer que la romancière gardait le silence sur la Duchesse. C'était donc, d'une certaine manière, une forme de surveillance et de protection.
« Pourquoi la Comtesse de Falcon est-elle allée là-bas ? Et pas seulement une ou deux fois. »
Selon le rapport, la raison de ces visites était que la comtesse était une fan des romans de l'écrivaine.
« Je ne pense pas que ce soit la seule raison, pourtant... »
Le flair aiguisé de Fabian le lui disait.
« Quoi qu'il en soit, c'est une sacrée cliente. »
Depuis longtemps, la Comtesse lui laissait un goût amer. Le fait qu'il déteste son passé sinistre, marqué par trois mariages dont les trois époux étaient décédés, n'était que secondaire. Parfois, on finit par détester quelqu'un sans raison particulière. Pour Fabian, la Comtesse de Falcon était ce genre de personne.
Il aurait pu observer la situation sur la durée, mais Fabian décida de l'inclure dans son rapport. La plus grande force de Fabian résidait dans sa capacité à juger rapidement les situations. Il estima qu'il ne devait pas ignorer négligemment les nouvelles liées à la Duchesse.
À ce stade, il savait désormais que le Duc ne jouait pas aux jeunes mariés. Pour que le Duc partage le lit d'une même femme pendant plus de dix mois ? C'était sans précédent. Le Duc n'était pas un coureur de jupons. C'est ainsi que Fabian le percevait. Le Duc satisfaisait simplement ses désirs instinctifs. Il n'avait jamais eu le moindre échange émotionnel avec des femmes.
La simple idée qu'un tel Duc puisse s'installer avec une femme donnait à Fabian l'impression d'avoir entrevu les mystères de la vie.
« Vraiment, plus on vit, plus on apprend. »