Chapitre 164
< — Le Commencement et la Fin — > (1)
Beth accueillit chaleureusement Lucia au Palais de la Reine. Après de brèves salutations, Lucia s'enquit de la princesse Selena, la nouvelle-née.
La princesse Selena allait avoir un an dans quelques jours. Il était de notoriété publique que le Roi organiserait une immense réception pour célébrer son premier anniversaire.
Contrairement à la retenue dont il faisait preuve envers ses fils, le Roi couvait son unique fille. Tout le monde savait à quel point il chérissait cet enfant.
« La princesse fait déjà des siennes, ce n'est pas très convenable pour une fille, cela m'inquiète. »
« Vous vous en faites trop. J'ai entendu dire que, lorsqu'ils sont enfants, ils doivent faire quelques bêtises pour grandir en bonne santé. J'étais un vrai garçon manqué quand j'étais petite. »
« Oh, vraiment, Duchesse ? Cela ne se voit pas du tout. Mais je me sens un peu soulagée après ce que vous venez de dire. »
Les plats furent déposés sur la table les uns après les autres. En guise d'entrée, on servit du foie de lapin braisé au vin.
Lucia porta un morceau de viande à sa bouche, mâcha, et une sueur froide parcourut son dos. L'arôme du vin et du foie de lapin, mêlé à l'odeur caractéristique du sang, lui souleva le cœur.
Bien que ce ne fût pas un plat qu'elle appréciait d'ordinaire, ce n'était pas non plus immangeable. Elle se força à avaler une bouchée et se rinça la bouche avec du jus.
Le jus sucré qu'elle aimait tant lui parut écœurant. Elle aurait préféré quelque chose de plus acide. Elle se dit qu'en rentrant, elle se préparerait un verre de jus de citron. À cette pensée, son appétit revint.
Elle prit une cuillerée de la soupe servie ensuite et fronça les sourcils. L'odeur des oignons, si particulière à la soupe à l'oignon, la nauséait. Cela faisait plusieurs jours qu'elle n'en avait pas mangé, ayant demandé à ses domestiques de ne plus lui en servir.
Ce n'était pas au point de ne pas pouvoir se forcer, mais Lucia ne parvint à prendre que trois ou quatre cuillerées avant de reposer son couvert. Elle saisit son verre de jus et le vida d'un trait pour chasser le goût de l'oignon.
Le plat principal était un steak nappé de truffes. Il semblait que la Reine eût accordé une grande attention au menu, car des mets raffinés que Lucia ne consommait pas habituellement étaient servis.
Rien qu'à l'odeur, le parfum entêtant des truffes lui retourna l'estomac.
Lucia prit sur elle et mangea le steak tout en buvant du jus à nouveau. Ses mains furent occupées du début à la fin, remplissant sans cesse son verre vide. Après trois verres de jus, elle se rabattit sur l'eau.
Beth, qui observait Lucia avec attention, demanda à une femme de chambre d'apporter du pain frais. Lucia regarda Beth tandis que la servante déposait le pain blanc près d'elle.
Elle remercia Beth, qui lui adressa un sourire, puis prit le pain et en croqua un morceau. Heureusement, elle put le manger sans aucune gêne.
Après le repas, des collations légères et du thé furent apportés. Ce n'était pas une infusion florale à l'odeur forte, mais un thé délicat et léger fait de grains torréfiés.
Lucia en prit une gorgée et sentit son estomac s'apaiser.
« J'aime boire ce thé quand mon estomac est capricieux. Je ne sais pas s'il conviendra au goût de la Duchesse. »
« Il est délicieux. »
Lucia hésita un instant, puis demanda :
« Puis-je connaître la recette de ce thé ? »
Beth rit.
« Bien sûr. Je vous expliquerai comment le préparer et je vous en ferai préparer pour que vous puissiez en rapporter chez vous. Cela dit, il semble que la Duchesse ait une bonne nouvelle. »
« Pardon ? »
« Au début de la grossesse, les odeurs des plats que vous avez l'habitude de manger ne sont pas toujours agréables. J'ai beaucoup souffert car mes symptômes étaient plutôt inhabituels. J'ai survécu uniquement au pain et au thé pendant un moment. »
Voyant le regard perplexe de Lucia, Beth s'exclama avec surprise.
« Oh, mon Dieu, vous ne semble pas encore au courant. Eh bien, cela se comprend. La Duchesse est jeune, et c'est votre premier enfant, alors il est normal que vous ne sachiez pas. »
Lucia comprit enfin de quoi parlait la Reine. Et, en même temps, elle se sentit déconcertée.
« Non. C'est impossible. »
« Le médecin vous a-t-il dit que vous n'étiez pas enceinte ? »
« Non, mais... »
« Puisque nous en parlons, voulez-vous que je fasse venir une infirmière du palais ?[1] Il n'est pas facile de diagnostiquer une grossesse aux premiers stades. L'infirmière qui s'est occupée de moi jusqu'à la naissance de Selena est très compétente. Elle a étudié les remèdes mystérieux dans d'autres pays et possède une longue expérience auprès des femmes enceintes. C'est elle qui a découvert ma grossesse en prenant mon pouls. »
Lucia n'empêcha pas la Reine d'appeler l'infirmière. Elle savait que cela ne devrait pas être possible, mais elle ne pouvait chasser l'étrange pressentiment qui naissait en elle. Elle n'arrêtait pas de penser que son corps se comportait de manière inhabituelle. Elle n'avait pas mal, elle ne se sentait pas malade, mais il était évident que quelque chose avait changé.
L'infirmière du palais, qui arriva sur convocation de la Reine, était une femme d'un âge avancé. Elle demanda poliment la permission avant de prendre le poignet de Lucia et de presser ses doigts contre son pouls pendant un long moment.
« Je ne peux pas l'affirmer avec certitude, car la Duchesse n'est pas une patiente que je traite habituellement. Le pouls d'une femme change après la conception ; si j'avais pu vérifier le vôtre avant et après, j'en serais certaine. Cependant, je peux dire qu'en l'état actuel, il y a de fortes chances que la Duchesse soit enceinte. »
L'infirmière posa plusieurs questions à Lucia sur ses symptômes. Lorsqu'elle fut interrogée sur la date de ses dernières règles, Lucia répondit de manière évasive que c'était environ le mois dernier. Elle ne pouvait pas parler de son infertilité à une infirmière qui n'était pas son médecin traitant. Après avoir entendu parler des autres symptômes apparus chez Lucia, l'infirmière hocha la tête.
« Ce sont des symptômes typiques d'un début de grossesse. Certaines femmes ne présentent de symptômes qu'après deux mois, tandis que d'autres, plus sensibles, les ressentent dès le début. Si vous ménagez votre corps pendant quelque temps et que vos prochaines règles ne viennent pas, je pense que l'on peut affirmer que vous êtes enceinte. »
« Félicitations, Duchesse. Le Duc de Taran sera très heureux. »
En entendant les félicitations de Beth, Lucia parvint à peine à garder une expression neutre. Elle était plus confuse que joyeuse. Ce qui ne devait absolument pas arriver, arrivait.
Lucia envisagea la possibilité que l'infirmière, malgré sa grande expérience, se soit trompée. Mais la situation concordait trop parfaitement. En considérant les divers changements dans son corps comme des symptômes de grossesse, il n'y avait plus de place pour le doute.
Lucia continua de ruminer ses pensées, même dans la calèche qui la ramenait chez elle. Soudain, elle se souvint du rêve qu'elle avait fait il y a plus d'un mois. Même après son réveil, elle s'était sentie étrange, et contrairement aux autres rêves qu'elle oubliait rapidement, celui-ci était resté vif et clair, comme si elle pouvait encore le voir.
Une fois rentrée, elle fit appeler son médecin et lui expliqua ses symptômes d'infertilité. Elle parla de tout, des récents changements dans son corps à l'état général de sa santé, en passant par le diagnostic de l'infirmière du palais. Le médecin pencha la tête, plongé dans ses réflexions.[2]
« Les symptômes de Milady semblent être typiques d'une grossesse. Si même une infirmière du palais pose ce diagnostic, cela doit être certain. »
« Mais comme je l'ai dit, je n'ai pas de règles. Cela ne signifie-t-il pas naturellement que je suis infertile ? »
« Je ne peux pas conclure à l'infertilité simplement parce que vous n'avez pas de règles. Milady a eu ses premières règles, et une prise d'herbes a provoqué une anomalie. Le corps humain a tendance à se soigner lui-même. Peut-être que Milady s'est rétablie d'elle-même. »
Dans le rêve de Lucia, Philip l'avait diagnostiquée comme infertile. Mais elle ne pouvait pas totalement exclure la possibilité que, comme le disait le médecin, son corps se soit guéri. Après tout, dans son rêve, elle n'avait jamais essayé d'avoir d'enfant. De plus, les événements du rêve ne coïncidaient pas toujours parfaitement avec la réalité.
« Félicitations, Milady. »
Le médecin trouvait assez étrange qu'il n'y ait pas d'enfants au sein du couple ducal. Elle ne travaillait pas dans la maison ducale depuis très longtemps, mais selon les domestiques, la relation entre les deux époux n'était pas seulement bonne, ils étaient si passionnés, comme des jeunes mariés, qu'il ne se passait pas un jour sans qu'ils ne partagent la même chambre. Les domestiques plaisantaient entre eux en disant que la chambre de leur maître était froide, même en été.
« Pensez-vous... vraiment que je porte un enfant ? » (Lucia)
Le médecin comprit la réaction confuse de sa maîtresse. Les futures mères ressentaient généralement plus d'anxiété que de joie au début de leur grossesse ; leurs sautes d'humeur étaient intenses et les cas de dépression n'étaient pas rares. Une femme enceinte avait autant besoin de soins psychologiques que physiques.
Le mari devait aider plus que quiconque pour que la dépression de la future mère soit surmontée plus facilement. Le médecin se dit qu'elle devait rencontrer le Duc séparément pour lui parler des précautions à prendre pour Milady.
« J'en suis presque certaine. » (Médecin)
« Est-ce que "presque" signifie qu'il y a une possibilité que je ne sois pas enceinte ? » (Lucia)
« Votre situation est inhabituelle, Milady. La grossesse est généralement déterminée par l'absence de règles. Lorsque des symptômes aussi étranges apparaissent alors que vous n'avez pas de cycles, on peut penser à une grossesse. » (Médecin)
La grossesse était un phénomène courant, mais poser un diagnostic certain était difficile. Même si les symptômes apparaissaient au moment où les règles s'arrêtaient et que le ventre commençait à s'arrondir, il existait une condition appelée grossesse nerveuse. Le médecin ne dit rien à ce sujet pour ne pas aggraver l'anxiété de sa maîtresse.
« S'il vous plaît, essayez de vous détendre. Il serait préférable de limiter les activités extérieures au début et de dormir suffisamment pour éviter la fatigue. Et il y a une chose à laquelle vous devez faire très attention, Milady. Vous devez vous abstenir de relations intimes. »
Lucia sortit de sa torpeur en entendant cela, et son visage devint rouge.
« Du moins, certainement pas maintenant. Tant que nous ne serons pas sûrs que l'enfant se développe sainement, en d'autres termes, jusqu'à ce que votre ventre commence à s'arrondir, toute stimulation est interdite. »
Le médecin se retira, et Lucia s'allongea sur son lit, troublée par toutes sortes de pensées. Elle repensa à tous les symptômes étranges de son corps et les passa en revue, un par un.
« Maintenant que j'y pense, je n'ai pas eu de maux de tête récemment. Est-ce depuis un mois ? Non. Un mois et demi ? Je ne me souviens pas avoir pris de médicament contre les maux de tête depuis presque deux mois. »
Elle fixa le plafond depuis son lit et couvrit doucement son bas-ventre de ses mains. Elle ne sentait rien. Il n'y avait aucune preuve visible à l'œil nu. Mais à l'idée qu'une vie grandissait en elle, elle eut l'impression de flotter.
Elle ne savait pas si c'était une bonne ou une mauvaise chose, car rien n'était certain. Bien qu'incapable de chasser ses doutes, car la grossesse devrait lui être impossible, l'espoir que « peut-être... » grandissait en elle. Si, à ce stade, on lui annonçait qu'elle n'était pas enceinte, elle ne pourrait peut-être pas se remettre du choc.
« Même si mon infertilité a été guérie par mon corps lui-même, comme le dit le médecin, selon ce que mon mari a affirmé, je ne peux pas tomber enceinte. »
Elle avait expliqué ses symptômes d'aménorrhée au médecin, mais elle ne pouvait pas parler du secret de son mari, à savoir la constitution inhabituelle de la lignée Taran.
Son mari était considéré comme stérile. Lucia n'était pas une femme de sang Taran capable de porter un enfant, et elle ne remplissait pas non plus les conditions d'une femme normale, non-Taran, ayant pris une herbe spéciale dès le moment de sa pureté pour préparer son corps.
Son mari était convaincu qu'il ne pouvait pas lui donner d'enfant.
[Alors, ce ne sera pas mon enfant][3]
Lorsque Lucia se souvint de ce qu'il avait dit il y a longtemps, alors qu'ils étaient dans le Nord, son cœur se serra douloureusement. S'il devait répéter la même chose après avoir appris sa grossesse, elle ne ressentirait pas seulement de la tristesse, ce serait une souffrance atroce. Si jamais il doutait de sa fidélité, elle ne pensait pas pouvoir le supporter, car elle finirait par le haïr.
Rien n'était encore certain. Lucia se demandait si elle devait lui en parler, ou garder le silence pour le moment, puisqu'elle ne savait rien. Une pensée en entraînant une autre, l'inquiétude se mua en peur. Lucia resta allongée sur son lit, se tournant et se retournant, avant de finir par s'endormir.
Note du traducteur :
[1] Le terme utilisé ici n'est ni le mot pour médecin, ni celui pour médecin impérial. Il se traduit littéralement par « praticien médical ». Je suppose qu'il s'agit d'une femme. L'auteur ne précise jamais le genre de l'infirmière du palais.
[2] Je suppose qu'il s'agit d'une femme ici également. Mon hypothèse repose sur l'époque : je doute que le Roi autorise un homme dans les appartements de la Reine, tout comme je doute qu'Hugo autorise un homme dans la chambre de Lucia. Sauf Jerome, peut-être ?
[3] Extrait du chapitre 27 de Lucia [partie 2].