Chapitre 181
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« Milady, le passage pour que l’enfant sorte est ouvert. Ne poussez pas trop fort sur votre ventre comme ça. »[1]
Tout en surveillant la situation, la sage-femme continuait de conseiller la mère en plein travail. À en juger par l’allure des choses, la progression était lente car il s’agissait de son premier accouchement. La sage-femme ne baissait pas sa garde, bien qu’elle eût déjà mis au monde de nombreux enfants. L’accouchement comportait de nombreuses variables. Il arrivait qu’un travail se déroule sans accroc, puis, soudainement, que des difficultés inattendues surviennent.
Une assistante s’approcha de la sage-femme et lui murmura :
« Sa Grâce le Duc s’enquiert de l’avancée du travail. »
La sage-femme eut un claquement de langue. Elle ne savait plus combien de fois il avait posé la question. L’accouchement venait à peine de commencer, cela faisait environ deux heures. Elle avait déjà répondu à plusieurs reprises aux interrogations incessantes du Duc, lui expliquant que le terme était encore loin.
La sage-femme était responsable de la mise au monde de précieuses vies nobles au sein de la famille royale. Le bébé à venir était très important, mais on ne pouvait pas non plus ignorer la mère. Peu importe à quel point l’agitation régnait, un minimum de tact était nécessaire.
« Il semble que je doive aller voir le Duc. Toi, surveille la Duchesse et si tu remarques quoi que ce soit d’anormal, préviens-moi immédiatement. »
La sage-femme quitta la chambre, laissant son assistante qualifiée prendre le relais.
Dès que Hugo aperçut la sage-femme, il demanda avec urgence :
« Comment cela se passe-t-il ? »
« Il reste encore un long chemin à parcourir, Votre Grâce. »
« Quand exactement ce "long chemin" prendra-t-il fin ! Vous me dites la même chose depuis tout à l’heure. »
« Votre Grâce, je vous l’ai déjà dit à plusieurs reprises. Cela prendra du temps car c’est le premier accouchement de la Duchesse. Au vu de la progression, je peux vous dire que le bébé ne naîtra pas de sitôt. Alors, je vous en prie, calmez-vous. Si vous pouviez dormir un peu... »
« Ma femme est en train de mourir là-dedans et vous me demandez de dormir ? »
La sage-femme eut un mouvement de lèvres en voyant le Duc entrer dans une rage folle. Qualifier de « mourir » une femme qui se portait bien et qui donnait la vie n’était pas tout à fait approprié. Elle n’avait décelé aucun signe d’accouchement difficile et cela ne faisait que deux heures que le travail avait réellement commencé.
« Ne puis-je pas entrer pour vérifier si ma femme va bien ? »
« La zone de la salle d’accouchement est interdite aux hommes. »
« Je veux juste voir son visage et je repartirai. »
La sage-femme n’avait jamais imaginé un homme pénétrer dans une salle d’accouchement, et en entendant le Duc affirmer qu’il ferait exactement cela, elle se demanda sérieusement s’il avait toute sa tête.
Lorsqu’elle mettait au monde des enfants de la famille royale, le mari n’était informé que du début du travail et de la naissance de l’enfant. Dans le cas des concubines du Roi, ce dernier arrivait souvent quelques jours après la naissance.
C’était la première fois, au cours de la longue carrière de cette sage-femme chevronnée, qu’un mari rôdait autour de la salle d’accouchement en faisant un tel scandale.
« C’est vraiment inhabituel. »
La sage-femme âgée avait été assez nerveuse à l’idée de quitter le Palais pour se rendre à la résidence ducale, car c’était la première fois qu’elle traitait de près avec le Duc de Taran, réputé pour être effrayant. Cependant, le Duc de Taran qu’elle rencontrait quotidiennement était bien différent de celui des rumeurs.
Il avait une stature imposante, mais il ne pouvait pas faire un pas sans la petite Duchesse. Dès qu’il avait un moment de libre, il suivait la Duchesse partout. Elle trouvait cela plutôt charmant pour un couple uni depuis trois ans d’avoir une relation aussi fusionnelle. Cependant, elle ignorait qu’au moment de l’accouchement, il se montrerait aussi pointilleux, sans se soucier des apparences.
« Veuillez patienter, Votre Grâce. Si vous continuez à m’interroger sur l’avancée du travail, je ne peux pas me concentrer pleinement sur la Duchesse. Vous ne devez pas interférer si vous voulez que la Duchesse accouche sainement et en toute sécurité. »
La sage-femme parla fermement, révélant son tempérament austère. Elle ne tolérerait aucune ingérence dans le processus de l’accouchement, fût-ce de la part du Roi plutôt que du Duc.
« Elle sera en sécurité, n’est-ce pas ? »
L’esprit de Hugo s’apaisa dès que la sage-femme mentionna la sécurité de son épouse.
« Apaisez vos craintes. La Duchesse va bien. Votre Grâce sera encore plus anxieuse si vous restez ici. Je pense qu’il serait préférable que vous attendiez ailleurs... »
« Je resterai ici. »
La sage-femme réprima un sourire ironique en entendant la réponse déterminée du Duc. Si quelqu’un voyait cela, il croirait que la Duchesse était la seule personne au monde à avoir jamais accouché.
Hugo resta debout avec une expression sombre en regardant la sage-femme retourner dans la chambre.
Les lèvres de Fabian tressaillirent alors qu’il jetait un coup d’œil à l’expression de son maître. Un spectacle si rare et précieux. Il savait qu’il ne devrait pas, il savait à quel point l’état d’esprit du Duc était sérieux, mais il ne pouvait réprimer le rire qui bouillonnait en lui.
Finalement, il se retira discrètement. Alors qu’il descendait du deuxième étage, Fabian croisa Jerome, qui montait les escaliers. Il attrapa Jerome par le bras et l’entraîna dans son bureau.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Jerome fut momentanément déconcerté par l’air grave sur le visage de Fabian et se laissa entraîner dans son bureau. Fabian ferma la porte, se jeta sur le canapé et éclata de rire. Il craignait que le son de son rire ne soit entendu au-delà de la porte, alors il gloussa sous cape.
« Oh mon Dieu, je deviens fou. Sa Grâce a l’air si désemparé. Je parie que tu ne verras jamais une telle expression sur son visage, même si le ciel nous tombait sur la tête. »
Fabian avait appris la nouvelle par Jerome un peu plus tôt et était accouru. Son cœur avait manqué un battement à l’idée que la Duchesse puisse rencontrer des difficultés. À Fabian, qui était arrivé à bout de souffle, Jerome avait dit :
[Tu as de l’expérience. Je t’ai appelé parce que tu pourrais être utile.]
[Ai-je déjà accouché ? Utile ? Quelle utilité !]
Fabian avait perdu son calme face à Jerome, car il avait été réveillé en sursaut d’un sommeil réparateur. Puisqu’il était déjà là, il ne pouvait pas simplement repartir. Il s’était engagé sur un chemin ardu où il était coincé jusqu’à la fin de l’accouchement, sans même savoir quand cela arriverait, alors il ne voulait même plus voir le visage de Jerome.
Cependant, à cause de la scène précédente, sa colère envers Jerome s’était transformée en gratitude. Grâce à Jerome, il avait pu assister à une telle scène.
Jerome donna une tape à l’arrière de la tête de son frère. Fabian se tint la tête en criant.
« Hé ! »
Jerome saisit fermement la nuque de Fabian et le tira vers le haut.
« Ils disent qu’il reste encore un long chemin à parcourir. À quoi bon rester planté là jusqu’à ce que ce soit fini ? » (Fabian)
« Quel bruit tu fais. Le Maître est très anxieux, alors en tant que subordonné, tu dois partager sa douleur. » (Jerome)
« Fais-le toi-même ! » (Fabian)
Alors qu’il était traîné par Jerome, Fabian protesta, mais Jerome fit comme s’il n’entendait rien.
* * *
Le soleil du matin brillait aveuglément à travers la fenêtre, forçant Fabian à fermer les yeux. Tout son corps était endolori après avoir dormi recroquevillé sur le canapé et il s’étira avec toute la force qu’il put rassembler.
« Le bébé est-il né ? »
Fabian avait tenu bon jusqu’à l’aube. Pour combattre la somnolence, il avait bu tellement de thé qu’il en avait le goût rance dans la bouche, mais ses yeux se fermaient sans cesse et il avait l’impression de perdre la tête. Il n’avait même pas veillé toute la nuit quand son propre enfant était né. Il ne pouvait pas traiter la naissance de l’enfant de son maître avec autant de sérieux que son travail.
Pourtant, il considérait cela comme la situation difficile d’un subordonné et endurait. Il pouvait entendre les cris vifs de la douleur de l’accouchement provenant de derrière les murs, et ils chassaient le sommeil de ses yeux cernés. Cependant, avant même de s’en rendre compte, il s’était assoupi.
Jerome ne pouvait pas continuer à regarder Fabian, qui n’arrêtait pas de hocher de la tête, alors il l’envoya dormir. Fabian fit semblant de céder, descendit et s’endormit sur le canapé du bureau de Jerome.
Il n’avait dormi que quelques heures, mais son esprit se sentait rafraîchi. Fabian passa la tête par la porte du bureau et regarda autour de lui. C’était calme et il ne voyait personne. Il commença à monter les escaliers tout en vérifiant les alentours.
En se remémorant l’expression qu’avait son maître jusqu’à l’aube, il gloussa légèrement. C’était la première fois qu’il voyait le Duc si atterré et agité. Il ne pouvait pas rester en place un seul instant et faisait les cent pas au même endroit depuis des heures.
Lorsqu’il atteignit le deuxième étage, c’était calme, mais alors qu’il traversait le couloir, il entendit un cri au loin. L’accouchement était toujours en cours. Fabian se faufila comme s’il était resté là toute la nuit. Le Duc n’avait pas le loisir de se soucier de son absence.
« Quelle énergie. »
Les pas du Duc, alors qu’il marchait impatiemment, étaient toujours empreints de vigueur. Fabian n’était pas très surpris, car il avait déjà été témoin de l’énergie résiliente du Duc, même après avoir veillé plusieurs nuits.
« Même si l’on dit que Sa Grâce est Sa Grâce. Le plus impressionnant, c’est ce type-là. »
À sa naissance, c’était le frère jumeau de Fabian, mais plus tard, il était né une seconde fois en tant que serviteur de la famille Taran, sans la permission de leurs parents. Ce Jerome se tenait là, les pieds fermement ancrés au sol, comme s’il attendait la naissance de son propre enfant.
« Pourquoi m’as-tu appelé alors ? Hein ? »
Fabian effaça complètement sa gratitude envers Jerome pour l’avoir laissé dormir un peu et déversa intérieurement des malédictions sur son insupportable frère.
Mais soudain, Jerome leva la tête. Surpris, Fabian déplaça également son regard. Le Duc, qui marchait sans but, s’arrêta brusquement et fixa la porte de la chambre.
Fabian ressentit un silence étrange et réalisa immédiatement le changement. Le bruit provenant de l’intérieur de la pièce avait disparu. Tout le monde retint son souffle pendant un court instant, mais cela parut durer une éternité. Et de derrière les murs, le cri d’un enfant se fit entendre.
« Ouf... »
On ne savait pas qui avait soupiré. Un sourire apparut également au coin des lèvres de Fabian. Bien qu’il ait été grincheux tout du long, il avait été très inquiet lui aussi.
Au premier abord, on aurait pu croire que tout le monde avait des enfants facilement, mais beaucoup de femmes gardaient des séquelles après un accouchement silencieux. Fabian ne voulait même pas penser aux choses désagréables qui suivraient si quelque chose était arrivé à la Duchesse. Il ne pouvait imaginer le Duc de Taran sans la Duchesse à ses côtés.
La Duchesse était une sorte de dispositif de sécurité pour Fabian. Elle était la dernière forteresse. Par le passé, la décision du Duc était irrévocable. Si vous deviez mourir, vous n’aviez pas d’autre choix que de le faire.
Mais maintenant, il y avait une marge pour une ultime résistance. Il y avait un endroit où se raccrocher si, de toute façon, on devait mourir. Il espérait que la Duchesse apprivoiserait la bête qu’était le Duc et tiendrait son collier pendant très longtemps.
Note du traducteur :
[1] Je ne sais pas trop ce que cela signifie. Je n’ai jamais accouché et je ne suis pas médecin. Quand je ne sais pas, je traduis aussi littéralement que possible. (Apparemment, exercer une pression sur le col de l’utérus rend la sortie du bébé difficile.)